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Cambodge : parole est donnée aux résidents du White Building

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La peinture s’écaille, il y a des fuites d’eau et à certains endroits le bâtiment est complètement en ruine, se plaint Tum Ratha. Cette femme de 62 ans vit ici à Phnom Penh, sur la commune de Tonle Bassac parmi quelque 600 familles dans l’historique “White Building” un complexe immobilier avant-gardiste qui se dégrade.

L’attention sur le célèbre édifice, achevée en 1963 – conçu par l’architecte cambodgien Lu Ban Hap et l’ingénieur franco-russe Vladimir Bodiansky – s’est accrue ces derniers mois, suite à la vague d’indignation générale qui a suivi la décision municipale, en septembre dernier, de détruire l’immeuble. Une semaine plus tard, la mairie était revenue sur sa décision.
Les voix des résidents comme Mme Ratha – qui est fière de sa demeure mais en critique fortement le délabrement – sont souvent étouffées lors des discussions à propos du White Building. Mais, dorénavant on les écoute.

L’architecte Pen Sereypagna mène actuellement le nouveau projet de Généalogie de Bassac, qu’il a lancé en octobre avec l’aide de Sa Sa Art Projects et Parsons New School of Design à New York (un organisme privé, d’art et de design). Son but est de rassembler tous les récits oraux concernant le White Building et son voisinage afin de créer une documentation sur les projets architecturaux de la zone du Tonle Bassac des années 1920 à nos jours.

Le White Building est considéré par bon nombre d’architectes et d’historiens comme un exemple du nouveau style architectural khmer qui prospérait dans les années 1960. Mais son mauvais état actuel, sa façade défigurée par des ajouts de fortune en équilibre précaire sur des balcons érodés, ne permettent pas à de nombreux habitants de Phnom Penh d’évaluer le bâtiment à sa juste valeur, selon M. Sereypagna.

A 25 ans, le jeune homme a été diplômé en 2012 de l’Université Royale des Beaux Arts (RUFA) avant de recevoir une bourse pour suivre les cours de l’Ecole Parsons. Il effectue actuellement une résidence de 3 mois à la Sa Sa Art Projects, une organisation locale qui, dans un espace dédié au second étage du White Building donne aux artistes des facilités pour mener à bien leurs projets.

Assisté de six étudiants, actuels et anciens de la RUFA et de trois étudiants de l’Ecole Parsons, M. Sereypagna a transformé l’espace en quartier général de Généalogie du Bassac. L’endroit est rempli de cartes, plans, maquettes, notes manuscrites des habitants et dessins coloriés par les enfants résidant dans l’immeuble.

Le projet de sa première étude portant sur le White Building repose sur trois éléments clés de l’architecture : la structure du bâtiment, son utilisation et ses interactions avec l’environnement.

Cela requiert la production de cartes en 2D et 3D, aussi bien que des plans architecturaux basés sur des photographies et des documents d’archives. L’équipe filme aussi actuellement dans les rues adjacentes et à l’intérieur du bâtiment pour noter la façon dont les gens se déplacent.

Regarder le passé du White Building

Il y a deux mois M. Sereypagna et son équipe ont commencé à frapper aux portes de l’immeuble pour collecter des récits oratoires.

“Nous allons interroger les gens pour de connaître leur histoire, leur donner la parole ou les laisser nous montrer l’évolution du bâtiment, par exemple, dans les années 1990 et 1980 – les laisser inventer la forme du White Building” rapporte t-il, ajoutant que jusqu’ici l’équipe a consulté près de 30 familles.

M. Sereyopagna a parlé aux résidents qui ont emménagé dans le bâtiment en 1979 juste après la chute des khmers rouges, à ceux qui sont arrivés dans les années 1990 et parfois aussi à ceux qui sont arrivés il y a tout juste quelques mois.

“La plupart du temps je leur demande de me raconter leur histoire, pourquoi ils sont arrivés ici, ce qu’ils ont découvert à leur arrivée la première fois et ce qui a changé” explique t-il.
Il découvert que les habitants étaient loin d’être des témoins passifs. Au travers des conversations M. Sereypagna et son équipe ont constaté des changements structurels dans les appartements, des murs abattus ou ajoutés, des installations de canalisation d’eau, ou des ajouts de toiture.

Et il nous montre un toit au-dessus d’un porche : “La conception originale n’avait pas de toit”. C’est autour des années 70 ou 80 que les gens ont commencé à poser des toitures.
Catherine Sims, 26 ans, une des étudiantes de Parsons nouvellement arrivée, a rejoint le projet depuis trois semaines , elle trouve que tout ce que les gens ont fait de leur logement individuel avec un mélange très éclectique peut passer pour une architecture “ad hoc”.

… et son futur

Bien que le projet de généalogie ait initialement eu pour but, au travers de conversations avec les habitants, d’enrichir la connaissance historique des constructions de la zone de Bassac les étudiants ont aussi apporté des idées de rénovation.

Tandis que les entretiens de M. Sereypagna sont concentrés sur le passé, les étudiants regardent vers l’avenir : “Nous allons interroger les habitants sur ce qu’ils souhaitent améliorer et ce dont ils ont besoin”, témoigne Hann Vathanakun, diplomé de la RUFA. La proposition la plus populaire ? “ils veulent juste de la peinture – que ça paraisse neuf” rapporte t-il.

Après avoir recueilli les idées des résidents, les étudiants sont revenus avec trois propositions principales : le renforcement des cages d’escalier avec du bambou, la création d’un toit végétal et la réorganisation de la zone des commerces en rez-de-chaussée.

Les étudiants ont présenté leurs ébauches le 18 janvier aux habitants. Certains étaient enthousiastes, d’autres ont émis des réserves : “L’installation de bambous est une bonne chose pour les escaliers mais nous avons peur que si nous cultivons des légumes sur le toit, l’eau ne se répande sur le sol et ne l’abîme” explique Hun Sartha le responsable du village qui habite l’immeuble.

Chhim Savoeun une autre résidente, suggère que la réalisation des idées des étudiants contribue à faire du White Building une attraction touristique en faveur de sa conservation.
“Si tout cela s’avère possible pour notre bâtiment, les touristes seront attirés par la visite de ce patrimoine et la communauté percevra des revenus qui serviront à leur rénovation”.

Suite à cette discussion à bâton rompu, Mlle Sarath déclare que les habitants souhaitent continuer à en discuter entre eux et avec le chef de la commune afin de voir comment tout cela peut être effectivement mis en place.

Même si la mission de M.Sereypagna avec Sa Sa Art Projects se termine à la fin du mois, il espère que l’expérience continuera. Les habitants, du moins, n’ont pas l’intention de mettre fin à 52 années de l’histoire du White Building.

En attendant, termine Mlle Ratha, nous devons continuer à supporter la décrépitude du bâtiment et les fuites d’eau. “C’est ici que nous voulons vivre et nous ne voulons aller nulle part ailleurs” continue Mlle Savoeun.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Aria Danaparamita et Mech Dara/Cambodia Daily) : Project gives voice to White Building Residents
Photo : Jonas Hansel/flickr

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