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Accaparement des terres en Indonésie : l’enquête nationale touche à sa fin

indonesie_foretAlors que l’enquête nationale de l’Indonésie sur les conflits fonciers touchant les peuples autochtones tire à sa fin, il est devenu clair que la brutalité de la police est devenue une caractéristique récurrente, que de nombreuses entreprises fonctionnent sans permis et que le gouvernement n’a même pas catalogué les innombrables peuples autochtones qui vivent dans la forêt.

Cinq mois d’audiences de dirigeants communautaires, de bureaucrates, d’hommes d’affaires et de personnel de sécurité de tous les coins de l’archipel viennent de se terminer. Les commissaires écrivent leurs recommandations finales, qui seront publiées ce mois-ci dans un document de politique générale à destination du président Joko Widodo, dont l’un des plus grands défis est de gérer le secteur du bois. Or, ce dernier a un intérêt économique majeur à continuer à défricher la forêt pour les palmiers à huile, et avait, dans un contexte de corruption généralisée, rencontré un allié auprès du ministère des Forêts. Le Fonds mondial pour la nature estime que pas moins de 40 à 60 % de la filière bois de l’Indonésie est exportée illégalement, principalement au Japon et en Chine, ce qui coûterait au gouvernement près de 3 milliards de dollars par an.

Les audiences ont mis à jour une litanie d’abus. Beaucoup portent sur l’accaparement des terres et les peuples autochtones, mais un autre thème majeur a également émergé : l’utilisation de la stratégie «diviser pour régner» afin d’éloigner les communautés de leurs droits sur leur territoire. D’après Rukka Sombolinggi, coordinateur international de plaidoyer de l’Alliance des peuples autochtones de l’archipel (AMAN), après l’audience à Kalimantan (l’une des huit réunions organisées à travers le pays) : « Que ce soit le gouvernement, la société ou la police, l’approche principale utilisée est toujours de créer des conflits internes, en essayant ensuite d’en profiter. C’est leur arme la plus puissante. »

Les commissaires de la Commission d’enquête l’ont remarqué aussi. Interrogée sur le phénomène, Sandra Moniaga, de la Commission nationale des droits humains (Komnas HAM) a énuméré une série d’exemples partout en Indonésie. « Les divisions sont naturelles; les gens ont des opinions différentes. Mais ce qui est inquiétant, c’est que [les entreprises] et les fonctionnaires utilisent ces différences pour leurs propres intérêts. Et cela crée des tensions au sein des communautés ».

L’année dernière, le gouvernement a enregistré 8000 conflits fonciers. La plupart dans les 65% du pays désignés comme zone forestière, supervisée par le ministère de l’Environnement et des Forêts.

Lors de l’audience à Pontianak (Kalimantan occidental), en octobre, il est apparu que dans le village de Semunying Jaya, où une filiale du géant de l’huile de palme Duta Palma a été désignée pour avoir déforesté sans permis, même des liens familiaux ont été coupés, deux proches cousins témoignant pour deux parties adverses.

Amalia Falah Alam, coordinnatrice des plaintes au sein de la Table ronde sur l’huile de palme durable (RSPO), a reconnu que des enquêtes avaient lieu au sein des membres la RSPO, dont First Resources.

Par exemple, au village de Muara Tae à Jempang, West Kutai, à Kalimantan Est, un ancien chef de village de la communauté Dayak, Masrani, a témoigné de 33 cas de redécoupages de frontières : « Quand un village ne veut pas accepter une société, le régent en charge, en collaboration avec la société, modifie les frontières et utilise le village voisin pour accepter la société, de sorte que les frontières sont déplacées. Et le village qui accepte la société obtient le territoire ». Ce régent, un politicien du parti de Jokowi nommé Ismail Thomas, a répondu à l’invitation de la Komnas HAM à comparaître à l’audience en envoyant le représentant de son Bureau des Forêts, alors que ce dernier ne pouvait pas répondre à de nombreuses questions parce qu’il venait d’être nommé.

Un cas similaire a été trouvé à Tumbang Marikoi, province du Kalimantan central, un village exploité en propriété collective jusqu’à ce que la société Kahayan Agro Plantations (KAP) reçoive une concession de palmier à huile du régent… à condition d’acquérir le terrain de la communauté, divisant cette dernière entre ceux qui voulaient céder des parts et ceux qui ne voulaient pas.

Une partie du problème à Muara Tae et Tumbang Marikoi, ainsi que dans une grande partie de l’Indonésie, est que les habitants manquent de documentation pour leurs revendications territoriales. C’est pourquoi AMAN aide les groupes autochtones à repérer leur territoire. Le gouvernement a également lancé une initiative « Une carte » pour intégrer les cartes des licences et des terres utilisées par différents organismes de l’Indonésie.

Mais tous les mouvements de reconnaissance du régime foncier ne sont pas égaux. En Inde et au Cambodge, les fonctionnaires avaient répondu à l’appel pour protéger les droits des peuples autochtones en distribuant des titres individuels, mais cela peut faire plus de mal que de bien, selon Joan Carling, secrétaire général de l’Asia Indigenous Peoples Pact : « Cela rend plus facile la division des communautés et le fait de les convaincre à vendre, » dit-elle. « Au lieu de protéger la terre, cela devient un moyen pour l’obtenir. » L’Indonésie, selon elle, devrait créer un mécanisme comme aux Philippines, où les groupes autochtones peuvent obtenir un « certificat de domaine ancestral » pour la propriété collective. Elle a également appelé le gouvernement central à établir un cadre national pour orienter les gouvernements régionaux dans la mise en œuvre de la décision de la Cour constitutionnelle, et à faire passer une loi sur les droits des peuples autochtones sur la base de la déclaration des Nations Unies : « S’il n’y a pas de compatibilité claire de nos systèmes coutumier et juridique, cela restera une source de conflit (…) Donc, le système juridique devrait régler cela, en accueillant notre système coutumier. »

Source : Asia Sentinel
Photo : Roger Le Guen / photo on flickr

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