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Timor oriental : du poète au dictateur, la double face de Xanana Gusmao

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Xanana Gusmao a été un temps considéré comme le Nelson Mandela de l’Asie du Sud-est. Ce guérillero héros du peuple est devenu un homme politique qui devait ouvrir une nouvelle ère démocratique. Aujourd’hui, il est décrit comme un dictateur.

Les mots « charismatique » et « poète » étaient de rigueur dans tout journal étranger qui couvrait un sujet sur cet ancien chef de la résistance armée du Timor oriental contre l’Indonésie. Lorsque le Timor oriental s’est séparé de l’Indonésie en 1999 et a entamé sa transition vers l’indépendance, Gusmao est devenu le « chouchou » des Nations Unies, des influents pays donateurs et des journalistes étrangers, d’abord en tant que président et plus tard, comme premier ministre.

Comme les temps changent vite : dans de récents rapports de médias internationaux, le Premier Ministre Gusmao a été qualifié de « despote » impliqué dans des affaires de corruption, a fait face à des allégations de népotisme et s’est vu signifier « qu’il était temps de partir ».
Quelle que soit la part de vérité dans ces accusations, elles mettent en exergue une question peu abordée : la mesure dans laquelle le mythe de Xanana a été construit par la communauté internationale elle-même. Un reportage récent sur Gusmao a ainsi omis de souligner que l’opinion locale concernant les dirigeants timorais a toujours été plus nuancée et conflictuelle que les portraits internationaux ont bien voulu en faire.

L’indépendance du Timor oriental, achevée en 2002, a coïncidé avec le besoin croissant des Nations Unies d’avoir une success story à brandir après une série de missions qui se sont soldées par des échecs dans les années 90. Un immense optimisme et de grandes espérances ont entouré ces années de transition qui se sont déroulées après plus de deux décennies d’occupation indonésienne et des siècles de colonialisme portugais.
Les espoirs internationaux d’un exemple de réussite démocratique en Asie du Sud-est reposaient sur une poignée de dirigeants politiques, dont Xanana Gusmao et José Ramos-Horta.

Pour les observateurs internationaux, Gusmao et Ramos-Horta incarnaient le potentiel démocratique de la nouvelle nation. La biographie de Samantha Power sur le dernier directeur de l’Administration Transitoire des Nations Unies au Timor oriental, Sergio Vieira de Mello, raconte comment ce dernier et les autres fonctionnaires de l’ONU estimaient que le succès de la mission des Nations Unies dépendrait de la capacité à construire une relation solide avec Gusmao – un lien qui a perduré malgré la forte présence des Nations Unies dans le pays.

La vision optimiste concernant le potentiel de la nouvelle nation a continué jusqu’en 2006 lorsque Paul Wolfowitz, alors à la tête de la Banque Mondiale, a qualifié le parcours du pays de « remarquable » success story, ignorant les troubles imminents qui dégénèreraient bientôt en une grave crise politique. « D’ici peu », affirmait-il, « le peuple du Timor oriental aura bâti une économie fonctionnelle et une démocratie dynamique sur les cendres et les destructions de 1999 ».

La popularité internationale de Gusmao n’a pas faibli, même lorsque les espoirs se sont effondrés avec la crise politique de 2006-2007. Initialement un conflit armé sur ce qui était perçu comme une répartition inégale de privilèges entre les soldats des districts orientaux et ceux des districts occidentaux du pays, la crise s’est rapidement propagée à la population civile.

Depuis l’extérieur comme à l’échelle nationale, la crise a été perçue comme un échec des dirigeants locaux. A l’international, en revanche, elle a servi de tremplin à la tenue de débats sur les « bons » et « mauvais » dirigeants du Timor oriental.

Dans ce contexte, le premier ministre de l’époque Mari Alkatiri apparaissait comme un « mauvais » dirigeant. Alors que l’on vantait le charisme de Gusmao, Alkatiri était habituellement qualifié d’arrogant et de distant. Selon certains articles de presse, il était peu communicatif et dirigeait son ministère avec une poigne de fer. Il a également été accusé de corruption et était connu pour sa réticence à partager le pouvoir. Les médias internationaux ont largement fait circuler les critiques locales émises à l’encontre d’Alkatiri durant la crise et lui ont reproché ne pas avoir sollicité l’aide de Gusmao pour résoudre les conflits.

En dépit de la contestation dont le gouvernement d’Alkatiri a fait l’objet au niveau local, son parti Fretilin a réussi à conserver des soutiens pendant et après la crise. Les appels les plus véhéments à son éviction sont en réalité venus de l’étranger. Dans le même temps, des questionnements ont circulé localement sur le rôle de Gusmao dans la crise qui a ébranlé le pouvoir qui se mettait progressivement en place dans la partie orientale du pays.

Dans les premières années qui ont suivi l’indépendance, Xanana Gusmao était respecté des jeunes comme des plus âgés. Cet état de grâce s’est effrité au moment de la crise de 2006-2007. Beaucoup ont alors estimé qu’il avait activement contribué à diviser les citoyens des parties occidentale et orientale du pays et échoué à protéger les citoyens de l’est des attaques de gangs de l’ouest qui ont sévi après le conflit armé.

Ces dernières années, les générations de jeunes Timorais ont également commencé à remettre en cause le style de Gusmao en tant que chef de la résistance, strict et très directif, qui a fortement limité le pouvoir individuel de prise de décision de ces Timorais impliqués dans le mouvement clandestin pour l’indépendance. De plus, l’échec des dirigeants à poursuivre les actions en justice avec l’Indonésie a longtemps nourri un sentiment de déception chez les Timorais.

Alors que la presse internationale a pris Alkatiri comme bouc émissaire, quasiment aucun média étranger n’a relayé les critiques locales grandissantes contre Gusmao. Au contraire, Gusmao et Ramos-Horta étaient présentés comme les seuls capables de sortir le pays de la crise dans des articles de plus en plus hostiles aux anciens dirigeants.

En 2007, le Fonds pour la Paix (FFP) a intégré pour la première fois le Timor oriental dans son indice des Etats défaillants. Ce qui n’a pas empêché ce même FFP de se déclarer optimiste sur la capacité du Timor oriental à sortir de la crise, en faisant référence à l’élection de Gusmao et Horta aux plus hautes fonctions du pays. La même année, lorsque Gusmao a fait campagne pour le poste de Premier Ministre et Ramos-Horta pour la présidence du pays, un fonctionnaire des Nations Unies a affirmé que leur élection était « l’unique choix démocratique » pour le Timor oriental.

Ironiquement, les appels de Gusmao au pardon et à la réconciliation avec l’Indonésie qui ont nourri la critique locale, n’ont fait que renforcer sa glorification internationale. Des reportages tels que le documentaire A Hero’s Journey (Le parcours d’un héros) ont consolidé sa réputation à l’étranger et ont fait de lui un homme d’Etat à l’égal du leader Sud-africain Nelson Mandela.

Les commentateurs étrangers qui cherchent aujourd’hui à démolir le mythe Xanana oublient le rôle que les journalistes internationaux, les pays donateurs et les fonctionnaires des Nations Unies ont joué dans son édification. Les évaluations internationales sur le Timor oriental et son potentiel ont toujours évolué très rapidement : du miracle d’une nation en devenir, à un Etat en déroute, à la success story de nouveau.

Au coeur de ces discours se cristallise un changement constant de la vision des figures politiques locales qui sont un jour prises comme bouc émissaires puis créditées de succès démocratique le lendemain. La façon dont les medias internationaux couvrent les sujets sur l’actuel Premier Ministre du pays reflète bien ce cycle de tendances.

Les médias internationaux ont toujours simplifié à outrance la politique en Timor oriental en bons ou mauvais scenarii. Ce faisant, ils ont occulté les compréhensions variées et nuancées qu’avaient les Timorais de leur pays et de leurs dirigeants.

Maj Nygaard-Christensen a récemment achevé un post-doctorat au Département de la Culture et de la Société à l’Université d’Aarhus. Elle est actuellement chercheuse indépendante et consultante. Angie Bexley est chercheuse associée en Anthropologie au Département de la Culture, de l’Histoire et du Langage à l’ANU College of Asia Pacific. Leur livre co-édité, Ethnography and Development Fieldwork in Timor-Leste (Ethnographie et développement du travail de terrain au Timor oriental) sera publié l’année prochaine par les éditions NIAS Press.

Traduction : Elsa Favreau
Source (Angie Bexley et Maj Nygaard-Christensen/New Mandala) : From poet to despot, the changing face of Xanana Gusmao
Photo : Rusty Stewart/flickr

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