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Malaisie : le multiculturalisme, face cachée du fondamentalisme ?

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Le multiculturalisme est généralement mis en avant en tant que ciment de l’identité nationale. Et que souhaiter d’autre, dans une période où progresse le fondamentalisme, qu’une philosophie qui fait une place à tous les particularismes ethniques ? Quoi de plus utile qu’un mode de pensée qui revendique le droit à la singularité de toutes les cultures (d’où le terme multi-culturalisme) ?

Dans un pays comme la Malaisie, où les groupes extrémistes comme Perkasa et Isma répandent en toute impunité leurs visions racistes et fanatiques, le multiculturalisme est accepté de facto comme la norme. Le fait que les communautés de Malaisie (qui diffèrent ethniquement, culturellement, régionalement, religieusement et socialement) aient vécu en paix, vient attester cela. Ne faut-il pas y voir la véritable 1-Malaysia (par opposition à sa version corrompue colportée par le Barisan Nasional) ? Que pourrait-il bien y avoir de mauvais dans le multiculturalisme ?

J’aimerais pointer certains problèmes posés par le multiculturalisme. En fait, fondamentalisme et multiculturalisme pourraient, de façon ironique, n’être qu’un seul et unique phénomène, et refléter ce que Hegel appelait une identité spéculative des opposés. Cela signifie que souvent, lorsque deux phénomènes semblent se contredire, une subtile similarité qui les nourrit tous deux pourrait en fait exister. Par exemple, les multi-culturalistes peuvent en toute logique (et devraient) facilement accepter les extrémités des fondamentalistes comme un élément à prendre en compte, et y voir une expression de l’Autre, tandis que les fondamentalistes peuvent, de façon similaire, adopter des positions multi-culturalistes en affirmant l’unicité de leurs identités et de leurs revendications.

Si le multiculturalisme lui-même exige que chaque culture mérite intérêt et respect, cela ne devrait-il pas inclure le respect d’une culture particulière qui affirme que les autres cultures méritent moins d’intérêt et de respect que la leur ? Dans une perspective multi-culturaliste, ne devrait-on pas respecter le fait qu’un fondamentaliste musulman revendique son identité islamique singulière comme fondement de l’identité nationale malaisienne ?

Malheureusement, de nombreux penseurs multi-culturalistes acceptent l’Autre, uniquement dans la mesure où celui-ci parle et agit d’une façon qui suggère un individu libéral, pro-démocratie, et raisonnable. Cela engendre d’étranges situations dans lesquelles par exemple, un chrétien et un musulman se comportent de façon très amicale tant qu’aucun d’eux n’affirme la supériorité de sa religion sur les autres, car cela offenserait trop profondément les sensibilités de l’état d’esprit multi-culturaliste.

En d’autres termes, plus le multi-culturaliste insiste (de façon paradoxale) sur le fait que le fondamentaliste doit se conformer à des comportements et des critères de pensée libéraux et démocratiques, plus le fondamentaliste sera tenté de revendiquer la nature particulière de son identité et de ses désirs spécifiques. L’identité spéculative des opposés apparait ici dans toute sa force.

Une courte digression sur la culture de la célébrité pourra m’aider à illustrer le problème que pose la construction multiculturelle de l’ethnicité. Examinons par exemple, comment le fait d’exposer les « faiblesses humaines » des célébrités ou des VIPs, loin de les ramener au rang de citoyen lambda, les élève encore plus au regard des autres. L’aura de mysticisme ou de « hors du commun » de ces individus à la fois alimente et est alimenté par le désir de lire les derniers potins et détails racoleurs sur leurs échecs les plus humains.

« Plus nous connaissons de détails de leur vie privée, plus leur charisme royal s’en trouve renforcé, comme un grand artiste ou un scientifique au sujet duquel nous sommes ravis d’apprendre qu’il a aussi des faiblesses toutes humaines, sans que cela le fasse retomber à notre échelle : de tels détails rendent encore plus tangible le fossé qui le sépare de nous, simples mortels » (Zizek, For they know not what they do, xxxvi).

De façon analogue, la philosophie du multiculturalisme, loin d’aider à réduire les fondamentalismes, pourrait en fait les nourrir. Plus nous diabolisons les fondamentalismes, tout en prônant la tolérance envers toutes les formes de culture, plus nous devenons « fondamentalistes » quant à notre capacité de tolérance, créant de l’intolérance envers tout ce qui n’est pas ce en quoi nous croyons. Ce n’est pas très différent du phénomène où se nourrir quotidiennement des détails de la vie des célébrités ne réduit pas, mais accentue au contraire leur statut de superstars à nos yeux, qui lui-même nous pousse à rechercher plus détails à leur sujet, et ainsi de suite.

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