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Les enfants apatrides de Sabah (Malaisie)

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L’Etat malaisien du Sabah est actuellement embourbé dans un débat politique fiévreux : devrait-on délivrer des certificats de naissance aux milliers d’enfants apatrides qui vivent dans l’Etat?

Pour ceux qui y sont favorables, cette mesure permettra enfin à ces enfants d’accéder à l’éducation dont ils sont pour le moment exclus. Ceux qui s’y opposent – et font écho à ceux qui prônent « Le Sabah aux Sabahans » – n’y voient qu’une ruse de plus de la part des hommes politiques de la péninsule pour permettre à des « immigrants illégaux » de devenir citoyens de Sabah, et altérer toujours plus la démographie artificielle d’un Etat où la moitié de la population serait composée « d’étrangers » et de leurs descendants.

Une chose est claire : dans ce débat, aucune des parties ne prend en compte ce qui pourrait être important ou avoir du sens pour ces enfants, et leur futur. Comme c’est si souvent le cas lorsqu’un groupe d’enfants se trouve au centre du débat, les idéologies politiques se contentent de représenter ces enfants comme une catégorie homogène et silencieuse, dans le cas présent « perdue » et « vulnérable », voire « criminelle » et « illégale ».

J’aimerais contraster ces images stéréotypées d’ « enfants apatrides », inspirant pitié ou crainte, grâce à deux portraits d’enfants que j’ai rencontrés au cours d’un travail ethnographique de terrain à Kota Kinabalu en 2012 et 2013. L’objet de ce terrain n’était pas l’apatridie en soit, mais les exclusions multiples (de l’école, l’accès aux soins, la citoyenneté et des espaces urbains) auxquelles sont confrontés les enfants et petits-enfants des réfugiés et immigrés Philippins et Indonésiens.

Bien que la majorité des enfants avec lesquels j’ai travaillé soit née au Sabah, ils sont néanmoins considérés comme des « étrangers » dans l’Etat, et quel que soit leur statut « légal », ils ne peuvent accéder à l’instruction publique. Au Sabah, de nombreux autochtones considèrent que l’existence même de ces enfants est illégale, puisque – d’après les lois malaisiennes en matière d’immigration – les  « travailleurs étrangers » n’ont pas le droit de se marier ou d’avoir une famille en Malaisie. Cependant, les enfants eux-mêmes recouvrent une grande diversité de situations et d’intensité dans leur degré d’attachement au Sabah et au pays d’origine de leurs parents ou grands-parents.

Commençons avec Rohit, un garçon de 11 ans, qui a deux frères plus âgés. La mère de Rohit est Bajau et est arrivée à Sabah à l’âge de 12 ans après avoir terminé l’école élémentaire aux Philippines. Elle n’est jamais retournée aux Philippines depuis et travaille en vendant des légumes sur un marché dans les faubourgs de la ville. Son père appartient à l’ethnie Suluk, et est né dans la ville de Sandakan à Sabah, de parents réfugiés. Le père de Rohit est soudeur et n’a jamais été aux Philippines. Rohit, ses parents et ses frères sont tous détenteurs d’une carte IMM13, connue comme le « Passe Jaune », un document d’identité délivré aux réfugiés et à leur famille. Bien que ce document les autorise à vivre et travailler à Sabah, il est payant, doit être renouvelé chaque année, et ne leur permet pas de sortir de l’Etat, ni d’ouvrir un compte en banque, d’aller à l’école, ou de bénéficier de soins ou autre service subventionné par le gouvernement.

Rohit est garçon calme mais déterminé ; il aime jouer au football et s’occuper des poules de sa famille. Il a pu commencer à s’instruire récemment grâce à un centre alternatif en ville et n’est jamais allé aux Philippines. Sa famille n’envoie pas d’argent aux Philippines, et Rohit n’a pas de connaissance ou d’intérêt quelconque pour ce pays. Il ne le voit certainement pas comme sa patrie de droit, dans laquelle il devrait « retourner ». Et comme bien d’autres enfants que je connais, il pense que la guerre et les violents conflits qui en ont découlé dans le sud des Philippines l’ont transformé en un endroit « rempli de fantômes ». Tous les référents et intérêts de Rohit – dont son réseau de connections familiales – se trouvent à Sabah. Bien qu’il soit fier de son héritage métissé Bajau-Suluk, et parle les deux langues, se réclamer de cet héritage ne revient pas, loin de là, à se réclamer d’une relation quelconque avec les Philippines. C’est un point très important, car de nombreux natifs de Sabah associent directement ces ethnies non seulement avec le fait d’être étranger, mais aussi avec des menaces pour leur sécurité en raison d’un nombre limité d’incidents qui ont impliqué des hommes armés infiltrés dans l’Etat.

Le deuxième enfant dont je voudrais parler est Thomas, 10 ans, fils d’immigrés catholiques d’Adonara, une petite île de l’est de l’Indonésie. Bien que les parents de Thomas soient nés tous les deux en Indonésie, ils ont émigré à Sabah alors qu’ils étaient encore adolescents et c’est là qu’ils se sont rencontrés. Thomas et ses deux jeunes frère et sœur n’ont pas de certificats de naissance, ou autre papier d’identité. La mère de Thomas n’a pas de papiers, à part un passeport expiré, et avait trop peur d’être arrêtée et de ce que ça allait coûter pour accoucher à l’hôpital. Le père de Thomas, qui est cultivateur à l’extérieur de la ville, a un passeport valide, mais le reste de sa famille est « illégale » et ne peut se déplacer.

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