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Pourquoi Singapour a besoin de l’art pour débattre des questions publiques

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« Un film est différent d’un livre. Vous écrivez un livre, je peux en écrire un pour contre-argumenter et vous pouvez lire ces deux livres ensemble pour forger votre opinion. Vous regardez un film, vous pensez que c’est un documentaire. Il peut être comme Fahrenheit 9/11, très convaincant, mais ce n’est pas un documentaire. Je crois que nous devons comprendre cela afin de décider comment nous positionner face à ces questions » affirmait le Premier Ministre Lee Hsien Loong à propos de l’interdiction de diffuser To Singapore With Love, de Tan Pin Pin. Curieusement, cette pratique de discussion autour d’une œuvre est précisément ce qui se serait déroulé durant le Freedom Film Festival 2014 le week-end du 15 novembre dernier à Singapour, si To Singapore With Love, avait été projeté.

Pendant le week-end du festival, j’ai assisté à une séance de discussion qui portait sur deux films et un livre, et les idées n’ont pas cessé d’être examinées, discutées ou contestées par le public.

Encore plus bizarrement, alors que certains tendent à croire que les films, parce qu’ils proposent des images animées et du son, seront moins soumis à la critique et plus enclins à générer un consensus émotionnel, ce n’est clairement pas ce qui s’est passé. La lecture du livre a mis tout le monde d’accord tandis que la projection du film a engendré un flot d’opinions diverses et variées.

Pour couronner le tout, il ne s’agissait pas de documentaires attendus, conventionnels. 3.50 portait sur le commerce sexuel et la traite d’êtres humains tandis que Tales From The Organ Trade (« Voyage au cœur du trafic d’organes ») abordait les questions de pauvreté et de bioéthique à partir de la juxtaposition de différents modes de vie. Pourtant, les opinions véhiculées ont été fortement remises en cause et les réalisateurs et les activistes ont été quelque peu bousculés.

Ceci m’a amenée à me demander si le Premier Ministre Lee n’avait pas manqué de discernement quant aux capacités de la communauté créative. Ses propos font écho à la perception répandue selon laquelle la lecture d’un film est nécessairement unilatérale.

Ce point de vue semble omettre le fait que les lecteurs ne sont pas tous semblables et ne liront pas un même texte de la même façon. De la même manière, pour un même film, différents spectateurs vont trouver des points d’accord mais aussi de désaccord et c’est la confrontation des points de vue qui leur permettra de renforcer ou de modifier leur opinion concernant le problème discuté.

Quelle raison avons-nous de croire que To Singapore With Love serait traité de façon différente par le public ? D’ailleurs, pourquoi les Singapouriens prendraient-ils aveuglément The Battle For Merger (de Lee Kuan Yew) pour parole d’évangile ?

Les films sont narratifs par nature. Ils nous parlent du monde qui nous entoure (même les œuvres de fiction sont influencées par le contexte de leur époque !). Or le monde est une expérience vécue et la façon dont chacun d’entre nous vit influence notre façon de voir les choses.

Tales From The Organ Trade, par exemple, présente les perspectives du donneur d’organes autant que du destinataire. Il présente également la vision des docteurs et des professionnels de la justice pris au cœur d’une lutte entre la vie et l’économie. Nous gravitons de l’un à l’autre, ressentant parfois de la sympathie, parfois de la colère selon l’angle d’approche.

Pourtant, si nous devions chercher une forme de cohérence ou un dénominateur commun à toute cette diversité, alors, une discussion serait nécessaire.

La censure est un drame puisqu’elle bannit de telles discussions. Aucune discussion n’est possible si nous ne pouvons pas voir une œuvre, son message et des points de vue alternatifs. Ainsi To Singapore With Love, ou dans une autre perspective, The Battle For Merger, resteront à jamais enlisés dans leurs propres croyances puisqu’ils n’auront jamais été soumis à la délibération et à la discussion.

Est-ce que les Singapouriens accepteront la vision déclinée dans The Battler For Merger comme la véritable version de l’histoire s’il n’y a pas de points de vue alternatifs ? Ce n’est possible que si vous êtes au cœur de cette histoire. C’est le cas de l’ancien Premier Ministre Lee Kuan Yew. The Battle For Merger est son récit. Il est donc naturel pour lui de croire de tout son cœur que ce soit la seule « vérité » possible.

Pour toute autre personne extérieure à cette histoire, la croyance n’est pas immédiate et acquise. En tant que tierce personne, nous aurions recours au même procédé que pour n’importe quel texte : le remettre en question, le confronter à des alternatives et l’interpréter. En l’absence d’alternative, la réaction par défaut de la tierce partie n’est pas de croire ce qui lui est proposé mais de suspendre son opinion jusqu’à avoir l’opportunité de la confronter.

C’est là que se situe le cœur du problème avec l’Histoire de Singapour. Beaucoup d’entre nous avons toujours entendu une version unique de l’Histoire, racontée par le vainqueur. Cette version n’est certainement pas exhaustive, mais elle est néanmoins acceptée en l’absence de versions alternatives. Cependant, pour être persuasif, un récit n’a pas nécessairement besoin d’être positif. C’est seulement lorsqu’il a été confronté à différents points de vue qu’il devient crédible et non lorsqu’il est livré tel que l’on voudrait qu’il soit.

Le Parti d’Action populaire (People’s Action Party), qui entretient depuis 50 ans un récit basé sur sa seule vision, fait preuve d’une incapacité à confronter sa version de l’histoire. C’est sans doute la raison pour laquelle le Premier Ministre Lee, lorsqu’il a cité l’exemple de Fahrenheit 9/11 a omis de mentionner Fahrenhype 9/11 qui a été réalisé en réaction et critique au premier.

Cette situation est regrettable car le défi provient de la communauté créative, qui ne fera qu’apporter une vision alternative et fournir le moteur qui conduira à la discussion et à la croissance organique du discours dominant. Les arts peuvent faciliter l’émergence d’alternatives, leur permettre d’être envisagées par le public qui pourra alors confirmer ou modifier son opinion.

Le récit établi sortirait gagnant d’un « baptême du feu ». Les arts, dans leur capacité à présenter des récits dans des environnements non conflictuels, ne peuvent que rendre service et non porter préjudice.

Traduction : Elsa Favreau
Source (Howard Lee/The Online Citizen) : Why we need the Arts and open dialogue on public issues

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