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Cambodge : la vie des ouvriers de la construction ne tient qu’à un fil

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Chaque matin, An Vy se glisse dans ses tongs et part travailler, escaladant 15 étages jonchés de débris, jusque sur le toit d’un gratte ciel de Phnom Penh.

Là, ce maigre jeune homme de 26 ans, hésitant, sans casque ni harnais, se fraie jusqu’au sommet, un chemin à travers un dédale d’échafaudages.

La semaine dernière, alors qu’il façonnait un gabarit en bois pour couler du béton M. Vy nous a déclaré : “J’ai très peur de tomber du toit mais je dois le faire”.

“J’ai dû arrêté ma scolarité en primaire (troisième année) parce que ma famille était très pauvre, et c’est tout ce que je sais faire” “pour ma sécurité j’aurais besoin d’une ceinture, de bottes et d’un casque”. ajoute t-il, expliquant que sur son salaire de 8$ par jour il lui est impossible d’acheter un équipement de sécurité individuel.

Autour de lui, Phnom Penh connaît une expansion massive de la construction. Selon le ministère de l’Aménagement du territoire, de l’urbanisme et de la construction, l’investissement immobilier dans le pays est passé de 840 millions de dollars en 2010 à 2,7 millards de dollars en 2013.

Mais le gouvernement a été incapable de profiter de cette croissance pour assurer la sécurité de la main d’oeuvre en grande partie non qualifiée et payée à la journée, évaluée par les experts du secteur entre 175 000 et 200 000 personnes.

Le ministère du Travail n’a pas établi de normes de sécurité, ni pour les travailleurs ni pour les bâtiments sur lesquels ils interviennent. Au lieu de cela, on a laissé les entreprises du bâtiment faire eux-mêmes la police et la mise en danger de la vie des travailleurs reste sans importance malgré un taux de décès alarmant.

Au Cambodge, la campagne 2011-2015,’’ Programme par pays pour la Promotion d’un Travail décent”, l’Organisation Internationale du Travail a estimé qu’au moins 1500 travailleurs sont décédés en 2009 d’un accident du travail, à peu près 4 par jour, les chantiers de construction et les fours à briques étant les postes de travail les plus dangereux.

La semaine dernière, l’Agence de sécurité et de santé coréenne, accueillie dans les locaux du ministère du Travail, a été invitée à participer à un atelier de travail afin d’élaborer un projet de réglementation visant à responsabiliser les entreprises de construction.

A sa sortie de l’atelier, Leng Tong, Directeur du département sécurité au ministère du Travail a déclaré : “les conditions de travail dangereuses provoquent des accidents (…). En Corée, les directeurs et les entreprises sont sanctionnées mais pas ici”.

Bien que la délivrance du permis de construire par le ministère du Travail inclut la promesse de protection des travailleurs et la fourniture d’équipements de sécurité, l’application est inexistante.

La sécurité des lieux de travail et la fourniture d’équipements de sécurité est bien inscrite dans le Droit du Travail de 1997, mais aucun décret (“prakas”) ni décision ministerielle ne la rend contraignante.
Selon M. Tong, “ Aucune réglementation n’oblige les ouvriers à porter leur équipement de sécurité (…). Aucune inspection n’a jusque là été effectuée sur les chantiers de construction de grande hauteur”.
Cependant ces bâtiments de grande hauteur, “résidences avec services” (les “condominiums”) et bureaux s’élèvent à un rythme effrayant dans Phnom Penh.

D’après un rapport de juillet 2014, réalisé par le groupe de recherche de biens immobiliers CBRE-Cambodia, il ressort qu’en 2009, Phnom Penh ne disposait que de 100 condominiums mais que ce chiffre devrait atteindre à 6000 en 2018.

Tong explique que ses inspecteurs travail ont bien tenté par le passé d’entrer sur ces chantiers de construction mais qu’ils ont été refoulés parce qu’ils n’avaient pas l’autorité suffisante pour le faire.
“A notre arrivée, les travailleurs nous déclarent qu’ils ne sont que des sous-traitants et qu’ils ne peuvent nous donner la permission d’aller sur le site. Il est difficile de trouver le responsable chargé de la sécurité des travailleurs”, explique t-il.

Il ajoute ne pas pouvoir nous fournir de statistique fiable concernant les travailleurs blessés ou morts chaque année parce que les sociétés ne déclarent pas les accidents.

“ Sur les chantiers les accidents sont nombreux. Mais il est très difficile de les suivre, les informations nous parviennent principalement par les journaux”, ajoute-t-il.

Ce n’est qu’après la connaissance d’accidents mortels que le gouvernement a la possibilité de suspendre la construction et de fermer temporairement le chantier, comme ce fut le cas le mois dernier. Une poutre tombée du 12è étage d’un chantier de l’Overseas Cambodia Investment Corporation (OCIC) a tué une femme au volant de sa voiture près du stade olympique.

Après la fermeture, une inspection est diligentée par le Ministère de l’aménagement du Territoire (non par le Ministère du Travail) et le site est autorisé à rouvrir dès que les directives de cette inspection sont respectées.

Aucune pénalité

Aux dires de M. Tong, et de M. Huy Nara, le directeur du département de la construction au ministère de l’Aménagement du territoire, la fermeture provisoire est visiblement la seule sanction à leur disposition.
“Le site va être fermé mais petit à petit”, nous a déclaré M. Nara dans son bureau la semaine dernière. “Mais vous avez raison nous manquons de sanctions”.

D’après le directeur adjoint du Département de la sécurité au ministère du Travail, Yi Kannitha, le ministère prévoit de présenter un décret sur la sécurité les travailleurs de la construction dès l’année prochaine, ce qui permettra de procéder à des inspections sur des sites de grande envergure.

“Nous (le ministère du Travail) n’avons aucun droit” explique t-il, nous manquons de réglementation sur les sites de construction. Nous ne pouvons mettre des amendes sans lois. Nous ne pouvons les pénaliser parce que n’avons ni lois ni réglementation”.

Dave Welsh, directeur du Solidarity Center au Cambodge, un groupe de défense des droits des travailleurs basé aux Etats-Unis ne relâchera pas la pression avant que le ministère n’agisse : “Le ministère du Travail est l’un des ministères les moins entreprenants. Nous devons le pousser sur tout, spécialement en terme de protection des travailleurs”. Il considère le travail du bâtiment comme ”L’industrie la plus dangereuse du pays” et selon lui, un décret d’application sur les mesures relatives à la sécurité des travailleurs est au point mort car le gouvernement craint d’éloigner les investisseurs.

“C’est lucratif”, déclare-t-il : “du point de vue du gouvernement, chaque décret qui augmente le coût de la main d’oeuvre risque de porter atteinte aux opportunités d’investissement.”

M.Welsh précise que la majorité des travailleurs de la construction qui risquent leur vie sur leur lieu de travail ne sont pas couverts par la sécurité sociale. Bien que les travailleurs ou leur famille soient censés être couverts en cas de blessure ou de décès, ils ne sont pas indemnisés à cause d’une faille dans les textes.

“L’industrie – et dans une certaine mesure le gouvernement – prétexte qu’il s’agit là de travailleurs indépendants ou de journaliers et non des salariés. C’est absurde : un paiement est, de fait, un contrat”.
.At the construction site in Phnom Penh where Mr. Vy works, neither he nor the dozens of other workers there could name the company they were working for. All they knew was that a man named Thorn would be there at the end of the workday to pay them in cash.

Sur le chantier de construction de Phnom Penh où travaille M. VY, ni lui ni aucun autre de la dizaine de salariés n’est capable de citer le nom de la société pour laquelle ils travaillent. Tout ce qu’ils savent c’est qu’un homme appelé Thorn viendra les payer en espèces à la fin de leur journée de travail.
Cheav Bunrith le directeur de la politique pour la Caisse Nationale de Sécurité Sociale (NSSF) précise que chaque société doit selon la loi s’inscrire et cotiser au régime, mais que seulement les employés salariés sont assurés.

“Les travailleurs payés à la journée ne sont pas enregistrés” explique t-il. S’ils veulent l’être, ils doivent payer leur cotisation à la NSSF.

Mais des travailleurs comme Dam Nang 31 ans, qui travaille avec M. Vy ne peut se permettre de payer une assurance avec ses 5,20 $ de salaire par jour. Payé à la journée, il “n’ose pas demander” un contrat ou un équipement de sécurité par peur de perdre son emploi.

Assis sur son lit de fortune au premier étage de l’immeuble en construction M. Nang confesse “j’ai très peur de tomber de l’immeuble. Lorsque je regarde le sol, mes cheveux se dressent sur la tête !”.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Alex Consiglio et Hay Pisey/Cambodia Daily): Construction workers lives hang in the balance
Photo : OIT

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