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Philippines : l’armée attaque les défenseurs de l’environnement

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« Il est faux de dire que les soldats sur le terrain se battent contre les rebelles. En vérité, ils poursuivent les civils qui protègent les terres de leurs ancêtres. » – Dulphing Ogan, secrétaire général de Kalumaran, Alliance des Peuples indigènes de l’île de Mindanao aux Philippines.

Jude Baggo, responsable des relations publiques pour l’Alliance des Peuples de la Cordillère (CPA), ne comprend pas pourquoi ceux qui se battent en première ligne pour protéger l’environnement sont combattus par l’armée :

« Nous ne sommes pas des criminels. Pourquoi nous attaquent-ils ?

« Est-ce mal d’aider les gens dans le besoin et de leur donner les moyens d’agir ? Est-ce mal de rassembler les personnes dans des associations ? Vraiment, je ne comprends pas. Nous ne faisons rien de mal. C’est l’armée qui agit mal », explique-il.

Le 29 octobre, un groupe de personnes s’est rassemblé pour crier sa révolte devant la vague d’assassinats commis sur les peuples indigènes du pays. M. Baggo a également pris part à cette marche vers Camp Aguinaldo, quartier général des Forces armées des Philippines (AFP). Pendant la manifestation, les chefs des peuples indigènes, tour à tour, ont versé du sang de cochon sur le logo des Forces armées. À la fin du mouvement, un soldat a nettoyé le sang au jet d’eau.

Le 24 octobre dernier, Piya Macliing Malayao, porte-parole du Kamp (Fédération des Peuples indigènes des Philippines), a déclaré que 50 assassinats de personnes indigènes avaient été rapportés sous le gouvernement Aquino.

D’après le Kamp, cette folie meutrière et les atteintes aux droits de l’Homme résultent de la création de groupes paramilitaires constitués d’autochtones, soutenus par les Forces armées. Le Kamp dénombre au moins 14 de ces groupes qui sèment la terreur dans les communautés indigènes.

Pendant la manifestation, M. Baggo a indiqué les activistes n’étaient pas épargnés par les campagnes de diffamation et lui-même se trouvait dans la ligne de mire de l’armée.

À l’adresse des soldats à Camp Aguinaldo, il a lancé : « Vous appelez à protéger le peuple mais vos soldats attaquent ceux qui protègent l’environnement ».

Diffamation

M. Baggo confie que cette année, des affiches avec sa photo ont été distribuées dans plusieurs zones de la région de la Cordillère. Elles indiquaient que si le portrait de M. Baggo était souriant et heureux, c’était parce qu’il recevait de l’argent de la part de la Nouvelle Armée du Peuple (NPA), groupe armé affilié au Parti communiste des Philippines.

« Ils disent que je tire les ficelles de la NPA dans la province d’Ifugao », ajoute-t-il. À la question de savoir s’il connaît le responsable de cette campagne d’affiche, M. Baggo répond qu’il s’agit du 86è Bataillon d’Infanterie de l’Armée des Philippines. Il rajoute : « Mais ils ont nié, bien entendu. Que peut-on espérer ? »

Il poursuit en précisant que les groupes paramilitaires, avec l’appui des Forces armées, ne se contentent pas de se joindre aux interventions militaires : ils prennent également part aux campagnes de calomnie contre les activistes.

L’Alliance CPA a aussi été informée que la CAFGU, Unité géographique des Forces armées citoyennes, procédait à des recrutements massifs dans cette région. À l’issue de leur formation, les recrues recevraient un salaire compris entre 3600 et 5000 pesos philippins (de 80 à 111 $), selon M. Baggo.
À des centaines de kilomètres de la Cordillère, Dulphing Ogan, secrétaire général de l’Alliance Kalumaran à Mindanao, dans le sud, rapporte également que les peuples indigènes sont maintenus dans la terreur par des groupes armés soutenus par les militaires.

« La formation de ces groupes paramilitaires indique que [l’armée] a peur de la Nouvelle Armée du Peuple. »

De plus, toujours selon lui, les peuples autochtones subissent les attaques des compagnies minières et d’exploitation du bois. Les Forces armées interviennent en tant que « forces de défense des intérêts économiques » et protègent la réalisation de projets contre la Nouvelle Armée du Peuple, « véritable frein au développement, en particulier dans les zones rurales », ainsi que la décrit l’ancienne Présidente Gloria Macapagal-Arroyo.

« Il est faux de dire que les soldats sur le terrain se battent contre les rebelles. En vérité, ils poursuivent les civils qui protègent les terres de leurs ancêtres. » – Ogan.

Avilissement de la culture de la communauté Lumad

Deux personnes de la communauté Lumad ont été tuées récemment et deux fermiers ont disparu dans les provinces de Agusan del Sur et Surigao del Sur, dans la région Caraga, après des opérations militaires de grande envergure dans ces zones.

Le 24 octobre, Henry Alameda, résident du district de Sitio Cabalawan et membre du conseil de Mapasu, association de peuples indigènes, venait de prendre son petit déjeuner lorsque des hommes armés l’ont traîné hors de chez lui et l’ont abattu d’une balle dans la tête.

Le même jour, la maison du chef de village Alejandro « Undo » Dumaguit a été criblée de plomb par au moins huit hommes. Sa fille de 13 ans, Elejen, a été blessée à l’abdomen. Son fils de 21 ans Aldren, a été touché en tentant de protéger sa sœur et est mort sur le coup.

Il semble que des soldats soient également à l’origine de la disparition de Elde Martinez et Jojo Tejero, deux fermiers de Surigao del Sur.

Mme Malayao, porte-parole du Kamp, estime que le fait d’armer des groupes d’indigènes de la communauté lumad et de les dresser contre d’autres Lumads en faveur de la protection des terres de leurs ancêtres, contribue à l’avilissement de la culture lumad et entraîne de graves atteintes aux droits de l’Homme dans leur communauté.

« La culture de l’impunité dans notre pays s’ancre de plus en plus profondément dans notre société avec la formation de ces escadrons de la mort », continue-t-elle.

D’après le Kamp, le gouvernement devrait immédiatement abroger le décret présidentiel no 546 qui autorise l’armée à créer des groupes paramilitaires pour augmenter sa puissance pendant ses interventions anti-insurrectionnelles.

Abandon de la Loi sur les Droits des Peuples indigènes et de la NCIP

À la question de savoir si des agences gouvernementales telles que la Commission nationale sur les Peuples indigènes (NCIP) apportent une quelconque assistance aux associations, M. Ogan répond que l’Alliance Kalumaran n’a reçu aucun soutien.

Dans une déclaration, le Kamp a demandé l’abrogation de la Loi sur les Droits des Peuples indigènes et la dissolution de la NCIP chargée de la faire respecter, en raison de leur échec dans la « prévention du pillage de notre patrimoine national et de l’exploitation de nos territoires autochtones ».

En effet, d’après le Kamp, cette loi a au contaire « rendu légal le pillage et l’accaparement des terres ancestrales par les grands groupes capitalistes » et n’a joué aucun rôle dans le blocage de ces projets en dépit des prises de positions claires des peuples indigènes opposés à ces plans.

De plus, la NCIP ne s’est pas prononcée sur les assassinats, disparitions et évacuations forcées, ni sur la militarisation des communautés, toujours selon le Kamp.

Mme Malayao conclut : « Le cantonnement de troupes militaires est une violation de la loi humanitaire internationale. Nous demandons aux Forces armées de quitter nos terres. Les contrevenants aux droits de l’Homme et les criminels de guerre ne sont pas les bienvenus dans nos communautés. »

Traduction : Cindy Presne
Source (Janess Ann J. Ellao/Bulatlat) : Military attacks those who protect the environment
Photo : Jude Baggo. Copyright : J. Ellao / Bulatlat.com

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