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Comment le Cambodge participe au commerce mondial des singes

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Dans le district de Choeung Prey (Province de Kompong Cham), au bout d’un chemin de terre planté de bananiers et parsemé de petites maisons en bois, se dresse un long mur blanc sur lequel on peut apercevoir des résidents inhabituels : des milliers et des milliers de singes. Une plaque dorée à l’entrée indique que nous sommes au Centre de Recherche animale Tian Hu (Tian Hu Cambodia Animal Breeding Research Center). A l’intérieur, des macaques à longue queue, qui selon toute probabilité, serviront un jour de cobaye pour des essais scientifiques.

Selon le Laboratoire biomedical japonais SHIN (SNBL), propriétaire de la ferme, les primates sont destinés à des laboratoires étrangers – principalement aux Etats-Unis – où sont expérimentées des études pré-cliniques et cliniques sur des programmes de développement des médicaments.

Sur son site, la société indique qu’elle s’est “engagée à participer activement au développement de médicaments destinés à éradiquer la souffrance des malades”.

Mais les primates, eux, ont déja payé un lourd tribut aux progrès de la médecine humaine et les macaques du Cambodge n’y font pas exception.

L’année dernière une association de défense des animaux américaine “Arrêter l’exploitation animale MAINTENANT” a déposé une plainte après la mort, en cours de route, de cinq singes partis du Cambodge vers une installation de SNBL aux Etats-Unis et celle de vingt autres singes euthanasiés à leur arrivée à cause de leur mauvais état de santé.

Toutefois ici, le commerce des macaques est un gros business. Selon la Convention sur le commerce international des espèces de la faune et de la flore sauvage menacées d’extinction (CITES) – plus de 91 000 macaques à longue queue ont été exportés depuis le Cambodge entre 2004 et 2012. CITES indique que le macaque à longue queue est l’espèce de mammifère la plus vendue au monde et son commerce est identifié comme “alarmant” au Cambodge.

Les associations de défense des droits des Animaux déclarent que l’utilisation des macaques pour la recherche scientifique est en très nette expansion depuis dix ans. Selon l’Agence Reuters, les perspectives de revenus de SNBL, sont évaluées à plus de 160 millions de dollars cette année.

D’après l’un des gardiens en charge de la sécurité qui a travaillé pendant 3 ans à la Ferme de Kompong Cham, quelque 10 000 singes y étaient hébergés dans des conditions rudimentaires sur un espace d’environ 10 hectares.

Bien que les déclarations des ouvriers varient, la Ligue Internationale pour la Protection des primates considère qu’il y a un grand nombre de macaques dans cette ferme. Elle précise que sur 2340 singes importés du Cambodge vers les Etats Unis l’année dernière, 1820 provenaient du site de Thian Hu.

Les journalistes n’ont pas été autorisés à entrer dans l’établissement – l’un des 5 enregistrés auprès du ministère de l’Agriculture – et leurs nombreuses demandes d’interviews de directeurs n’ont pas abouti.

Tong Sat a travaillé au Tian Hu pendant 4 ans, d’abord comme électricien puis comme paysagiste. Il décrit des rangées de cages individuelles sur plus de 40 allées intérieures. Par contre celles destinées à la reproduction contiennent 9 femelles pour un mâle. “Après avoir vérifié leur état de santé, ils sont changés de cage, mais restent malgré tout toujours emprisonnés”, ajoute-t-il.

Les ouvriers pensent que les jeunes animaux transportés dans des camions viennent d’autres fermes de la province de Kompong Thom, et ne sont pas capturés dans la nature. Mais malgré les assurances données par le gouvernement, les accusations sur les pratiques du commerce international de singes, florissant mais illicite au Cambodge, persistent.

Sarah Kite, directrice à l’Union britannique pour l’abolition de la vivisection (BUAV), a déclaré dans un e-mail que les enquêteurs du groupe de défense des animaux lors de plusieurs séjours au Cambodge et au Laos ont constaté “un commerce très peu réglementé des macaques à longue queue” et ont confirmé que “des animaux sauvages sont piégés sans discernement, alimentant ainsi les nombreuses fermes d’élevage”.

L’organisation de Mme Kite révèle que les singes sont capturés dans les provinces de Koh Kong et de Siem Reap avant d’être vendus aux fermes non seulement au Cambodge mais aussi à l’étranger.
Dans une enquête réalisée en 2012 pour l’Union britannique de l’abolition de la vivisection, elle déclare que les animaux sont transportés clandestinement et de nuit dans des camions aménagés à cet effet et cachés sous des blocs de glace.

Shirley McGreal, Directrice générale de la Ligue internationale pour la sauvegarde des primates, a déclaré que son organisation soupçonne que les singes capturés dans leur milieu naturel sont exportés avec de faux documents indiquant une naissance en captivité, au Cambodge ou via la Chine : “Nous craignons que d’ici quelques années ce commerce n’anéantisse, toute la population des macaques du Cambodge.

Nous ignorons le nombre exact de macaques vivant au Cambodge, mais nous savons que sa population est en diminution.”

Lors d’une réunion au mois de mai au Mexique, CITES a décidé que le Cambodge, le Laos et le Vietnam devraient justifier l’argument scientifique qui leur sert à assurer que le nombre des singes exportés ne porte pas atteinte à la survie de l’espèce.

Cheng Kimsun, directeur en charge de l’administration des forêts au ministère de l’Agriculture, a déclaré en août dernier que toutes les exploitations du pays fonctionnaient conformément aux lois de protection animales. “Tout est parfaitement conforme à la loi” avait-il déclaré aux journalistes.

La question est aussi de savoir si les Cambodgiens profitent de ce commerce. Les ouvriers de Tian Hu se déclarent heureux d’avoir trouvé un travail à proximité de leur domicile et de percevoir un salaire entre 100 et 140$ par mois pour des travaux peu qualifiés. Mais les vrais gagnants semblent plutôt les sociétés importatrices de singes, esssentiellement aux Etats-Unis, où chaque animal peut atteindre le prix de 2000$ ou plus, rappelle Shirley Mac Greal. “A mon avis, le Cambodge est entrain de se faire dépouiller de sa faune, quel que soit la perspective de son commerce”, conclut-elle.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Holly Robertson et Khy Sovuthy/Cambodia Daily) : Cambodia feeds booming global monkey trade
Photo : BUAV (prise lors de son enquête au Cambodge en 2012)

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