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Philippines : la discrimination continue malgré la Grande Charte pour les Femmes 

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Cinq ans après la promulgation de la Grande Charte pour les Femmes, il reste encore beaucoup à faire dans sa mise en œuvre.

“ …L’Etat reconnaît que l’égalité entre les hommes et les femmes passe par l’abolition des structures et pratiques inégalitaires qui perpétuent la discrimination et l’inégalité. Pour ce faire, l’Etat s’efforcera de développer des plans, politiques, programmes, mesures et mécanismes pour s’attaquer à la discrimination et aux inégalités dans la vie économique, politique, sociale et culturelle des femmes et des hommes. » Chapitre 1, Article 2 de la Loi de la République 9710 ou Grande Charte pour les Femmes.

Quand la Grande Charte pour les Femmes (MCW) a été promulguée en 2009, l’une des questions qu’elle souhaitait régler résidait dans les représentations féminines discriminatoires et désobligeantes, couramment répandues dans diverses formes de médias.

Cinq ans après la ratification de la loi, les choses ont-elles changé pour les femmes dans les medias ?
En 2013, l’animateur de télévision et comique Vice Ganda s’est fait critiquer pour sa plaisanterie sur le viol collectif de la journaliste et présentatrice de journaux télévisés Jessica Soho. Il a été attaqué pour avoir banalisé le viol et en avoir fait un sujet de plaisanterie dans l’un de ses concerts les plus importants. L’affaire s’est finalement arrêtée après que l’humoriste ait fait des excuses publiques et que Jessica Soho ait choisi de ne pas porter plainte.

Récemment, deux des plus grandes entreprises du pays se sont attiré les foudres de citoyens, de personnalités et de divers groupes des droits des femmes pour leurs produits et activités anti-femmes.
SM Mall, l’un des principaux centres commerciaux du pays, a été critiqué pour avoir commercialisé dans ses magasins des t-shirts portant l’inscription « Ce n’est pas un viol – c’est un câlin avec une bagarre ». Tandis que Bench, l’une des plus importantes lignes de vêtements locales, a été de la même façon épinglée pour avoir fait un défilé de mode avec des femmes hyper sexualisées. Plus grave, un acteur populaire y tirait une femme en laisse.

Diverses organisations de défense des droits des femmes ont exprimé leur colère contre SM Mall et Bench, en ligne et hors ligne. Néanmoins, le gouvernement n’a pris aucune mesure concrète pour sanctionner les deux sociétés.

Un pouvoir limité pour les autorités

Emmi de Jesus et Luz Ilagan, représentantes du Parti des Femmes Gabriela, ont déposé une résolution à la Chambre des Représentants exhortant le Comité sur les Femmes et l’égalité des sexes et le Comité pour le bien-être des enfants à « conjointement examiner les programmes gouvernementaux actuels et les agences qui contrôlent et font respecter les lois protégeant les femmes et les enfants contre les violations commises par des acteurs privés, comme les centres commerciaux et les organisateurs d’événements ».

Dans le mandat de la Grande Charte pour les Femmes, la Commission Philippine sur les Femmes (PCW), principale agence gouvernementale sur la question des femmes et l’égalité des sexes et la Commission des droits humains (CHR), médiateur de l’Etat (Ombudsman) sur le Genre, sont les deux principales agences auxquelles la surveillance de l’application de la loi a été confiée. Pour ce qui concerne les polémiques Bench et SM Mall, la première, la PCW, a rapidement rendu un avis condamnant le défilé de mode organisé par Bench mais ne s’est pas engagée sur une quelconque action pour sanctionner la société. Et la seconde, la CHR, n’a pas sorti la moindre déclaration ni démarré d’enquête.

Dans un entretien, Rubin Twylah du Bureau d’Investigation de la Commission des Droits Humains, a révélé que la CHR avait bien une recommandation – qu’elle a elle-même rédigée – mais qui est toujours en instance de validation. Selon Rubin, cette recommandation appelle au dialogue avec les dirigeants de Bench et de SM Mall pour fournir des explications et coopérer à l’enquête qui va être menée.

Rubin a néanmoins insisté sur le fait que leur pouvoir en tant qu’agence de contrôle et de mise en œuvre a des limites. « Dans des cas comme celui-ci, nous ne pouvons que démarrer une enquête et faire des recommandations. Nous n’avons pas le pouvoir de tenir le contrevenant pour responsable ».
« Si vous regardez le mandat de la CHR, nous enquêtons, tirons des conclusions, prenons des résolutions, et ensuite nous recommandons aux cadres ou aux agences appropriés ce qui peut être fait dans cette affaire » a-t-elle ajouté.

Des clauses pénales obscures

Le porte-parole de Gabriela, Joms Salvador a indiqué que, outre le pouvoir limité des agences gouvernementales, l’une des raisons pour lesquelles la Grande Charte des Femmes n’a pas empêché les représentations injustes des femmes, dans les médias comme d’autres cas de violences ou de harcèlement, réside dans les lacunes dans la loi.

Se référant aux récents incidents impliquant Bench et SM Mall, Joms Salvador a déclaré « malgré l’évidente violation de la Grande Charte des Femmes, le problème est que ces incidents n’ont eu lieu ni dans des émissions télévisées ni sur du matériel publicitaire, ce qui signifie qu’ils ne sont pas spécifiquement identifiés comme des éléments à surveiller et à réguler ».

Joms Salvador a précisé quel les consignes de surveillance des représentations discriminatoires et désobligeantes des femmes dans les medias, n’incluaient donc pas des événements tels que les défilés de mode ou les produits commerciaux, comme des t-shirts publicitaires. « La loi se limite à ce qui est diffusé ou montré à la télévision, à la radio, dans les films, publicités et imprimé sur des matériels publicitaires ».

La Section 19 de la Grande Charte pour les Femmes a discuté de façon ambiguë des représentations non discriminatoires ou non désobligeantes des femmes dans les médias et les films :
« L’Etat formulera des politiques et des programmes pour la progression des femmes en collaboration avec les organisations gouvernementales et non gouvernementales liées aux medias. De la même façon, par l’utilisation stratégique des médias de masse, il s’attachera à élever la conscience du grand public dans la reconnaissance de la dignité des femmes et le rôle et la contribution des femmes dans la famille, la communauté et la société.

A cet effet, l’Etat garantira l’attribution d’espaces, de temps d’antenne et de ressources, renforcera la programmation, la production et la fabrication d’images qui présentent de façon convenable les besoins des femmes, leurs problèmes et leurs préoccupations dans toutes les formes de médias, communication, diffusion de l’information et publicité.

La dignité des femmes et leur rôle et contribution dans toutes des sphères de la vie privée et publique doit être promue. La représentation des femmes de façon discriminatoire, dégradante et/ou désobligeante dans les publicités, les émissions et programmes n’est pas autorisée. On ne doit pas induire, encourager et/ou fermer les yeux sur la violence faite aux femmes sous toutes ses formes et/ou la violation de leurs droits humains. »

En 2013, comme stipulé dans la Grande Charte, le Comité d’égalité des sexes a réalisé trois documents qui définissent les lignes directrices de la protection des femmes dans les médias : le Code de déontologie pour les médias, les Directives pour la protection des femmes contre la discrimination dans les médias et les films, ainsi que le Guide de l’égalité des sexes.
Néanmoins, aucun de ces documents n’aborde les représentations discriminatoires ou désobligeantes en dehors des formes principales de medias que sont le cinéma, la télévision, la radio, les journaux imprimés et les publicités. Joms Salvador souligne que les pénalités imposées aux contrevenants ne sont pas clairement définies, surtout si ceux-ci appartiennent au secteur privé, comme SM Mall et Bench.

Le troisième alinea de la Section 42 de la Grande Charte traite du processus de pénalisation des personnes physiques ou entités privées :
“La CHR établira les directives pour l’instruction et le traitement des violations commises par des entités privées ou des individus. Si l’infraction est commise par une entité privée ou un individu, la CHR fera suivre ses recommandations à l’agence gouvernementale compétente. Dans les violations qui sont considérées comme des affaires civiles les dommages appropriés devront être déterminés par la cours appropriée. Pour les délits qui sont de nature criminelle, la CHR devra assister la victime ou le plaignant dans le dépôt de plainte et élaborer les directives et mécanismes à cette fin ».

Comment sont utilisées les subventions destinées à la protection des femmes ?

Conformément à la MCW, tous les ministères, y compris leurs agences rattachées, les bureaux, les universités publiques et collèges, les sociétés détenues ou contrôlées par l’Etat, les administrations locales, et autres instruments du gouvernement sont mandatés pour consacrer 5% de leur budget à l’intégration de l’égalité des sexes dans leurs programmes, politiques et projets.

Joms Salvador doute néanmoins de l’usage correct des budgets Genre et Développement (GAD). Selon elle, bien que ces 5% représentent un effort louable de la part du gouvernement, il subsiste la possibilité que les fonds soient mal utilisés, car les programmes et projets susceptibles de bénéficier de ces fonds ne sont pas spécifiés. Elle explique que « le gouvernement devrait définir les critères d’utilisation de ces fonds. On a rapporté des cas où le gouvernement local utilise ceux-ci pour des activités comme la danse de salon ou autres activités superflues alors qu’il y a tant de programmes favorisant la prise de conscience des sexes et qui font avancer les droits de la femme qui ont besoin d’être poursuivis (…). Les fonds peuvent être utilisés pour tenir des réunions sur la façon d’éviter le viol, le harcèlement ou toute autre forme de violence envers les femmes et les enfants au lieu de les employer pour faire la fête », conclut-elle.

Traduction : Edith Disdet
Source (Bulatlat): More gaps than gains : anti-women portrayals practices continue destpite Magna Carta of Women

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