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J’ai les yeux bleus, pourtant je suis Indonésien

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Expériences difficiles et peu communes des Indos-Eurasiens.

Hendricus Moors avait seulement 9 mois lorsque son père Joseph, un soldat hollandais de l’Armée Royale des Indes Néerlandaises (KNIL) a été capturé par les japonais. Ce n’est que 10 ans plus tard qu’Hendricus et sa mère , elle-même eurasienne, née d’une union javano-belge, ont reçu la nouvelle de la mort de Joseph, prisonnier de guerre au Japon. Une fois par an, Hendricus vient se recueillir au cimetière militaire Menteng Pulo à Jakarta, où sont déposées dans une urne funéraire, les cendres du père dont il n’a aucun souvenir.

Hendricus et son épouse javanaise habitaient à Bandung lorsque je l’ai rencontré pour mon interview, bien qu’il était natif de Magelang (Central Java). Après l’emprisonnement de son père, sa mère a dû chercher du travail à Magelang pour élever ses deux enfants, à un moment où, raconte-t-il, …il n’y avait pas de travail. Après le départ des japonais tout a été difficile, il était difficile de trouver de quoi se nourrir car, pour être honnête, les Indonésiens refusaient de vendre de la nourriture aux descendants des Hollandais. Les villageois ont fini par nous aider secrètement après que ma mère leur ait rappelé qu’avant son départ mon père avait toujours été un homme bon. Mais nous craignions pour notre vie si cela s’était su.

Entre 1945 et 1947 à Java, les Eurasiens ont été tués en grand nombre par des groupes de jeunes fervents nationalistes (les pemuda). Certains considéraient les Indos comme des ennemis, en grande partie parce que beaucoup d’entre eux avaient soutenu le retour de la domination néérlandaise après la déclaration d’indépendance de Soekarno le 17 Aout 1945. Après la reconnaissance officielle par les Pays Bas (en 1949) de l’indépendance de l’Indonésie, seul un petit nombre d’Indos bénéficiant du statut d’Européens durant la période coloniale ont opté pour la nationalité indonésienne. En 1957, particulièrement à la suite de l’expulsion par Soekarno de citoyens hollandais, des milliers de personnes ont commencé à rejoindre les Pays-Bas.

La mère d’Hendricus a choisi de rester en Indonésie et en 1956 elle a épousé un Ambonais. Hendricus a finalement suivi les traces de son beau-père, il est entré dans l’Armée de l’Air Indonésienne, où il a acquis le grade de colonel. Ce n’est qu’en 1988, suite à sa demande de passeport civil qu’il s’est aperçu qu’il n’avait pas la nationalité indonésienne, son père étant noté européen durant la période de la colonisation. Ses pommettes saillantes et ses yeux bleus le faisaient ressembler à un étranger.

Contrairement à d’autres Indos qui sont partis, il affirme n’avoir jamais été surtaxé à cause de son apparence du fait qu’il parlait Indonésien comme un autochtone. Une fois cependant, arrêté à un feu rouge, des gamins apercevant son visage par la fenêtre d’une voiture l’ont appelé “Monsieur”, un titre réservé aux étrangers occidentaux, ce qui lui a fait prendre conscience de ses traits et de son ascendance étrangère.

“Plus indonésien que les Indonésiens”

En 2006, il commence à assister aux rassemblements néérlandophones de Bambung et se met à réapprendre les phrases en hollandais qu’utilisait sa mère lorsqu’il était enfant, le rapprochant ainsi de ce papa hollandais dont il ne pouvait se souvenir. C’est au cours de ces rassemblements qu’il a appris ce qui était arrivé à d’autres Indos de même origine que lui, étaient partis aux Pays-Bas ou d’autres pays.

Quelques uns, revenus à Bandung au moment de la retraite, lui ont relaté que des évènements culturels indonésiens avaient lieu aux Pays Bas, et ce que là-bas signifiait être “Indo” : parler un mélange de hollandais et de malais, manger des plats indo-hollandais, être en même temps “asiatique” et “occidental”. Hendricus se sentait très différent d’eux “Ceux qui sont comme moi en Indonésie n’ont aucun contact avec les Pays-Bas, je me sens plus indonésien et je ne peux abandonner ce pays. Je ne parle pas hollandais,ne connais pas les Pays-Bas. Non je ne ressens rien. Je ne me sens pas Hollandais”. En fait, il pense, être plus Indonésien que les Indonésiens.

Les histoires racontées par plusieurs Indos de sa génération qui ont jugé bon de quitter l’Indonésie parce qu’il ne s’y sentaient pas les bienvenus, ont tous dépeint une réalité de violence, de pauvreté et de discrimination ce qu’ils ont tous deja au moins une fois connu en Indonésie. La vie d’Hendricus montre une autre facette de cette histoire. Elevé en Indonésie, marié à une indonésienne, tous les bons et mauvais moments de sa vie se sont passés ici, il en ressent une immense fierté teintée d’un peu d’amertume.

Depuis sa naissance, Hendricus a traversé toutes les périodes majeures de l’histoire de l’Indonésie, de son occupation par les Japonais, en passant par la Révolution Nationale, les années Soekarno, les années Suharto et la période post réforme de 1998 alors qu’il est le produit de l’Indonésie coloniale. En un sens, il est le lien entre l’Indonésie coloniale et l’Indonésie d’aujourd’hui. Mais il incarne aussi le concept “d’unité dans la diversité” souhaité par les fondateurs du pays : un brassage de peuples de différentes origines. “Mes yeux sont bleus. Mais je n’y peux rien, je suis Indonésien.

Rosalind Hewett est en thèse d’histoire d’Asie-pacifique à l’Université nationale australienne.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Rosalind Hewett/Inside Indonesia) : My eyes may be blue but I am Indonesian
Photo : Nationaal Archief (célébration de l’indépendance de l’Indonésie)

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