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Singapour : une timide solidarité avec Hong Kong

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L’autoritaire Cité-Etat fait un travail remarquable pour dissuader les potentiels activistes.

La bannière a été brandie au moment où le soleil se couchait sur Singapour. Les petites bougies ont ensuite été allumées et disposées sur la pelouse autour d’un portrait de la Déesse de la Démocratie. Des supporters habillés en noir et des photographes de presse se sont groupés autour du monticule pour photographier l’installation tandis que les gens y ajoutaient leurs propres messages de soutien et d’encouragement.

L’événement, organisé par des activistes locaux et annoncé sur Facebook seulement deux jours à l’avance, a attiré une foule plus nombreuse que prévue, rassemblant dans le parc environ 400 personnes désireuses d’afficher leur solidarité avec les manifestants de Hong Kong.

Les manifestations de protestation massives à Hong-Kong font les choux gras de la presse internationale, confisquent les gros titres et occupent Twitter. D’après les experts, ces démonstrations frappantes de désobéissance pourraient inspirer d’autres mouvements en Asie. Certes, il est tout à fait possible que les événements de Hong Kong allument une étincelle similaire à Taiwan ou Macao (les manifestations de Hong-Kong font d’ailleurs fortement écho au Mouvement Tournesol à Taiwan en mars de cette année). Mais il y a une cité-Etat en Asie qui ne risque pas de suivre les pas de Hong Kong.

On compare souvent Singapour et Hong Kong : deux villes densément peuplées, avec une majorité de population chinoise, toutes deux anciennes colonies britanniques (Singapour a acquis son indépendance en fusionnant avec la Malaisie en 1963, tandis que Hong-Kong fut rétrocédée à la Chine en 1997). Ce sont des centres financiers avec une réussite économique impressionnante, mais aujourd’hui confrontés à des problèmes de répartition des richesses et d’augmentation du coût de la vie.

Mais les récents événements ont montré qu’il y a bien un domaine dans lequel il n’y a pas de comparaison possible : la société civile et l’activisme politique populaire.
Tandis que les Hongkongais envahissent le cœur de la ville dans une demande acharnée de démocratie et de suffrage universel, les Singapouriens restent embourbés dans leur petite controverse sur l’action collective et la désobéissance civile.

Le 27 Septembre, les organisateurs du mouvement de protestation #ReturnOurCPF, une réunion mensuelle contre le People’s Action Party (PAP) et la gestion du fonds de pension singapourien, conduisaient de petits défilés de supporters qui ont perturbé un événement caritatif organisé par le YMCA, où des enfants en difficulté se produisaient et dont l’invité d’honneur était un jeune ministre membre du PAP.

La réaction ne s’est pas fait attendre. Les manifestants ont été condamnés pour avoir « chahuté » des enfants en difficulté, une accusation qui a permis d’ergoter sur l’interprétation du terme « chahuter ». Le journal local The Straits Times a décrit une scène de « chaos ». Le commentateur politique Devadas Krishnadas a qualifié #ReturnOurCPF de cause « anarchique », affirmant que ses organisateurs avaient rejeté « les moyens de communication matures et pacifiques » au profit de « méthodes de confrontation qui jouent sur les émotions autour des sujets sensibles ».

Une société civile moins préparée

Stephan Ortmann, chercheur à la City University de Hong Kong, admet que perturber un événement caritatif n’était pas une stratégie très habile de la part des manifestants, mais voit aussi dans les réactions négatives à cette perturbation un signe de la méconnaissance des modes d’activisme à Singapour.

« Cela montre que les Singapouriens ne sont toujours pas prêts à manifester. Beaucoup pensent que ce n’est pas une stratégie légitime. De plus l’événement a malheureusement été largement déformé. Pourtant, je pense que la propension à voir la faute du côté des manifestants montre que la prédisposition contre tout comportement non-conformiste est toujours prédominante » répond-il à une question dans The Diplomat.

« Actuellement les activités politiques quelles qu’elles soient sont mieux acceptées à Hong-Kong qu’à Singapour. Les Hongkongais sont plus habitués aux plaidoyers et aux manifestations » explique Ian Chong, un politologue qui travaille à Singapour.

Il y a des raisons à cet embarras. Même si la route de Singapour vers l’indépendance vis-à-vis de son colonisateur a connu la désobéissance civile, les manifestations ont été relativement absentes de Singapour une fois sa souveraineté acquise.

Ceci s’illustre dans l’évènement de solidarité de mercredi soir. Il avait lieu au Hong Lim Park, où se tenait également la manifestation de #ReturnOurCPF car c’est le seul endroit à Singapour où les gens ont le droit de se rassembler et manifester sans une autorisation de police. La Loi sur l’Ordre Public (Public Order Act) mise en application en 2009 stipule que « les activités en lien avec une cause seront régulées par une autorisation préalable quel que soit le nombre de participants ou la forme qu’elles prennent ». Les autorisations pour les protestations ou les manifestations sont pourtant rarement délivrées; une course de solidarité pour les droits LGBT a même été rejetée « dans l’intérêt de l’ordre public » parce c’était une « question porteuse de division sociale ».

La police est venue à Hong Lim Park avant l’événement afin de rappeler les règles aux organisateurs : les étrangers n’ont pas le droit de participer, et des drapeaux étrangers ne peuvent être brandis. Plus tard ils ont interpelé plusieurs étrangers pour les interroger sur leur implication dans l’événement.

Bien que la police n’ait encore inculpé personne, le fait de les interroger souligne combien Singapour est restrictive quand il s’agit d’expression politique.

« Les coûts des manifestations à Hong Kong sont bien moindres qu’à Singapour. Il n’y a pas de surveillance apparente, même si les gens sont inquiets pour leurs emplois s’ils deviennent des leaders » écrit Ortmann. « De plus, les Singapouriens sont bien plus pris dans un système de contrôle gouvernemental qui va du logement aux emplois dépendants du gouvernement en passant par les jardins d’enfants gérés par le gouvernement… cela fonctionne comme un mécanisme de cooptation ».

Ce contexte rend donc très improbable la version Singapourienne de la Révolution des Parapluies. En outre, la situation à Hong Kong peut sembler plus désespérée, y compris en termes économiques.

« Les observateurs font remarquer que Singapour est la deuxième économie développée la plus inégalitaire en termes de revenus. La première place revient à… Hong Kong. Les bas et moyens revenus à Hong Kong ressentent des pressions bien plus fortes qu’à Singapour », remarque Chong.

Pour l’activiste singapourienne Rachel Zeng – l’une des organisatrices du rassemblement de solidarité – la différence d’état d’esprit sociétal est l’élément clé. « Je pense que la différence majeure est le sentiment d’avoir une certaine part dans la gestion du pays. Je pense qu’ils ont un très fort sentiment de communauté et de solidarité entre eux ».

Mais le contexte actuel et la relative immaturité politique ne veulent pas dire qu’un tel mouvement sera toujours inconcevable à Singapour. Les jeunes singapouriens ne se trouvent peut-être pas encore dans un environnement favorable à une révolution des parapluies, mais ils sont nombreux à suivre avec intérêt ce qui se passe à Hong Kong.
« En termes d’activisme et de société civile, ils ont des kilomètres d’avance sur nous, en particulier les étudiants » fait remarquer Ariffin Sha, 17 ans, qui est venu aider à préparer l’événement à Hong Lim Park. « C’est vraiment encourageant de voir qu’ils sont capables de faire ça ».

L’auteur, Kirsten Han est écrivain, vidéographe et photographe. Originaire de Singapour, elle a travaillé sur des projets contemporains dans toute l’Asie et écrit pour plusieurs publications dont Waging Nonviolence, Asian Correspondent, et le Huffington Post.

Traduction : Louise de Nève
Source (Kirsten Han/The Diplomat) : Singapore pallid Hong-Kong solidarity
Photo : hurtingbombz / Flickr

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