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Accaparement des terres en Thaïlande : que peut-on attendre du gouvernement?

foret thailande

Jean-Philippe Leblond, professeur adjoint à l’École de développement international et mondialisation, Université d’Ottawa, partage les craintes de nombreux observateurs qui craignent de nouveaux déplacements massifs de population, sous prétexte de lutte contre la déforestation.

Les années 1980 et 1990 ont été marquées par d’importantes opérations de déplacement des populations qui vivaient dans les forêts en Thaïlande. Leur nombre aurait fortement diminué depuis la fin des années 1990, en particulier sous le gouvernement de Thaksin. Or, le gouvernement militaire né du coup d’Etat de mai dernier semble renouveler avec cette pratique.

Depuis le coup d’Etat, le gouvernement a fait quatre promesses : récupérer en un an « la plupart, sinon toutes » les terres prises à la forêt, augmenter la couverture forestière de 31,5% à 40% d’ici à 2024 grâce à des projets de reboisement, créer un nouveau zonage agricole et forestier et éradiquer la corruption. Sur le terrain, les actions n’ont pas tardé à venir : arrestations de bûcherons présumés illégaux, enquêtes sur des émissions de titres fonciers dans les forêts (comme le Sririnat Marine National Park), confiscation de terres cultivées et expulsions dans au moins 3 régions.

Il reste toutefois trois raisons d’avoir des doutes. Premièrement, la pression en matière de conservation de l’environnement depuis le début des années 2000 était relativement modeste par rapport aux décennies précédentes (bien que toujours importante localement): création limitée de nouvelles aires protégées, nombre limité de déplacements de villages ou d’expulsions et échec apparent des programmes de conservation à grande échelle proposés depuis 2000, comme le projet New Forest Village sous Thaksin ou le « plan de répression de 5 ans contre les envahisseurs dans 190 domaines critiques » annoncé en 2010 sous Abhisit. Les efforts actuels pourraient donc tout simplement constituer le premier plan de conservation à l’échelle nationale.

Deuxièmement, dans le passé, la pression la plus importante en faveur de la conservation était exercée à l’encontre de villageois «ordinaires», mais pas des personnes politiquement connectées ou des investisseurs. Le gouvernement militaire actuel tente de montrer une attitude différente. Il a fait la publicité d’actions dirigées vers (apparemment) des ‘envahisseurs’ riches, tels que les propriétaires de stations balnéaires et de plantations de caoutchouc. Cela semble cohérent avec une plus grande attention portée par les autorités forestières vers ces mêmes cibles depuis 2006 (et la découverte d’un cas célèbre impliquant le Premier Ministre Surayud). Tandis que les actions relatives à ces cas ont été retardées par de longues enquêtes et procédures judiciaires, le gouvernement actuel semble vouloir agir, y compris sans l’ordonnance d’un tribunal. Difficile toutefois de savoir s’il y a une réelle volonté politique ou s’il ne s’agit que d’un coup de publicité.

Par ailleurs, les pratiques de conservation de la forêt précédentes portaient sur des domaines ciblés, généralement des aires protégées ou les versants supérieurs des bassins. Cependant, les actions militaires actuelles semblent beaucoup plus larges : les cas de déplacements de population et de confiscation de terres ont également lieu dans des réserves forestières nationales, des zones de la réforme agraire et des terres relevant de la compétence de l’armée ou de la Direction du Trésor.

En conséquence, on peut penser que les militaires ne veulent pas seulement stopper la déforestation ou favoriser le reboisement, mais aussi mettre un terme à la surproduction de caoutchouc (pour faire augmenter les prix?) maintenir l’ordre dans les zones rurales et l’espace public. Ainsi, les problèmes agricoles et forestiers doivent être résolus par un nouveau système de zonage : les zones de réforme agraire sont uniquement pour les agriculteurs, les zones militaires sont pour l’usage militaire, les trottoirs urbains sont pour les piétons (et non des vendeurs de rue) et les plages doivent être débarrassées de structures non autorisées pour les touristes.

Les 190 zones critiques identifiées en 2010 et les zones où de conflits seront probablement les principales cibles, en utilisant les mêmes tactiques que par le passé : cibler les gens ordinaires, couper certaines ressources por forcer les populations à migrer ou au contraire occuper des terres lointaines pour les forcer à rester… Pour minimiser la résistance de la population, le gouvernement va certainement poursuivre la promotion d’une politique « contre de riches envahisseurs », et donner ponctuellement des doits à des agriculteurs. Quoiqu’il en soit, il va falloir qu’universitaires, journalistes et militants surveillent de près la situation.

Source : New Mandala
Résumé : Céline Boileau
Photo : Michael Cory / Flickr

Aussi : La Thaïlande, leader du caoutchouc naturel, face à la chute des prix (Le Point)

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