AlterAsia

Economie

Grand Prix, le soft power singapourien

singapour_grand-prix

La Formule 1 (F1) concerne la grande vitesse, l’ingénierie de pointe et la technologie transformative. Mais avant tout, elle concerne l’argent. La F1 retrace le circuit de l’argent comme nul autre sport. C’est pour cette raison qu’elle s’est arrêtée à Singapour le mois dernier.

Alors qu’il n’en est qu’à sa septième édition, le Grand Prix de Singapour est déjà devenu emblématique. C’est la seule course de nuit sur le calendrier de la F1. Organisé sur fond de paysage urbain scintillant, le Circuit de Marina Bay – incluant deux ponts et un tunnel – fournit à la fois une course exaltante et des images télévisions sensationnelles. Et même si la caravane de la F1 aura tout remballé et déménagé à peine quelques heures après la course de dimanche soir, l’émergence rapide de Singapour comme hôte d’un Grand Prix au statut pouvant rivaliser avec celui de « joyau de la couronne de la F1 », celui de Monaco, marque des changements plus permanents du lieu de résidence du pouvoir économique mondial.
Selon une publication récente de McKinsey, la décennie 2000-2010 a vu changer le centre de gravité économique mondial de la façon la plus rapide de tous les temps. L’influence économique se déplace de l’Europe vers l’Asie, comme on nous le dit constamment. Néanmoins, absorber et interpréter ces tendances et ces statistiques, et plus particulièrement ce qu’elles prédisent pour le futur, est difficile. Il est bien plus simple d’assimiler le calendrier de la F1, qui fonctionne comme un bilan mondial d’une seule page, donnant un aperçu annuel de qui montre le plus de muscles économiques.

Examiner les changements du calendrier de la F1 au cours du temps apporte un aperçu tangible des dynamiques de pouvoir contemporaines. En 1998, l’année ayant précédé la première course de F1 organisée en Malaisie, onze des seize courses (70%) avaient lieu en Europe, le cœur traditionnel de ce sport. Les Amériques (Brésil, Argentine et Canada) accueillaient 3 courses et deux rendez-vous de longue date étaient donnés en Asie pour terminer le calendrier (Australie et Japon). En 2013, seulement quinze ans plus tard, la part de l’Europe est tombée à moins de 40% (avec sept sur dix-neuf courses), malgré l’ajout de trois courses au calendrier. L’Australie, la Malaisie, la Chine, Singapour, le Japon, l’Inde et la Corée du Sud ont tous organisé un Grand Prix en 2013, faisant monter le nombre de courses asiatiques au même niveau que celui de l’Europe.

En analysant le calendrier de la F1 d’un peu plus près, on découvre un peu plus que l’ascendance récente de l’économie asiatique. Les gouvernements occidentaux, dont celui de l’Australie, deviennent de plus en plus réticents à engager des fonds publics dans l’organisation d’événements de portée mondiale. Leurs populations se montrent de plus en plus agitées par les désagréments inévitables engendrés par ces manifestations, alors que les entreprises mécènes s’irritent à l’idée d’associer leur marque à des « jouets si chers » en période de contrainte fiscale. Chaque année, la pression augmente pour démontrer combien exactement la course rapporte à l’économie locale. La viabilité et l’impact de tels événements sont déterminés sur des horizons de plus en plus courts. Les retours sur investissement doivent être observés immédiatement. La ligne rouge est interprétée en des termes purement financiers.

Les gouvernements des Etats émergents envisagent la perspective d’accueillir un Grand Prix de manière bien différente. Pour eux, le calcul coût-bénéfice est moins contraint. Démontrer des retours à court terme est moins une inquiétude. Ils se concentrent sur le futur et réfléchissent au potentiel. Ils conçoivent un Grand Prix comme la part de quelque chose de plus important. Plus qu’un simple événement, ce dernier apporte une opportunité de se projeter le monde comme ils le souhaitent.

La Malaisie, par exemple, a utilisé son Grand Prix comme un symbole d’un projet de modernisation plus large. Les ressources et l’expertise de l’entreprise pétrolière et gazière Petronas, détenue entièrement par l’Etat, ont été centrales dans la stratégie pour introduire la Malaisie moderne au monde. Petronas a été le sponsor en titre du Grand Prix de Malaisie depuis sa création en 1999 et prête son nom à l’autre grand symbole de la Malaisie moderne et vibrante : les tours Petronas de Kuala Lumpur. Petronas est également le sponsor principal de l’équipe de F1 Mercedes, le meneur dans la compétition de cette année et est co-sponsor du Grand Prix de Chine. Les voitures couleur argent de l’équipe défilent sur les circuits du monde arborant le logo en forme de goutte d’eau de Petronas.

Pour Singapour également, accueillir un Grand Prix est un symbole puissant, renforçant notre association de la cité-Etat comme un centre névralgique pour les transports, le shopping et la technologie, où l’Occident et l’Orient peuvent se rencontrer, en particulier pour faire des affaires. Comme en Malaisie, le gouvernement a créé des partenariats avec de grandes entreprises locales – SingTel pour les six premières années, et Singapore Airlines à présent – afin de promouvoir le Grand Prix, leurs propres produits et le programme touristique YourSingapore.

Print Friendly

Pages : 1 2

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.