AlterAsia

Société

Thaïlande : réécrire l’histoire sans Thaksin Shinawatra

thaksin_shinawatra

Réécrire l’histoire est une tâche complexe. Les nations prospèrent sur la base d’une histoire extraordinaire. Elle doit être remplie d’héroïsme, de sacrifices, de courage et de patriotisme. L’histoire est utilisée pour réaffirmer la longévité d’une nation. Plus l’existence d’une nation est longue, plus son sentiment d’appartenance nationale est profond. Compte tenu de cette importance, l’histoire est un outil puissant pour inciter au nationalisme. Pour faire une nation parfaite, il faut une histoire parfaite. Dans le monde de la nation, l’histoire parle de miracles, d’accomplissements et d’événements mémorables.

En même temps, l’histoire est un instrument de manipulation. Des historiens conservateurs pourraient souhaiter souligner les récits impressionnants de la nation en enterrant ses moments passés embarrassants. Un historien éminent, le Professeur Charnvit Kasetsiri, également ancien recteur de l’université de Thammasat, a mis en garde : « Si vous ne connaissez rien de l’histoire, vous êtes borgne. Mais si vous croyez à l’histoire sans réserve, vous êtes totalement aveugle. »

La semaine dernière, un article de Thomas Fuller du New York Times a dévoilé le projet présumé de l’Etat Thai de réécrire l’histoire thaie en supprimant des manuels scolaires Thaksin Shinawatra, le 23è Premier Ministre de Thaïlande resté au pouvoir de 2001 à 2006 avant d’être renversé par un coup d’Etat militaire.

Jusqu’à présent, les autorités de l’éducation ont donné des explications contradictoires sur la raison de la suppression des éléments concernant Thaksin des manuels d’histoire thaïe. L’une des explications était que l’histoire politique n’allait pas au-delà du gouvernement de Chuan Leekpai (1997-2001). Essentiellement, c’est le cas pour les manuels qui n’ont pas été mis à jour. Dans une autre déclaration, les autorités ont admis ne pas avoir inclus le nom de Thaksin mais avoir seulement mentionné la période de difficultés politiques. Dans tous les cas, ceci génère de la suspicion envers l’Etat d’avoir délibérément oublié la période Thaksin, qui a vu le gouvernement élu le plus longtemps en place dans la courte histoire politique de la nation.

L’oubli du passé est un stratagème qui purifie une nation. C’est un biais conçu pour cacher des vérités dérangeantes. Plus important, c’est un élément qui ajoute une part de légitimité au régime du moment. Supprimer des figures importantes ou des épisodes politiques des pages d’histoire n’est pas une pratique rare.

Les manuels d’histoire chinois excluent le massacre de Tiananmen en 1989 qui a tué des centaines – si ce n’est des milliers – d’activistes pro-démocratiques. En comparaison, les livres d’histoire thaïs traitent de façon mineure le massacre des étudiants de l’Université de Thammasat du 6 octobre 1976. Dans les deux incidents, le maintien de souvenirs violents ne sert qu’à faire ressortir la cruauté des régimes despotiques du passé. Des historiens conservateurs préfèrent brosser une histoire plus pittoresque pour que le peuple puisse l’admirer, au risque de les maintenir dans le monde des illusions.

Depuis la chute de Thaksin, l’ancien premier ministre a continué à jeter une large ombre sur la politique thaie présente et future. Le coup d’Etat actuel fait partie de l’élimination de l’influence de Thaksin de la sphère politique. Mais les ennemis de Thaksin ont clairement choisi la mauvaise approche. Au lieu de reconquérir les partisans de Thaksin par de bonnes tribunes politiques et via des élections, ils ont approuvé un coup d’Etat comme un raccourci pour débarrasser la politique de Thaksin et de ses proches.

Mais le coup d’Etat s’avérera contre-productif. Les partisans de Thaksin le voient comme encore une autre tentative de les priver de leurs droits électoraux. Plus grave, retirer Thaksin de l’histoire sera également perçu comme supprimer leur cher Premier Ministre de leur conscience et de leur souvenir. Le passé oublieux ne sera pas oublié. Mais il s’enracinera encore plus dans l’esprit de certaines personnes.

Falsifier l’histoire est tout simplement une erreur. Aimé ou haï, Thaksin mérite une place dans l’histoire thaïe. C’est alors au peuple de tirer les conclusions d’une telle histoire, en l’analysant et se faisant sa propre opinion sur les héritages bons ou mauvais que Thaksin a laissés derrière lui. Une mauvaise histoire n’est pas nécessairement mauvaise. Elle peut servir de leçon pour les générations futures. Ceci explique pourquoi l’histoire européenne est pleine de guerres, d’animosités ethniques, de disparitions de nations, de chefs politiques impitoyables et de morts en masse. Cependant, ils tirent le maximum de leur amer passé pour créer un avenir encore plus radieux pour eux-mêmes.

Pour les historiens conservateurs, supprimer Thaksin de la mémoire du peuple est bien plus difficile qu’ils ne le pensaient. C’est même encore plus difficile maintenant qu’il y a plusieurs décennies quand les médias sociaux n’existaient pas. Aujourd’hui, les gens ont d’autres canaux d’information pour en apprendre davantage sur leur passé sans devoir se fier à une version déformée validée par l’Etat.

De telles histoires alternatives permettent aux gens de vérifier des faits, de comparer des événements et de se forger leur propre appréciation critique sur les événements passés. A partir de maintenant, la manipulation de l’histoire par l’Etat sera limitée dans le cadre d’un nouveau contexte social.

L’exploitation de l’histoire nationale pour créer une société uniforme sera confrontée à plusieurs défis. Par exemple, les mystérieux « hommes en noir » qui étaient supposés être derrière le massacre de plusieurs agents de l’état en 2010 sont devenus un sujet de controverse. Un certain nombre de personnes ont utilisé des témoignages trouvés sur internet pour mettre en doute l’existence de tels hommes en noir. Voici comment l’histoire sera contestée dorénavant.

A la fin, la Thaïlande n’est pas la Corée du Nord bien que les deux nations partagent une myriade de similitudes. En tant que société ouverte, même si elle est actuellement sous gouvernement militaire, la Thaïlande ne peut plus fermer son espace social dans lequel les différences doivent être tolérées. L’histoire est un espace social plus large dans lequel les héros nationaux ou les méchants ont mérité leur place.

Traduction : Edith Disdet
Source (Pavin Chachavalpongpun/Prachatai) : A New History without Thaksin Shinawatra
Photo : isriya / Flickr

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.