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Conflits sur la mer de Chine : pour un rôle diplomatique de Singapour

carte de la mer de Chine

Comment Singapour peut-il jouer un rôle central de médiation dans les disputes territoriales du sud-est asiatique.

L’Asie du Sud-Est abrite près de 630 millions d’habitants qui génèrent un PIB d’environ 2,4 trillions de dollars. C’est aussi une région en proie à des querelles territoriales complexes concernant les frontières et les voies maritimes. Les lignes de faille sont nombreuses dans cette région mais aucune n’est plus instable que la Mer de Chine Méridionale, – bien mal nommée selon certains – une zone fragile où des conflits sont susceptibles d’éclater à tout moment.

Poids lourd économique et militaire, la Chine commence tout juste à prendre conscience des challenges qui l’attendent en ce XXIè siècle : l’énergie et le territoire. Sachant que 80% des importations de pétrole transitent par le Détroit de Malacca et la Mer de Chine Méridionale et que les nations riveraines contestent la ligne en neuf traits établie par la Chine, il est clair que cette dernière fera tout ce qui est en son pouvoir pour asseoir sa domination sur une zone revendiquée par d’autres puissances navales.

L’économie singapourienne est très liée au boom économique chinois tandis que sur le plan diplomatique, le pays entretient d’étroites relations avec l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN). Pour le moment, Singapour semble ignorer la célèbre maxime si vis pacem para bellum (si tu veux la paix, prépare la guerre). De façon générale, les décisions singapouriennes en matière de politique étrangère sont basées sur un calcul simple: le coût d’une guerre dans la région serait supérieur aux gains éventuels, ce qui devrait dissuader toute nation d’engager les hostilités. C’est une supposition dangereuse.

L’ASEAN existe depuis un peu plus d’un demi-siècle mais malgré cet historique, l’organisation doit encore prouver qu’elle peut être véritablement influente, à l’image du Mercosur ou de l’Union Africaine. Son impuissance tient à son incapacité à devenir une puissance supra-nationale dotée de capacités de prise de décision et d’arbitrage à la manière de l’UE. Au contraire, c’est aujourd’hui une institution faible, fragmentée et peu dynamique dont les traités et déclarations s’avèrent peu efficaces.

Ce constat se transforme en véritable challenge géopolitique pour les pays de moindre envergure qui ont des différends territoriaux avec les puissances militaires de la région. Ainsi, la Chine a toujours soutenu que la ligne en neuf traits délimite son territoire et n’hésite pas au nom de cette revendication à outrepasser la Convention des Nations Unies de 1982 sur le Droit de la Mer pour négocier ses propres accords de façon bilatérale avec les autres parties concernées.

Le recours à l’ASEAN comme arbitre dans de telles configurations est peu judicieux puisqu’il privilégie toujours des négociations basées sur le consensus. Cette logique a ainsi guidé l’élaboration de sa charte, de ses déclarations et de ses traités. La Déclaration de 2002 sur la Conduite des Parties en Mer de Chine méridionale (DOC) est structurellement et juridiquement insuffisante pour traiter les litiges territoriaux en Mer de Chine méridionale car elle ne peut forcer juridiquement les états à modifier leur conduite, mais est plutôt basée sur le consensus et la bonne volonté des parties.

Le Traité d’Amitié et de Coopération en Asie du Sud-Est est un cadre ayant pour but de traiter les différends régionaux mais comme le DOC, il n’a pas le pouvoir juridique de faire appliquer les règles, ceci afin de ne pas contrevenir au Chapitre XVI, Article 103 de la Charte des Nations Unies. La faible marge de manœuvre de l’ASEAN comme organe de médiation est claire et dans un contexte de tensions régionales croissantes, l’organisme pourrait rapidement se retrouver à jouer un rôle marginal sur un sujet d’une importance pourtant cruciale.

C’est ici que Singapour entre en jeu. Pays de 5,3 millions d’habitants, Singapour n’est pas perçu comme une menace militaire en Mer de Chine méridionale. Si la cité-Etat pouvait se positionner stratégiquement comme acteur central, elle pourrait assurer une médiation entre les parties en litige et devenir un point de contact facilitant les discussions et les négociations entre la Chine, le Japon et les Etats-Unis. Le Dialogue du Shangri-La qui s’est déroulé cette année est un bon exemple de la façon dont Singapour peut s’investir.

Singapour n’étant ni un poids-lourd militaire ni un géant économique, il doit calculer les coûts économiques qui seraient engendrés si la Chine décidait de bloquer des voies maritimes vitales et stratégiques qui sont empruntées par 33% des échanges maritimes mondiaux. La cité-Etat devrait anticiper en restant active sur le plan politique et en étant impliquée dans la gestion du conflit, en se positionnant comme une force médiatrice efficace avec l’intention explicite de prévenir et d’éviter de possibles sanctions économiques et confrontations navales dans la région.

En tant que pôle financier de la région sud-est asiatique, Singapour a les moyens financiers de s’engager dans cette voie. La Cité-Etat pourrait par exemple créer un Forum Maritime Régional où les acteurs politiques majeurs des principaux pays concernés pourraient se coordonner pour s’accorder sur un traité préliminaire qui définirait une position commune sur les tensions et les conflits.

D’autre part, Singapour devrait convaincre les signatures du DOC de remplacer cette Déclaration par un accord provisoire plus solide qui se pencherait sur le sujet des activités militaires dans les zones économiques exclusives et peut-être même sur la course à l’armement naval dans la région. Ceci sera évidemment très complexe à mettre en place mais ce processus de négociation, même s’il doit être long et douloureux, est indispensable pour garantir une stabilité régionale à terme.

Enfin, Singapour devrait appeler à la création d’un Tribunal d’Arbitrage de la Mer de Chine méridionale dont la procédure pourrait être en partie calquée sur celle de la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (UNCLOS). La Chine pourrait être tentée de rejeter Singapour comme un intrus gênant mais elle comprendra certainement mieux que quiconque que le résultat final lui sera plus favorable si Singapour conduit le processus que si ses revendications territoriales sont contestées à La Haye. Les liens culturels et linguistiques étroits entre Singapour et la Chine auront certainement un impact sur le résultat.

L’ASEAN a montré ses limites dans la capacité à gérer les tensions et il est dans l’intérêt de toute la région qu’une entité politiquement neutre en prenne désormais la responsabilité. Singapour pourrait être un bon candidat.

L’auteur : Suhith Sitharthan a travaillé en tant qu’Analyste de la sécurité maritime et comme chercheur sur l’Asie du Sud-Est et du Nord-Est pour un important think-tank en Australie.

Traduction : Elsa Favreau
Source (Suhith Sitharthan/The Diplomat): Singapore and the sea of discontent
Carte: DR

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