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Thaïlande : l’heure de l’introspection a sonné

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L’armée vient tout juste d’organiser un coup d’Etat en Thaïlande après six mois d’impasse et d’agitation politiques. Depuis quatre-vingts ans, la seconde économie d’Asie du Sud-est a connu plusieurs épisodes d’instabilité politique marqués par de fréquents changements de gouvernement et des coups d’état militaires.

La révolution siamoise de 1932 a ainsi mis fin par un coup d’Etat militaire à sept siècles de monarchie absolue. Depuis, la Thaïlande est devenue une monarchie constitutionnelle où le roi est le chef de l’Etat et son pouvoir est limité par la Constitution. Le coup d’Etat perpétré récemment est le vingtième depuis 1932.

La Thaïlande résiliente

L’économie thaïlandaise a relativement bien résisté à l’instabilité politique, aux chocs externes et aux catastrophes naturelles. La dernière décennie, particulièrement agitée, a été marquée par un tsunami, un coup d’état militaire (2006), la crise financière globale, des troubles politiques (2010), des inondations et la perturbation de la chaîne logistique automobile causée par le séisme de Tohoku survenu en 2011 au Japon. Malgré tous ces obstacles, le PIB a cru à un taux moyen de 4,2% ces dix dernières années et les investissements étrangers ont continué d’affluer. Cette capacité à rebondir rapidement après un choc interne ou externe a valu à la Thaïlande le surnom de « Teflon » et a soutenu la confiance des investisseurs.

Grâce à sa gestion macro-économique saine, à son système bancaire stable et à ses bases solides, la Thaïlande a su résister aux précédents bouleversements politiques. Le niveau de la dette publique est confortable (environ 45% du PIB), l’inflation est faible, le baht est stable et le taux de chômage est bas. La Thaïlande est perçue comme une économie dynamique avec un climat relativement propice aux affaires.
Pour la Banque Mondiale, le pays se classe au 18è rang sur 189 de l’indice de facilité à faire des affaires. L’indice souligne également que la Thaïlande est mieux placée que ses voisins asiatiques sur toute une série de critères tels que l’octroi de permis de construire, l’accès à l’électricité, l’enregistrement des biens, la protection des investisseurs et l’application des contrats. Une chaîne logistique efficace et de solides infrastructures font de la Thaïlande une destination attractive pour les investisseurs qui se projettent sur le long terme et ne sont pas affectés par l’instabilité de court terme. Pour les constructeurs automobiles japonais, les prévisions de croissance à long terme de la Thaïlande ont peu évolué malgré les périodes d’instabilité.

Cependant, la crise politique actuelle intervient à un mauvais moment. L’économie globale tourne au ralenti, la demande intérieure piétine, l’endettement des ménages est élevé (82% du PIB), le baht a chuté et une loi très attendue de financement des infrastructures à hauteur de deux mille milliards de bahts a été rejetée. L’incapacité à former un gouvernement stable en milieu d’année peut avoir un impact sur les investissements directs étrangers et la confiance des milieux d’affaires en le pays.

Un besoin d’introspection

N’est-il donc pas pertinent de se demander comment les choses se seraient passées si la maison politique thaïlandaise avait été en ordre ? Même si l’économie parvient à se redresser aussi rapidement qu’auparavant, il ne faut pas en déduire ou tenir pour acquis que la Thaïlande aura une capacité à rebondir après chaque crise. Il ne serait pas erroné d’affirmer que la Thaïlande a été prise au « piège du revenu intermédiaire » depuis la crise financière asiatique, et étant donné son potentiel économique actuel, aurait progressé plus fortement si elle avait été stable politiquement. Le piège du revenu intermédiaire fait référence au cas où un pays, après des années de croissance rapide (tirée par les bas salaires, les ressources naturelles, une production manufacturière à faible valeur ajoutée et les exportations) stagne à un niveau de revenu moyen.

Le produit national brut de la Thaïlande a grimpé à un taux annuel moyen de 7% de 1985 à 1997 avant de chuter à une moyenne de 3,8% dans l’après-crise financière asiatique. La stratégie de développement de la Thaïlande basée sur l’export a permis son impressionnante transition d’un pays à faible revenu vers un pays à revenu moyen supérieur ces vingt dernières années. Cependant, les inégalités ont continué de croître. Selon une étude de la Banque Mondiale, l’indice de Gini mesurant les inégalités de consommation était de 39% en 2010 pour la Thaïlande, un chiffre élevé au regard des standards internationaux. Son taux de 52% d’inégalités de revenus demeure le plus plus haut d’Asie de l’Est. La Thaïlande fait juste mieux que certains pays africains et latino-américains connus pour leur instabilité.

Le paysage politique de la Thaïlande est complexe, marqué par la profonde division entre les chemises rouges et les chemises jaunes. Les chemises rouges, qui soutiennent l’ancien Premier Ministre évincé du pouvoir Thaksin Shinawatra, militent pour une démocratie accomplie en Thaïlande, tandis que les chemises jaunes appartiennent au camp royaliste. L’ascension de Thaksin dans la dernière décennie a traduit une demande pour une plus grande égalité. L’ambitieuse série de politiques en faveur des pauvres menées par Thaksin lui ont permis de gagner la confiance des ouvriers et des populations rurales.

Cependant, la discorde politique trouve son origine dans la division entre les populations rurales du nord et du nord-est de la Thaïlande et les élites de Bangkok. Il est bien connu que les dépenses publiques de façon générale, et plus particulièrement dans le domaine de l’éducation, ont souvent favorisé Bangkok. La plus grande concentration d’activités économiques et de richesses à Bangkok ont accentué les fractures sociales.

Ce point continue d’être le maillon faible de l’histoire de la croissance économique thaïlandaise. Le manque de volontarisme politique a fait dérailler certaines réformes structurelles et a affaibli le cadre institutionnel du pays. Des réformes politiques de long terme telles que l’investissement dans le capital humain, des réformes fiscales, des politiques de redistribution foncière et des réformes de la sécurité sociale sont nécessaires pour répondre au problème des inégalités de revenus. La Thaïlande est donc prise dans un cercle vicieux de croissance déséquilibrée, de montée des inégalités et d’instabilité politique. Il s’agit du plus gros obstacle à une croissance bénéfique à tous.

Il est prouvé que la montée des inégalités peut contribuer à l’instabilité politique. Ce fait devrait attirer l’attention de tous les acteurs politiques en Thaïlande, quelle que soit la forme du gouvernement à Bangkok.

Même si la Thaïlande résout sa crise actuelle et est en mesure de former un gouvernement stable en milieu d’année, il y a peu de raisons d’être optimiste. Le pays ne pourra pas franchir la prochaine étape du processus de développement économique tant qu’il ne se sera pas attaqué à sa fracture sociale solidement ancrée.

Traduction: Elsa Favreau
Source (Prachi Priya*/The Diplomat) : Thailand time for Introspection
*Prachi Priya est économiste au sein d’une entreprise renommée. Son avis n’engage qu’elle-même.
Photo: IronyPoisoning/Flickr

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