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Philippines : Trois ans après son lancement, le cursus scolaire « K to 12 » manque toujours d’organisation

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Aux Philippines, trois ans après le lancement du cursus scolaire « K to 12 », les professeurs de l’enseignement public s’alarment de leur manque de formation dans la mise en pratique de ce programme créé par le ministère de l’Education. Et demandent une augmentation car, pour pallier le manque de budget, ils doivent acheter eux-mêmes le matériel pédagogique.

Le programme « K to 12 » a débuté par l’instauration d’une année d’école maternelle dans toutes les écoles publiques du pays au cours de l’année scolaire 2011-2012. L’année suivante, le nouveau programme était adopté pour les classes 1 (début primaire) et 7 (début collège). En 2013-2014, les classes 2 (début primaire) et 8 (début collège) étaient concernées par la réforme. L’année prochaine, ce sera le tour des classes 3 (mi-primaire) et 9 (mi-collège).

La dernière semaine de mai, le ministère de l’Education (DepEd) a organisé cinq jours de formation aux nouveaux programmes à destination des professeurs .

« Un lourd fardeau pèse sur nos épaules. Le ministère souhaite que les enseignants soient plus créatifs et novateurs dans l’exercice de leurs fonctions. Mais nous n’avons eu que cinq jours de formation. Les consignes et le matériel d’enseignement n’ont même pas été fournis », regrette Luisa Ramirez, 50 ans, professeur en classe 9 (fin collège) au collège Calderon.

Louie Zabala, président de l’Association des Enseignants de l’Ecole Publique à Manille (MPSTA), explique que les deux premiers jours de formation étaient consacrés à la compréhension des concepts. Les trois jours restants, les formateurs ont introduit les notions de micro-enseignement et d’enseignement par semi-démonstration et donné des pistes pour les mettre en œuvre. Selon lui, également professeur de classe 9 au collège Calderon, les cinq jours de formation sont insuffisants pour assimiler tous les nouveaux principes, méthodologies et approches pédagogiques proposés dans le nouveau programme.

Ramirez s’inquiète d’être toujours dans l’incertitude quant à la façon d’enseigner les matières dont elle n’est pas spécialiste. Elle est professeure de chimie, mais une fois le programme « K to 12 » mis en place, elle devra également enseigner d’autres disciplines scientifiques telles que les sciences de la terre, la biologie et la physique. « Ma spécialité est la chimie et mes connaissances dans les autres disciplines scientifiques sont insuffisantes pour que je les enseigne correctement », s’alarme-t-elle dans une interview accordée à Bulatlat.com. « J’ai choisi la chimie comme enseignement de spécialité et j’ai étudié cette matière pendant quatre ans. Il est impossible de se consacrer à l’apprentissage de toutes les disciplines scientifiques en même temps. »

Zabala s’indigne que la formation à Manille ait été réalisée dans un lieu très mal ventilé : « Le lieu n’était pas aéré et il n’y avait aucun ventilateur électrique » précise-t-il.

Alex Delos Santos, 29 ans, professeur de sciences en classe 8, regrette qu’il n’y ait aucun suivi pour les professeurs qui ont commencé le nouveau programme. « Les formations que nous avons eues sont insuffisantes et ont été condensées sur une semaine. Il aurait été plus efficace de nous inscrire à un Master ou à des cours pour acquérir la connaissance nécessaire à l’enseignement des matières dont nous ne sommes pas spécialistes », résume-t-il.

Le ministère de l’Education mal préparé

« Le ministère de l’Education n’est clairement pas préparé à la formation des professeurs. Les formations auraient dû être réalisées dans un environnement propice à l’apprentissage. C’est la qualité de l’enseignement aux élèves qui est ici en jeu » s’exclame Zabala, ajoutant que les professeurs ont été surchargés d’information puisque les formations ont parfois duré jusqu’à huit heures par jour.

Selon l’Alliance des professeurs engagés (Alliance of Concerned Teachers, ACT http://www.act-teachers.com/), il n’y a pas de manuels scolaires pour les élèves des classes 7 et 9.

Dans un communiqué, le représentant de Kabataan Partylist, Terry Ridon, a critiqué « la mise en place peu rigoureuse du nouveau cursus » et déploré que les enseignants et leurs élèves en pâtissent.

Charlotte Velasco, porte-parole de la Ligue des Etudiants Philippins (LFS) ajoute : « En plaçant les jeunes dans les pires conditions de scolarité et en privant la majorité de la population de son droit à l’éducation, le Président Aquino montre qu’il se soucie peu de faire de nos étudiants des individus formés et éduqués. A la place, il applique des politiques telles que le « K to 12 » pour former des ouvriers semi-qualifiés pour le compte des capitaux étrangers. Le secteur de l’éducation dans son ensemble est en train de devenir une immense machine à exploiter les hommes ».

Zabala souligne que le ministère de l’Education a prévenu les professeurs que l’enseignement du nouveau programme devait se faire en utilisant les nouvelles technologies. Cela implique l’utilisation de clés USB, d’ordinateurs, de projecteurs et autres outils. Cependant, Zabala affirme qu’aucun budget n’a été alloué pour mettre en place ce genre d’outils.

« A cause de cette directive du ministère de l’Education, les professeurs sont obligés de souscrire des prêts pour acheter ce matériel » affirme-t-il.

Encarnacion Sicat, 57 ans, professeure depuis 28 ans, confie qu’elle a dépensé presque toutes ses économies pour rembourser des prêts mais aussi pour acheter le matériel nécessaire pour ses classes. « J’avais besoin d’outils pour mes cours afin de mieux faire passer les messages à mes élèves ».

Elle affirme ne conserver chaque mois que 3 000 pesos (68.34 $) de salaire. « Notre salaire est de 18 549 pesos (422.53 $) par mois mais j’ai des prêts à rembourser. J’ai également des enfants à envoyer à l’école ; ils sont tous les deux au collège. Je n’aurais pas les moyens de les scolariser sans souscrire d’emprunt. »

« Le ministère de l’Education souhaite que nous soyons innovants. Je suis d’accord avec cette idée mais il devrait allouer un budget pour l’achat du matériel d’enseignement et des équipements », dit-elle. Professeure de technologie et d’éducation à la vie, Encarnacion Sicat enseigne notamment la soudure. Elle affirme avoir acheté le matériel (marteau arrache-clous et marteau à panne ronde) avec son propre argent.

L’ACT a donc sollicité une augmentation des salaires des professeurs.

Source (Anne Marxze D. Umil/Bulatlat): Three years into the K to 12 program, implementation still haphazard
Traduction: Elsa Favreau
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