AlterAsia

Politique

Thaïlande : interview des deux journalistes de Phuketwan, accusés après la diffusion d’un reportage sur le trafic de réfugiés Rohingya

alan-morison-chutima-sidasathian

Phuketwan, un site thailandais de langue anglaise basé sur l’île touristique de Phuket, est l’un des médias qui a suivi de près la question des Rohingya. Phuketwan publie des reportages exclusifs mais aussi des diffusions de médias étrangers. Plusieurs prix internationaux pour leurs reportages sur les réfugiés Rohingya lui ont été decernés.

Le calvaire de l’ethnie musulmane des Rohingya est un grave problème pour les droits de l’homme. Certains des Rohingya ont fui en bateau les répressions ethniques et religieuses du Myanmar vers le Sud de la Thaïlande, qui ne les a pas vraiment aidés. Des rapports ont en effet révélé des violations aux droits de l’homme par les autorités thaïes contre le peuple Rohingya.

Une grande partie des principaux médias thaïs n’évoque le sujet des Rogingya que lorsqu’un groupe important est arrêté pour entrée illégale sur les territoires des provinces méridionales de Thaïlande ou lors d’une évasion des camps de détention, mais communiquent rarement sur ce qui peut arriver par la suite. Ils auraient plutôt tendance à diffuser les affirmations des autorités thaïes affirmant accorder au peuple Rohingya un traitement respectueux des droits humains.

Phuketwan, un site thailandais de langue anglaise basé sur l’île touristique de Phuket, est l’un des médias qui a suivi de près la question des Rohingya. Phuketwan publie des reportages exclusifs mais aussi des diffusions de médias étrangers. Plusieurs prix internationaux pour leurs reportages sur les réfugiés Rohingya lui ont été decernés.

Le 17 juillet 2013, deux journalistes du Phuketwan, Alan Morison et Chutima Sidasathian, ont relayé un article de l’agence Reuters intitulé : “Reportage spécial : les autorités thailandaises impliquées dans un réseau de trafic clandestin de Rohingyas”. Les forces navales thaïlandaises y sont accusées de coopérer avec les trafiquants de Phang Nga, (province méridionale au nord de Phuket), empochant au passage 2 000 bahts (45 EUR) par Rohingya. Ce reportage a valu ce mois-ci à l’agence Reuters d’être récompensée par le Prix Pulitzer du meilleur reportage spécial.

La Marine thaïlandaise, au lieu d’enquêter sur ces accusations, a engagé des poursuites à l’encontre d’Alan Morison et de Chutima Sidasathian, pour diffamation et infraction à la loi Thaïlande Computer Crime, pour atteinte à l’honneur de la Marine et divulgation de fausses informations sur un réseau informatique. S’ils sont reconnus coupables, ils encourent une peine pouvant aller jusqu’à 5 ans d’emprisonnement et une amende de 100 000 Bahts (2245 EUR).

L’affaire est passée devant le tribunal et les deux journalistes ont été remis en liberté contre caution. La Marine a récemment indiqué qu’elle entendait continuer les poursuites envers Reuters pour publication de l’article original. L’interview de Morison et Chutima par iLAW, une ONG de défense des libertés sur Internet en Thaïlande, a été traduite et publiée par Prachatai.

Qu’avez vous ressenti après cette mise en accusation ?
Alan : Il y avait beaucoup de tension, certains de nos employés ont quitté le bureau craignant de ne plus pouvoir exercer leur métier de journaliste,et nous les comprenons.
Chutima : Nous disposons de moins de temps pour travailler à cause de la préparation des documents, des demandes de la police et des procureurs, nous sommes aussi très affectés émotionellement. Nous ne sommes pas suffisamment concentrés sur notre travail. Auparavant nous pouvions traiter jusqu’à 10 sujets par jour, nous n’en traitons plus que deux ou trois. Nous vivons cela comme une injustice.

Comment ressentez vous le fait d’avoir été suspecté, soupçonné par la justice thaïe ?
Chutima :
nous sommes terriblement choqués par ce qui nous arrive. Mais nous sommes convaincus de notre innocence. Nous sommes toujours sur le terrain, avons travaillé dur, et nous croyons en la fiabilité du reportage de l’Agence Reuters.

Après ces accusations, avez été plus prudent ou pratiqué l’auto censure ?

Alan : après ces accusations, au lieu de pratiquer l’auto-censure, nous sommes au contraire décidés à encore plus d’honnêteté et de franchise dans notre façon de traiter l’information.

Chutima : notre travail est toujours le même, nous n’éludons pas les problèmes, seulement le nombre d’articles a diminué.

Pensez vous que l’affaire risque de créer un climat de crainte parmi les autres médias et la société ?
Chutima :
un sentiment de crainte peut toucher les médias qui enquêtent sur ces sujets. Ils devront être plus prudents et éviter ces reportages à cause des retentissements possibles sur leur vie personnelle.

Quelle est la situation des réfugiés Rohingya dans le Sud de la Thaïlande ?

Alan : Cela ne devrait pas arriver, les Birmans repoussent les Rohingya vers la mer, les forçant à quitter leur pays et la Thailande doit gérer la question. Elle tente de garder des options d’ouverture mais compte bien garder le silence aussi longtemps que cela sera possible. Nous avons écrit sur ce sujet que nous estimons mondialement important.

Chutima : Le peuple Rohingya est apatride, dans le passé peu de gens connaissaient leur existence, désormais de plus en plus de monde entend parler d’eux. Cependant, le problème du peuple Rohingya n’est pas résolu pour autant et continue d’empirer, le gouvernement thaïlandais n’a jamais eu une politique claire face à cela. Etant donné que nous suivons le sujet avec attention depuis 2008, nous pensons à juste titre que les déplacements de cette population ne peuvent se faire sans l’intervention des réseaux de trafics d’humains.

Indépendamment de cette actualité controversée qui a conduit à ces accusations, quels autres reportages avez vous fait sur les Rohingya ?
Chutima : Nous avons relaté les arrestations des Rohingya entrés clandestinement en Thaïlande, battus et fuyant les camps de rétention, les tentatives de la police pour les ramener au Myanmar, et leur retour au camp. Nous avons aussi fait des reportages sur les réseaux clandestins qui ont vendu des réfugiés pour les faire travailler sur des bateaux de pêche, dans des plantations, qui ont été vendus à la Malaisie comme certaines femmes pour les marier de force.

Sur votre site web que pensent les gens à propos de ce trafic d’êtres humains vis-à-vis du peuple Rohingya?
Alan : Partout dans le monde les gens sont conscients que la Birmanie est sur le chemin de la démocratie mais inconscients de l’intolérance au sein du pays. Ce qui se passe en Thaïlande est à l’image de ce qui se passe en Birmanie. Nous essayons donc de faire le point sur la difficulté d’être une démocratie et le racisme. Les Rohingya ont été persécutés sans raison valable, parce qu’ils étaient musulmans dans un pays bouddhiste. Le monde a besoin de savoir ce qui se passe en Birmanie.

Traduction : Michelle Boileau
Source (Prachatai) : Interview with the Phuketwan journalists who face charges for reporting the trafficking of Rohingya refugees
Photo : Alan Morison et Chutima Sidasathian Photo. Copyright: ilaw

Print Friendly

Tagged

Voir aussi

Copyrights
Rejoignez-nous!
Je soutiens AlterAsia !

Ce n'est que grâce à vos dons qu'AlterAsia peut proposer une information alternative de qualité et gratuite. Soutenez-nous !

Vous pouvez choisir d'utiliser une carte bancaire si vous n'avez pas de compte Paypal en cliquant sur "Continuer" en bas à gauche de la page Paypal.