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La diversité de la presse, un enjeu crucial pour l’innovation à Singapour

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Dans le dernier classement de Reporters sans Frontières (RSF), Singapour a perdu 14 places, soit la 149è position en termes de liberté de la presse. Répondant aux médias, le Premier Ministre Lee Hsien Loong explique qu’il ne prend pas au sérieux le faible classement de Singapour, car il estime que la gestion des médias « a du sens » pour le pays.

Explorons la question sous l’angle de l’innovation et plus précisément, demandons-nous si l’absence de liberté de la presse et la diversité entravent la croissance de l’innovation, un élément crucial pour notre prochaine phase de développement.

Je comparerai ici Singapore Press Holdings (SPH), la société de médias dominante à Singapour, à Naspers, une entreprise similaire basée en Afrique du Sud. Dans le rapport de RSF, l’Afrique du Sud « où la liberté de la presse est une réalité » se trouve en 52è position.

Dans les récents résultats publiés par SPH, les recettes provenant de la vente de journaux et de magazines économiques continuent de baisser progressivement, avec une baisse de 4% pour l’année et de 24,2% pour le semestre. Le chiffre d’affaires et les résultats de l’entreprise auraient davantage diminués si l’accent avait été mis sur la division de la propriété. SPH a en fait accru sa dépendance envers la propriété immobilière pour consolider ses finances et a même commencé à se définir comme un « groupe de médias et d’immobilier ».

Naspers a été fondé, comme De Nationale Pers (presse nationale), en 1915. Parallèlement à l’extension de son activité d’édition, le groupe est devenu un fervent partisan de l’Apartheid. Après la renaissance du pays sous Mandela, Naspers est entré à la Bourse de Johannesburg en 1994. Cela a permis au groupe de se développer et de se diversifier dans la télévision payante, Internet et plus récemment dans le e-commerce.

Aujourd’hui, Naspers est un acteur majeur sur Internet auprès des marchés émergents et détient des parts importantes dans Tencent[1] (« QQ ») en Chine et Mail.ru [2]en Russie. En 2013, les revenus de l’entreprise ont augmenté de 28% grâce à une croissance de 76% sur le segment « Internet ». Son revenu annuel s’élève à 3,5 milliards de dollars singapouriens, soit trois fois plus que celui de SPH et sa valeur marchande est de 53 milliards de dollars singapouriens, huit fois celle de SPH. Il n’est pas surprenant que le marché accorde davantage de valeur à l’activité « Internet » de Naspers qu’à la propriété immobilière de SPH.

En faisant cette comparaison, il ne faut pas considérer SPH comme une simple entité commerciale, mais comme un groupe de médias protégé par la Loi sur la Presse de Singapour et sur les presses typographiques. De par cette position privilégiée, il a l’obligation morale d’améliorer la compétitivité de la nation dans le secteur concerné. Malheureusement, SPH n’a pas connu le succès escompté, à l’instar de Naspers. Même ses acquisitions de sociétés de web locales, comme HardwareZone et sgCarMart ont tout simplement éliminé la compétitivité plutôt que renforcé l’innovation.

Comme point de repère, prenons la publicité numérique. En 2013, pour la première fois, les acheteurs américains ont dépensé plus en ligne qu’en télédiffusion. A Singapour, les sociétés de médias locales capturent de très faibles parts de budget dans le numérique, compte tenu du contrôle majeur par des sociétés américaines comme Google et Facebook. En revanche, Media24 de Naspers est une chaîne « à ne pas manquer » pour de nombreux consommateurs du numérique en Afrique du Sud. Apparemment, une forte concurrence a forcé Naspers à sortir de sa zone de confort pour innover aussi bien au niveau national qu’à l’étranger.

Ce qui est inquiétant, c’est que de nombreux professionnels des médias numériques s’accordent à dire que Singapour n’a pas le dynamisme d’autres pays d’Asie du Sud-Est comme l’Indonésie, la Thaïlande et la Malaisie. En connaissance de cause, pouvons-nous nous permettre de prendre davantage de retard ?

Pour commencer, je crois que toute entreprise protégée par la Loi sur la Presse de Singapour et sur les presses typographiques ne devrait être évaluée que par son entreprise de médias et par non ses biens immobiliers. En outre, le temps est peut-être arrivé d’injecter davantage de diversité dans le paysage médiatique local. Les professionnels des médias de Singapour seront d’autant plus capables de répondre à la concurrence.

Enfin, nous devrions sérieusement nous remettre en cause sur ce qui avait du sens dans le passé et continue d’en avoir, en particulier dans le contexte actuel de changements rapides engendrés par l’innovation technologique.

Source (Docteur Lai Kok Fung/TOC) : Press Diversity crucial to Innovation
Traduction : Aliénor Simon

* Le Docteur Lai Kok Fung est actuellement PDG de BuzzCity, une multinationale basée à Singapour spécialisée dans la publicité pour mobile. Il est également professeur adjoint à l’École d’Informatique de l’Université nationale de Singapour. Il a commencé sa carrière en tant que chercheur appliqué au Information Technology Institute, un institut de recherche appliquée financé par le gouvernement de Singapour mais qui a été dissous.
SPH et Naspers sont d’anciens actionnaires de BuzzCity. Ils ont contribué au capital de la société dans différentes, mais tout aussi cruciales, étapes du développement de l’entreprise.

[1] Le plus important portail internet en Chine et le plus utilisé.
[2] Portail internet et moteur de recherche « le plus populaire » en Russie.
Photo : calvinistguy / Flickr

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