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Crise de crédibilité gouvernementale après la recherche de l’avion malaisien

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C’est une image à laquelle les Malaisiens ne sont pas habitués – des ministres et hauts fonctionnaires s’agitant sur leur siège et répondant de façon sèche et irritée aux journalistes qui essayent de leur soutirer plus d’informations à propos de la disparition toujours irrésolue d’un avion de ligne Malaysia Airlines à destination de la Chine, le 8 mars dernier.

Une série de fausses indications et la rétention manifeste d’informations concernant l’itinéraire usuel de l’avion ont lancé sur une fausse piste les dizaines de pays impliqués dans les recherches. Aujourd’hui, l’armée de l’air australienne a indiqué avoir identifié dans l’océan Indien deux objets qui pourraient avoir un lien avec la disparition du vol MH370 de Malaysia Airlines.

Le retard inexplicable du gouvernement malaisien à révéler le détournement de l’avion de son parcours habituel vers une zone proche de Penang, sur la côte ouest de la péninsule, a exposé le gouvernement du Premier Ministre Najib Tun Razak à la critique internationale pour sa gestion de crise jugée inefficace.

Le gouvernement dans son ensemble et l’armée de l’air en particulier ont dû affronter des questions embarrassantes sur l’incapacité des radars localisés en trois points différents du nord de la péninsule à détecter l’avion le matin du 8 mars – un échec manifeste qui a empêché les avions de chasse stationnés à la base aérienne de Butterworth, sur la partie continentale de Penang, de décoller d’urgence pour intercepter l’avion de ligne et le guider afin d’atterrir en toute sécurité.

Les contradictions et les hésitations concernant les résultats des premiers enregistrements radar ont fait perdre un temps précieux en orientant les recherches du Boeing 777 vers la mer de Chine méridionale au lieu du détroit de Malacca et de l’océan Indien. Si le retard pris pour divulguer l’information a été préjudiciable pour la communauté internationale, il est surtout symptomatique d’un problème de gouvernance plus large en Malaisie.

Quel que soit le résultat des recherches sur le vol 370 de Malaysia Airlines, “cela pourrait marquer un tournant pour la Malaisie”, estime un professeur d’économie de Penang sous couvert d’anonymat.


La confusion à l’échelle internationale a révélé de façon brutale la mauvaise prestation des principaux ministres et soulevé de nouvelles préoccupations concernant la compétence des échelons supérieurs de la fonction publique en Malaisie. Le manque de maîtrise de la langue anglaise a notamment été pointé au début de la crise avant que le ministre des Transports Hishammuddin Hussein, cousin du premier ministre Najib, ne prenne les choses en main en tant que porte parole du gouvernement.

Qu’il ait fallu presque une semaine au gouvernement pour admettre que les recherches internationales incluant les forces navales, les avions de surveillance et les satellites devraient se concentrer sur des zones autres que la mer de Chine méridionale a aussi suscité des interrogations concernant les capacités de surveillance et le fonctionnement de base de l’armée.

Son refus initial manifeste d’accepter une assistance internationale des pays ayant des capacités de surveillance supérieures ont également révélé un nationalisme obstiné, affirment les analystes. Le 19 mars, onze jours après la disparition de l’avion, les autorités malaisiennes ont pour la première fois sollicité officiellement l’aide américaine pour récupérer des données effacées d’un simulateur de vol installé dans l’une des résidences du pilote.

(Les fonctionnaires malaisiens soutiennent qu’ils ont partagé l’information et coopéré depuis le début avec leurs partenaires internationaux.)


“Ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi, avec toutes les dépenses que nous consacrons à la défense, notre armée n’a pas immédiatement détecté que l’avion faisait demi-tour ? C’est la question majeure », affirmait un analyste commercial basé à Penang qui a refusé d’être identifié. En nous basant sur de fausses informations, nous avons envoyé de nombreuses nations en mer de Chine méridionale la première semaine, ce qui était une erreur considérable. »

Bien sûr, les circonstances déconcertantes qui entourent la disparition de l’avion, notamment la probable déconnection des appareils de communication de l’avion ou leur dysfonctionnement, auraient troublé n’importe quel gouvernement. Mais la confusion des fonctionnaires, les explications contradictoires à propos des premières images radar et le manque de coordination entre les acteurs au cours de la première semaine de la crise ont exposé les plus hauts dirigeants du pays à une défiance peu flatteuse et sans précédent de la part de la scène internationale.

Il a depuis été rapporté qu’un pêcheur de la côte Est de la Malaisie péninsulaire a rendu compte le 8 mars à la police d’un avion volant à basse altitude. Un portail d’informations aux Maldives, à environ 3 000 kilomètres à l’ouest de la Malaisie péninsulaire dans l’océan Indien, a fait savoir mardi que des habitants d’une île isolée avaient été témoins d’un Boeing volant à basse attitude. S’ils sont exacts, ces témoignages confirmeraient que le Boeing a dévié vers l’ouest.


D’autres théories envisageant un scenario de détournement ou de sabotage par le pilote ont pris de l’ampleur sur les forums en ligne. Un « vieux pilote » écrivant dans un salon de discussion en ligne a balayé la théorie d’une intervention délibérée en suggérant que le virage vers l’ouest était plutôt le signe d’un capitaine essayant de se diriger vers la piste d’atterrissage la plus proche – peut-être l’île de Langkawi, au nord de la Malaisie, après un probable dysfonctionnement ou incendie à bord de l’avion.

Selon des rapports antérieurs, les radars à Aceh, en Indonésie, et à Hat Yai, en Thaïlande, n’ont pas réussi à repérer l’avion, mais dix jours après la disparition, l’armée de l’air thaïlandaise a affirmé que ses radars de la province de Surat Thani, dans le sud de la Thaïlande, avaient détecté un avion ayant dévié de son itinéraire initial et volant au-dessus de Butterworth, dans la partie continentale de l’Etat de Penang.

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La Chine, qui est connue pour avoir d’importantes capacités de surveillance dans la région de l’océan Indien, n’a pas encore indiqué si ses satellites positionnés dans le secteur avaient détecté le mystérieux avion. La plupart des passagers du vol était des ressortissants chinois. Les médias chinois et les familles des passagers ont été particulièrement véhéments dans leur critique de ce qui a été perçu comme une réponse inadaptée de la Malaisie à la crise.

Les membres du gouvernement malaisien ont eu affaire pendant des décennies à des médias locaux complaisants publiant des rapports flatteurs à propos de leurs politiques et de leurs réalisations. Les journalistes des médias dominants se sont souvent contentés de publier les déclarations gouvernementales telles quelles sans chercher à les analyser plus profondément, surtout lorsque de telles investigations pourraient nuire au gouvernement.


Aujourd’hui, l’incohérence et l’obscurantisme des fonctionnaires sont révélés lors de conférences de presse approfondies menées par des médias internationaux tenaces et inquisiteurs. Suite à ces révélations, les médias en ligne nationaux se sont enhardis et n’hésitent plus à dénoncer le gouvernement pour sa gestion de la crise. De même, les internautes malaisiens ne se sont pas privés de poster leurs critiques concernant la prestation du gouvernement.

« Le système médiocre issu des années Mahatir que nous avons suivi pendant des décennies a contribué à créer une telle situation », écrivait en commentaire un blogueur particulièrement critique. « Ce que nous avons est simplement un système national qui refuse de voir le niveau d’excellence à atteindre pour répondre à la demande des standards internationaux – et il a échoué. »

D’autres ont établi des liens avec la chute radicale du classement du pays dans les évaluations internationales sur l’enseignement des mathématiques et des sciences – un déclin qui a persisté ces dernières années. D’autres encore ont pointé la corruption endémique et le favoritisme comme causes de l’incompétence des autorités. Le magazine The Economist a récemment classé la Malaisie numéro 3 de son indice concernant le capitalisme de copinage, juste derrière Hong Kong et la Russie.

Ironiquement, le Boeing a disparu quelques heures seulement après que le leader de l’opposition Anwar Ibrahim a une nouvelle fois été reconnu coupable de sodomie (un crime dans la Malaisie à majorité musulmane) et condamné à cinq ans de prison. Anwar Ibrahim a affirmé qu’il ferait appel de cette décision mais la condamnation l’empêche bel et bien de se présenter à l’élection partielle cruciale du 23 mars qui l’aurait probablement vu remporter une victoire écrasante à Kajang, dans l’Etat central du Selangor.


Quand Anwar a été arrêté pour la première fois en 1998 sous le gouvernement de Mahatir Mohamad et a ensuite été accusé de sodomie et de corruption, il a lancé un mouvement de réforme (Reformasi) appelant au changement politique et à un gouvernement plus responsable. La mauvaise gestion de la disparition de l’avion par le gouvernement dirigé par le Barisan Nasional a montré à de nombreux Malaisiens combien les progrès réalisés dans ce domaine sont minimes.


La mauvaise gestion de la crise par le gouvernement a exposé l’administration de Najib Tun Razak à une forte défiance de la scène internationale et a soulevé des questions concernant la compétence des fonctionnaires qui perdureront longtemps après la résolution du mystère de l’avion disparu. L’impact politique pourrait être immense et affectera encore un peu plus la crédibilité du gouvernement dans le pays mais aussi, dorénavant, à l’étranger.

*Anil Netto est un journaliste basé à Penang.
Source (Aliran) http://aliran.com/web-specials/2014-web-specials/crisis-credibility-malaysian-plane-search/
Traduction : Elsa Favreau
Illustrations : Zunar
Voir aussi : MH370 : le crash du soft power malaisien (Blog : La diplomatie d’influence)
Avion disparu : les ratés d’un gouvernement (Courrier International)

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