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« Cambodgiens ou pas, nous sommes des êtres humains »

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Interview avec Jean-Baptiste Phou auteur et interprète de L’anarchiste, une adaptation théâtrale du roman de Soth Polin.

Pourquoi avoir choisi d’adapter cet unique roman de Soth Polin ?
J’ai eu un coup de cœur pour ce roman. J’ai été fasciné par la langue, belle et crue, à laquelle les Cambodgiens ne sont pas habitués. C’est un livre très dérangeant, une véritable remise en question de l’humanité et des rapports humains puisque pour l’auteur, la racine du mal réside peut-être en chacun de nous. Son rapport à la sexualité, avec les femmes, son attitude à la fois de bourreau et de victime, face aux autres et avec lui même… tout cela m’a fasciné. Ce sont des facettes que je comprends, mais qui sont pour la première fois exprimées de cette manière par un Cambodgien.
De plus, même si certains épisodes sont autobiographiques, c’était intéressant de travailler sur une fiction, un travail artistique, plutôt que sur des témoignages autobiographiques. Enfin, j’avais envie d’aller plus loin à l’encontre des idées reçues.

Justement, à l’encontre de quelles idées reçues allez-vous?
Pour la première pièce que j’ai écrit et mise en scène, « Cambodge, me voici », je voulais lutter contre les stéréotypes qui touchent l’immigration cambodgienne, que l’on imagine « cachée », mais qui se pose les mêmes questions d’identité que les autres. Ces dernières nous pèsent de la même façon que les autres, même si nous l’exprimons différemment.
Ici, je voulais aller encore plus loin, et remettre en question l’image du peuple docile et calme. Cambodgiens ou pas, nous sommes des êtres humains, avec des émotions et des sentiments communs aux autres êtres humains, dont ce sentiment d’extrême violence du personnage de Virak. Pour moi, cela n’est pas connecté au fait d’être Cambodgien ou non, mais c’est universel. Je m’intéresse à ce qui rassemble les êtres humains.
Ici, on peut comprendre le personnage, même sans parler de l’histoire du Cambodge. Je voulais avant tout que le personnage touche les gens, à la différence des documentaires qui s’adressent plutôt à la raison, à l’intellect.
Ce personnage m’intéressait plus que le contexte historique, qui reste en arrière fonds. J’ai voulu mettre en avant le parcours de cet homme : d’où il vient, comment il en est arrivé là, à cette extrême violence. Il est dans l’autodestruction à cause de la culpabilité… mais il aurait peut-être pu basculer de l’autre côté.

Pourquoi ce choix pluridisciplinaire ?
Quand j’ai commencé à travailler sur l’adaptation, il a d’abord fallu faire des choix dramaturgiques, et ses mots résonnaient dans d’autres disciplines comme la danse, notamment pour les épisodes où il évoque sa sexualité. La vidéo permet, elle, de montrer le mélange que l’on retrouve dans le roman, entre la fiction et la réalité.

En quoi le personnage est-il un anarchiste ?
Le titre n’est peut-être pas à prendre au premier degré. Le personnage, Virak, est plus nihiliste qu’anarchiste. Il est plutôt contre le système, contre la monarchie de Sihanouk, le communisme, puis contre les républicains. Comme Virak, Soth Polin était vraiment le directeur d’un grand journal au Cambodge dans les années 60-70, qui s’appelait le Nokor Thom. A la mort de son ami, ministre de l’Education, il a réellement publié une édition spéciale en 1974 dans laquelle il avait nommé les commanditaires, avant de prendre la fuite en France avec son épouse. Ce qui explique pourquoi il a eu la vie sauve, alors que les Khmers sont arrivés à Phnom Penh quelques mois plus tard. C’est ce qui lui a sauvé la vie, mais c’est aussi ce qui explique son sentiment de culpabilité. Il est parti en démontrant les lacunes du système… et les khmers rouges sont arrivés.

Comment expliquez-vous la violence de cet homme?
« Tout commence par une histoire de cul ». A partir d’une histoire qu’il ne contrôle pas, il finit par s’imaginer qu’il est responsable de la mort de son ami, de la destitution du Roi… Il a conscience que son rôle est minime mais il ne peut s’empêcher d’en porter la culpabilité, comme si d’avoir été un « grain de sable » avant l’arrivée des khmers rouges avait été suffisant pour déclencher tout le reste. C’est exprimé de façon si claire, lucide et cynique… La culpabilité de ne pas avoir vécu dans sa chair des choses que d’autres ont vécu, comme les camps de travail, est commune à beaucoup de Cambodgiens.

Avez-vous rencontré Soth Polin?
Pas encore. Je ne voulais pas le rencontrer avant d’adapter la pièce pour le théâtre car j’avais besoin de m’approprier le texte en toute liberté.Maintenant je suis prêt à le faire, et son fils vient justement de me contacter ! Il m’a appris que Soth Polin, âgé de 71 ans, est toujours chauffeur de taxi à Los Angeles. Cela m’a beaucoup attristé. J’espère avec mon adaptation contribuer très humblement à faire connaître son œuvre, et à ma façon, rendre hommage à cet auteur qui mérite d’être largement connu.

Céline Boileau

En savoir plus : L’anarchiste, de Soth Polin, adapté au théâtre (AlterAsia)

Représentations jusqu’au 15 avril, à Paris et région parisienne:

– 3, 4 avril à 20h30 et 6 avril à 17h : : Théâtre LeSilo, Montoire-sur-le-Loire (41). Résa : 02 54 85 15 16, à l’occasion du festival Cambodge, nouvelle génération
– 11 avril 2014: salle Maurice Koehl, Bussy-saint-Georges (77). Résa : 01 64 66 60 01
– 14 et 15 avril 2014: Vingtième Théâtre, Paris. Résa : 01 48 65 97 90

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