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Ethnicité : une obsession politique malaisienne

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« Nous devons être conscients que certaines remarques à caractère raciste, lancées de façon impulsive et irréfléchie, peuvent dégrader les relations que nous entretenons avec nos amis de diverses origines ethniques », rappelle Rakyat Jelata*.

Une femme qui s’est rendue chez son médecin de famille m’a rapporté que l’assistant de ce dernier lui avait demandé si elle était Eurasienne ou Indienne.

Elle n’est pourtant d’aucune de ces origines par filiation. Son mari est officiellement « Chinois » sur le papier mais est en réalité de culture eurasienne, ayant perdu son père à un jeune âge et ayant été élevée par sa mère eurasienne.

L’interrogation de l’assistant du médecin à propos de l’origine ethnique de la patiente est sans rapport avec l’état de santé de la personne et la réponse à sa question n’a aucune incidence sur le choix des traitements à prescrire par le médecin (sauf peut-être dans certains cas particuliers).

Forcée de faire un choix, la femme s’est désignée comme Indienne, suivant les origines de son père adoptif.

Un patient se rendant dans une clinique privée ne s’attend a priori pas à devoir décliner son identité ethnique pour se faire soigner. Il s’agit pourtant d’une requête émanant du ministère de la Santé en lien direct avec l’actuelle politique fédérale 1Malaysia [Politique visant l’unité nationale et la tolérance ethnique lancée en 2010 par le Premier Ministre Najib Tun Razak].

Même si une telle information est enregistrée à des fins de recherche statistique, les citoyens devraient avoir le droit de ne pas répondre s’ils ne souhaitent pas divulguer leur appartenance ethnique. De plus, le choix des réponses est restreint aux quatre principaux groupes ethniques du pays et à leurs déclinaisons, tous les cas de figure restants relevant de la catégorie « Autres ».

Les autorités ont beau expliquer qu’elles ont ajouté d’autres catégories ethniques « Bumiputera » [Terme signifiant « fils du sol » qui désigne les habitants autochtones de Malaisie par opposition aux Malaisiens d’origine chinoise ou indienne par exemple. La catégorie englobe les Malais, les Orang Asli (population aborigène) et les autochtones des régions de Sabah et du Sarawak] afin de mieux refléter la réalité de la population malaisienne, ces catégories ethniques sont également contestables.

Ranger les citoyens dans des cases ethniques crée une confusion qui risque d’aboutir à une information statistique faussée, dressant un tableau erroné de la composition ethnique d’une population qui se considère de plus en plus comme malaisienne avant tout.

Cette obsession de l’origine ethnique n’est pas nouvelle. Elle a déjà empoisonné le quotidien de générations de jeunes Malaisiens durant leur scolarité. Il est en effet obligatoire de remplir une case « race » pour s’enregistrer aux examens organisés par l’Etat, pour intégrer une université, pour obtenir une carte d’identité ou un certificat de naissance, pour candidater à certains emplois et pour une quantité d’autres procédures officielles.

Cette pratique de renseignement de son origine ethnique ou raciale s’est ancrée dans les mœurs ces 50 dernières années, à tel point que les Malaisiens de toutes origines acceptent spontanément de remplir la case « race ». Cette habitude est renforcée par les procédures rendant cette information obligatoire pour les Malaisiens et parfois mêmes pour les personnes de nationalité étrangère.

Ces années passées à donner des indications sur nos origines ont conditionné notre esprit à introduire le fait ethnique dans les sujets les plus banals de discussion. Voilà ainsi à quoi pourrait ressembler une conversation portant sur un accident de la route :

« Oh ! Quel terrible accident ! »
« De quelle origine était le conducteur ? » (Une information sur l’origine ethnique du chauffeur souvent suivie de stéréotypes sur le groupe ethnique concerné).

Cette information est-elle indispensable dans l’exemple cité ? Un accident est suffisamment tragique sans qu’il ne soit nécessaire d’y ajouter la question de l’ethnicité qui ne fera qu’encourager la formulation de commentaires désobligeants, totalement inutiles.

De tels stéréotypes malsains sont également utilisés à propos de migrants ou de personnes de communautés ethniques étrangères qui viennent en Malaisie pour travailler ou demander l’asile.

Il n’y a pas si longtemps, un célèbre homme politique de l’opposition exprimait son indignation à propos d’un incident impliquant deux policiers malaisiens qui se seraient fait tirer dessus par des voyous d’origine étrangère. L’un des policiers est décédé tandis que l’autre a été grièvement blessé.

Tandis qu’il demandait la mise en place d’une Commission Indépendante pour les Plaintes et Fautes Policières (IPCMC), cet homme politique a fait référence à « l’explosion d’étrangers en situation irrégulière qui semblent fonctionner en autarcie, suivant leur propre loi, créant une situation explosive qui pourrait avoir de lourdes conséquences pour tous les Malaisiens. »

Ranger tous les migrants étrangers en situation irrégulière dans une même catégorie montre combien nous sommes devenus ignorants et insensibles aux différences des autres. Tenir tout un groupe d’individus pour responsable du climat d’insécurité dans lequel nous vivons est injustifié. Cette situation est largement due au laxisme de notre gouvernement en matière de sécurité et à la corruption rampante qui s’immisce à tous les niveaux de la société.

De plus, il n’y a pas de lois distinctes parmi les communautés ethniques de migrants. Beaucoup respectent la loi de leur pays aussi bien que celle du nôtre. Ils vivent comme ils le feraient dans leurs pays d’origine, selon leurs coutumes, cultures et religions.

Les sacrifices consentis par les policiers et autres forces de sécurité du pays méritent sans aucun doute de la reconnaissance. Il n’en est pas moins choquant qu’un leader de l’opposition connu pour être le champion de la « Malaisie malaisienne », prônant une égalité des droits et une harmonie ethnique dans le pays exprime de tels sentiments xénophobes.

Et ce vétéran de la politique va plus loin en ajoutant : « Mais la situation en matière de sécurité est en réalité bien plus grave lorsque des policiers eux-mêmes ne se sentent pas en sécurité dans l’exercice de leurs tâches ordinaires de protection et de garantie de la sûreté de la population.

Certains pourraient s’interroger sur le rôle de la police. Est-ce un métier sûr ? Si la police a peur pour sa propre sécurité, alors le citoyen ordinaire n’est assurément pas protégé. La police attend-elle des citoyens qu’ils se protègent à leur place ? A quoi servent alors les armes à feu et les matraques fournies à la police ?

Nous devons être vigilants aux relents racistes qui sommeillent en nous et sont parfois activés inconsciemment sans raison ou à des fins personnelles.

Nous devons être conscients que les remarques à caractère raciste que nous pouvons faire de façon irréfléchie sont susceptibles d’affecter les relations que nous avons avec nos amis d’origine ethnique différente. Un tel manque de considération envers nos voisins menace la confiance qui peut exister dans notre grande famille malaisienne multi-ethnique et avec nos amis et voisins du monde entier.

Traduction : Elsa Favreau
Source (Aliran): Ethnicity : A Malaysian political obsession
Photo : parenbonjour.com
* Pseudo d’un contributeur régulier de la revue Aliran.

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