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Sabah et Sarawak peuvent-ils vraiment faire sécession ?

Carte_Malaisie

Récemment, une série d’appels a été lancée pour faire imposer les intérêts et droits de Sabah et Sarawak dans le cadre de la Fédération de Malaisie. Ces appels, dont celui formulé par le chef du Parti de la Réforme de l’Etat (Etoile de Sabah) Datuk Jeffrey Kitingan, incluent des propositions qui évoquent la possibilité d’une sécession. Des sentiments similaires existent aussi au Sarawak. L’Union des Nationalistes de Sarawak et Sabah a appelé le nouveau Ministre en chef du Sarawak Tan Sri Adenan Satem à combattre pour l’égalité des droits ou à se séparer de la Fédération.

Le Nut Graph s’adresse au politologue Wong Chin Huat pour comprendre ce que représentent réellement ces appels à la sécession, et se demander si la sécession d’un quelconque état de la Fédération est même envisageable.

TNG : Quel est le facteur déclencheur de ces appels à sécession à Bornéo ?
D’abord le sentiment de trahison grandit chez les populations de Sarawak et Sabah. Le projet de création de la Malaisie devait être porteur d’une décolonisation qui elle-même apporterait prospérité et dignité. Pourtant, de nombreux habitants de Bornéo ont le sentiment de ne pas avoir été décolonisés après 1963. Ils ont plutôt l’impression que l’administration coloniale s’est déplacée de Londres à Kuala Lumpur, ce qu’avait évoqué le président indonésien Soekarno, fortement opposé au projet de Malaisie.

Peut-on en vouloir aux habitants de Sabah et Sarawak ? Les deux Etats ont les plus grandes richesses naturelles, et pourtant aujourd’hui ils sont parmi les plus pauvres de Malaisie. A Sabah, à 200km de Kota Kinabalu, trois villages de Pangi sont connectés à la ville voisine Tenom par une voie ferrée, non par une route. Pour compenser le service ferroviaire qui est très limité, les habitants doivent utiliser, non sans une certaine créativité, des charriots, pour se déplacer. Est-ce vraiment cela « Sabah Maju Jaya Dalam Malaysia1 » ?

Le deuxième facteur déclencheur de ces appels renouvelés à la sécession est l’affaiblissement du pouvoir de l’UMNO en Malaya (ou Malaisie péninsulaire). Cela a donné du courage aux élites de Bornéo. En même temps, cela pousse l’UMNO à renforcer les polémiques ethno-religieuses, comme l’interdiction du mot Allah, afin de sécuriser sa base électorale. Cela irrite les habitants de Sabah et Sarawak, qu’ils soient chrétiens ou musulmans.

TNG : D’après vous, ces appels peuvent-ils créer un réel mouvement à Sabah ou au Sarawak ? Putrajaya doit-elle prendre ces appels au sérieux ?
L’obstacle au nationalisme au Sabah ou au Sarawak – plus important à Sabah qu’au Sarawak – est le style politique ethno-religieux importé de Malaya depuis 1963. Les habitants des deux Etats sont généralement fiers des relations harmonieuses et tolérantes qu’ils entretiennent entre eux. Mais les choses ont fondamentalement changé après la nomination de Tun Mustapha Harun à la tête du Sabah en 1967, et de Tun Adbul Rahman Yacub à la tête du Sarawak en 1970.

L’UMNO a fait passer une nouvelle règle : un Ministre en Chef devait nécessairement être un musulman. Cela créa un certain ressentiment contre Kuala Lumpur parmi les non-musulmans, en particuliers chez les Chrétiens bumiputeras ; cette décision lia également les intérêts politiques des musulmans de façon structurelle. Etre musulman revint à détenir un ticket de loterie pour les plus hauts postes.

L’UMNO a créé un marché captif parmi les Musulmans de Bornéo au travers de la « Suprématie musulmane », qui lui a permis de se maintenir au pouvoir au niveau national, et au travers de ses vassaux musulmans dans les différents états. A Sabah, où les Musulmans représentaient 37.9% de la population en 1963, Mustapha et plus tard Tan Sri Harris Salleh convertirent activement les non-musulmans à l’Islam. Plus tard, dans le cadre du Projet de Malaisie, la puissance électorale musulmane fut dopée grâce aux naturalisations massives de Philippins, Indonésiens, et même de Pakistanais et d’Indiens musulmans.

L’année dernière encore, le mufti de Sabah demandait à ce que les Musulmans bumiputeras soient catégorisés en tant que Malais, ce qui revenait à admettre de façon indirecte le processus politique de « Malayisation » : Non-musulmans bumiputeras > Musulmans Bumiputeras > Malais.

Le Sarawak est en grande partie épargné par ce processus de « Malayisation » car cela nuit aux intérêts de l’élite Melanau au pouvoir. Si les Malais devenaient majoritaires, les Melanaus perdraient toutes chances d’accéder aux postes de Ministre en Chef et de Gouverneur. Mais au Sarawak comme au Sabah, la désormais bien établie « Suprématie Musulmane » crée des tentations chez certains musulmans de voter pour le Barisan Nasional (BN) quelle que soit leur origine. Comment l’idée de sécession pourrait-elle donc être suffisamment attractive pour convaincre une majorité ?

Putrajaya (la capitale administrative, ndlr) ne s’inquiète pas outre mesure du sécessionnisme de Bornéo tant que la carte de la religion continue de fonctionner. Lors des élections générales de 2013, l’UMNO et le Parti Pesaka Bumiputera Bersatu (PPB) – le seul autre parti du BN dominé par les musulmans – ont remporté 46% des sièges, à 10 sièges près de la majorité parlementaire de 112. Ils y sont parvenus avec seulement 32% du total des voix. Si Putrajaya augmente le nombre de sièges à Sabah et Sarawak, on peut parier qu’il y aura encore plus de composantes à majorité musulmanes, ce qui maintient l’UMNO solidement au pouvoir pour deux législatures de plus. Dans ce cas, évoquer une quelconque sécession relèverait d’une simple utopie.

Pour que les nationalistes de Sabah et Sarawak arrivent à constituer une réelle force à prendre en compte, avant même de parler de sécession, ils doivent être en mesure de proposer un discours fédérateur. Ce discours doit transcender les divisions entre les Musulmans et les Chrétiens. Jusqu’à présent, les nationalistes de Bornéo sont principalement chrétiens. Voilà qui en dit long.

TNG : Le sentiment d’insatisfaction et de défiance grandissante vis-à-vis de Putrajaya est-il plus important à Sabah ou au Sarawak ?
La question n’est peut-être pas l’intensité du mécontentement en soi, mais la façon dont il se répartit. Ne nous méprenons pas, Sabah et Sarawak, comme tout autre état ou nation, sont loin d’être un acteur homogène. Au Sarawak, il y a un consensus général de tous les partis pour maintenir l’UMNO hors du jeu. Font exception quelques leaders malais du PBB qui veulent mettre fin à la dynastie Melanau Yakub-Taib Mahmud en mettant en place un UMNO Sarawak. Le succès de l’ancien ministre du Sarawak Tan Sri Abdul Taib Mahmud pour maintenir l’UMNO hors des affaires a aussi pour conséquence que de nombreux habitants du Sarawak se sentent peu concernés par cette menace.

Au Sabah, l’arrivée de l’UMNO a polarisé la population. Beaucoup sont devenus encore plus anti-Malaya, tandis que d’autres estiment que leurs intérêts politiques et économiques sont liés à l’UMNO.

TNG : Taib aurait conseillé à son successeur Adenan de ne pas laisser entrer le jeu politique de l’UMNO au Sarawak, et de protéger les droits de l’état couverts par l’Accord de 1963. Pensez-vous qu’Adenan est en mesure de le faire, et jusqu’à quel point ?
Adenan ne fera rien de cela. Et d’ailleurs ce n’est pas non plus la volonté réelle de Taib. Mustapha a été le protégé du Premier Ministre Tunku Abdul ahman, et était autorisé à diriger Sabah comme son propre royaume. Il en allait de même pour Taib au Sarawak. Mais quand Mustapha a commencé à prendre la grosse tête, Putrajaya a soutenu un nouveau parti, Berjaya, et l’a vaincu lors des élections.

Pour Taib, le Premier Ministre Datuk Seri Najib Razak a juste besoin de faire enquêter plus sérieusement la Commission malaisienne Anti-Corruption sur les supposés pots de vin qu’il aurait reçu. Et si Taib lui-même, au pouvoir depuis 33 ans, n’a pas mis Putrajaya au défi de protéger son état, pourquoi le tout frais Adenan risquerait-il son futur politique ?

TNG : L’un des appels demande à Putrajaya de mettre en place un comité gouvernemental destiné à revoir l’Accord sur la Malaisie, ce qui aurait dû être fait il y a quarante ans. Qu’est-ce qui empêche cette revue ?
Une revue serait synonyme de décentralisation et de plus d’autonomie. Elle entrainerait une plus grande indépendance politique pour l’élite de Bornéo, et potentiellement pour le reste des populations. Le BN perdrait ainsi ses garanties, ou tout au moins il devrait payer davantage pour avoir le support de la Malaisie Orientale. Pourquoi l’UMNO se lancerait-il dans un suicide politique ? Tant que les habitants de Sabah et Sarawak ne peuvent s’unir au-delà des frontières ethno-religieuses, il serait stupide pour l’UMNO de faire des concessions.

TNG : Singapour a quitté la Fédération de Malaisie en 1965. L’histoire a donc montré qu’il était possible pour un état de partir. Quel serait le processus politique et légal pour que l’un ou les deux états de Bornéo fassent sécession ?
Singapour n’a pas fait sécession. Singapour a été expulsé parce que son parti dirigeant, le People’s Action Party, avait été à l’origine d’une deuxième coalition, la Convention de Solidarité Malaisienne. Cette coalition rassemblait tous ceux qui, en Malaya et à Bornéo, désiraient défier le Parti de l’Alliance. Dans le cadre du Projet de Malaisie, le droit au divorce est à sens unique. Vous pouvez être lâché, mais vous ne pouvez pas partir.

Notre Constitution Fédérale ne prévoit que l’admission de nouveaux territoires (Article 2), pas la sécession des états existants. Les Accords des 20 et 18 points ont définitivement enterré les droits de Sabah et Sarawak à faire sécession. Pour l’ancien secrétaire d’état de Sabah Tan Sri Simon Sipaun, Sabah s’était mis soi-même en prison et avait jeté les clés.

Mais en fin de compte, c’est la politique qui décidera, non la loi. Si l’idée de sécession gagne du terrain et que sa répression finit par coûter trop cher, le gouvernement fédéral, quel qu’il soit, devra affronter cela sur le terrain politique. Si la majorité veut s’en aller, comment la retenir ?

Cependant, jusqu’à présent, la sécession n’est qu’un fantasme dont se contente une bonne partie des nationalistes de Bornéo.

TNG : Considérez-vous ces appels à sécession comme une trahison ?
Je suis contre la sécession mais pour le droit à faire sécession, de la même façon que je crois que le droit de divorcer est la condition nécessaire d’un mariage heureux. D’abord, sans le droit de divorcer, les gens n’ont pas le choix de partir même s’ils sont malheureux. Ensuite, si le divorce n’est pas légalement possible, l’une des parties peut en venir à abuser ou exploiter l’autre, tout en sachant qu’elle ne peut de toute façon pas s’en aller.

Il serait stupide de se marier uniquement dans la perspective de divorcer. Mais le serment de rester ensemble « jusqu’à ce que la mort nous sépare » doit être volontaire ; ce n’est pas un chèque en blanc donné à une seule des parties, qui l’autoriserait à pointer une arme pour empêcher l’autre de partir.

Toute séparation est douloureuse et demande de difficiles négociations. Mais ce n’est en aucun cas une excuse à une union tyrannique. De la même façon que parler de divorce ne peut être considéré comme un adultère, parler de sécession ne peut être vu comme une trahison. De fait, tout moyen de coercition destiné à éradiquer les idées de divorce ou de sécession vient contredire l’idée même d’une union célébrée. Si l’on est sûr que l’union est heureuse, pourquoi avoir besoin de forcer l’autre à rester ?

TNG : Pensez-vous qu’une sécession mettrait fin à l’exploitation de Sabah et Sarawak ?
Dans ce cas, tous les Malaisiens seraient tenus d’accepter le divorce si c’est que veulent Sabah et Sarawak.

Mais en vérité, c’est plutôt le contraire. Même en considérant que Sabah et Sarawak puissent rester indépendants, sans être annexés par l’Indonésie ou les Philippines à un moment ou à un autre, l’indépendance ne mettrait pas forcément fin à leur exploitation. Sabah et Sarawak souffrent d’une « double colonisation interne », d’abord par l’élite de Malaisie péninsulaire à Kuala Lumpur, ensuite par leur propre élite à Kota Kinabalu et Kuching. Et ces Rajahs pourraient bien avoir encore plus de pouvoir le jour où ils n’auront plus de maitre colonial auquel rendre des comptes.

Pour libérer Sabah et Sarawak des confiscations de terres, de la recherche de rentes, et de l’accaparement des élites, une démocratisation s’impose, et doit inclure des gouvernements élus au niveau des divisions administratives. Sabah et Sarawak sont si étendus et divers géographiquement que leurs divisions sont l’équivalent des états de Malaisie péninsulaires.

L’indépendance sans réelle démocratisation peut être une recette pour un grand désastre. Mais avec une réelle démocratisation, Sabah et Sarawak n’auraient finalement pas forcément besoin d’indépendance, car les deux états pourraient vraiment tirer des avantages de leur union avec la Malaisie péninsulaire.

Traduction : Louise de Nève
Source (The Nutgraph) : Uncommon sense with Wong Chin Huat : Can Sabah and Sarawak secede?

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