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Comment la question de l’immigration s’est-elle imposée à Singapour?

Stop-Racism-In- Singapore

Une forte croissance de la population étrangère a récemment intensifié les tensions raciales.

Est-ce que Singapour a un problème avec la xénophobie ? Il semble qu’en à peine un mois, pas une journée ne se passe sans qu’un article de presse souligne les frictions entre les Singapouriens et les travailleurs étrangers dans cette minuscule et multi-ethnique cité-État.

La population a augmenté de façon spectaculaire au cours des dernières décennies grâce à un afflux d’étrangers, qui représentent désormais environ deux résidents sur cinq. Cet afflux a des conséquences sur l’emploi et sa croissance, le logement et les infrastructures et soulève de nombreuse craintes sur la dilution de l’identité nationale singapourienne.

Cela a également – et inévitablement – entraîné une réaction de colère, avec beaucoup de commentaires dans les médias sociaux dénigrant les travailleurs étrangers, qu’il s’agisse des “talents étrangers” très bien payés ou bien des travailleurs fortement exploités en provenance de Chine et du sous-continent indien.

La dérive est si vicieuse et importante que dans son discours de rassemblement de la fête nationale de 2012, le Premier ministre Lee Hsien Loong a noté la prolifération de messages “tourmentant et réprimandant” les étrangers, ajoutant que : “ Très peu de gens se lèvent pour dire ce qui ne va pas, ce qui est honteux. Nous rejetons cela [les commentaires]. Je pense que ce n’est pas bon pour le développement de la nation ”.

Lors du dernier incident de grande envergure, le banquier britannique Anton Casey a perdu son emploi et a été contraint de fuir l’île le mois dernier avec sa femme – une ancienne Miss Univers représentant Singapour – et leur fils. Après s’être moqué sur Facebook des “pauvres” utilisant les transports en commun, le malheureux Casey a reçu des menaces de mort, alors que ses commentaires révélent davantage un problème de classe sociale – un sujet rarement discuté à Singapour – qu’un problème racial en soi.

Violence verbale

Le mois précédent, une vague importante de violence verbale a frappé les médias sociaux après la révolte de travailleurs indiens et bangali dans le quartier Little India, amenant Lee Hsien Loong à avertir de nouveau contre les “ commentaires haineux ou xénophobes, surtout en ligne ”.

Quiconque est familier avec Singapour sait que la question de la race est une obsession nationale, qui a bien plus d’importance qu’une simple case à cocher sur les formulaires officiels. Cette obsession imprègne le pays, ce qui a permis au Docteur Michael Barr de l’Université Flinders d’Australie de faire valoir l’importance de la distinction entre le racisme au sein de l’ensemble de la société et celui qui est dirigé vers l’extérieur.

“Singapour est un lieu très raciste, y compris envers ses propres minorités. Toutefois cela est considéré par les minorités comme un sacrifice nécessaire pour vivre dans une société sûre et prospère, qu’elles peuvent véritablement appeler ‘maison’ ”, explique le Docteur Barr, maître de conférences en relations internationales et auteur d’un livre à paraître sur le leadership de Singapour.

Selon lui, après l’indépendance en 1963, le gouvernement de l’ancien Premier ministre Lee Kuan Yew a essayé de briser les clivages raciaux rigides hérités des Britanniques pour créer une société véritablement multiraciale.

Mais à partir de la fin des années 70, il a changé de cap, créant à la place une société de “ chinois ” avec des minorités indiennes et malaises. Dès lors, la notion de race est devenue “ le principal identificateur social des Singapouriens ” et le racisme “une conséquence naturelle de la vie dans une société où les stéréotypes raciaux sont encouragés et véhiculés par le gouvernement”.

2 personnes sur 5 sont immigrées

“ Malheureusement entre les années 2000 et 2010, les stéréotypes raciaux se sont intensifiés et se sont davantage ancrés dans les mentalités. A la suite de la décision du gouvernement d’inonder le marché avec les travailleurs étrangers, les Singapouriens ont pris conscience de leur présence, ce qui n’a fait qu’exacerber leur ressentiment : les Singapouriens sont conditionnés tout au long de leur vie pour penser de cette manière”, explique le Docteur Barr.

“ Bien sûr, même sans ce conditionnement, les éléments déclencheurs sont présents pour aboutir à une telle réaction raciste. Deux personnes sur cinq sont étrangères, ce qui est synonyme de déséquilibre, et cela même sans tous les autres facteurs. Puis, de son propre aveu, le gouvernement a complètement abandonné l’idée de créer davantage d’infrastructures pour faire face à cet afflux d’étrangers. Il serait surprenant de ne pas voir de réaction négative, raciste ou non, envers les étrangers.”

La croissance spectaculaire de Singapour au cours des dernières décennies a été saluée comme l’une des grandes réussites économiques du monde. Le Parti d’Action Populaire (PAP) a gouverné d’une main de fer, tout en supervisant la transformation de l’île en un centre financier international et centre de référence en matière de fabrication, avec un produit intérieur brut par habitant supérieur à celui des États-Unis.

Toutefois, cette croissance a été principalement possible grâce l’ajout de la main-d’œuvre – c’est-à-dire grâce à l’importation de travailleurs étrangers – plutôt qu’à l’augmentation de la productivité des travailleurs locaux. Les étrangers représentent maintenant environ 38 % de la population totale comptant 5,3 millions d’habitants. En 1990, ce chiffre était de 14 % alors que la population totale regroupait environ 3 millions de personnes.

Nouvel enjeu politique

L’an dernier, un document gouvernemental a appelé à la population à augmenter de 30 % en 2030, soit jusqu’à 6,9 millions personnes, ce qui signifierait que près de la moitié de la population de l’île serait constituée d’immigrants. En réponse à cela, des milliers de personnes ont participé à deux manifestations rares brandissant des pancartes avec des slogans tels que “ Singapour pour les Singapouriens ».

Alimentée par des réactions de colère sur les médias sociaux et sur certains sites envers le gouvernement, la question de l’immigration est devenue un enjeu politique critique pour le PAP. Lors des élections de 2011, les partis d’opposition ont remporté six sièges au Parlement, un record depuis l’Indépendance.

Kenneth Jeyaretnam, chef du Parti réformiste de l’Opposition, affirme que “sans salaire minimum ni sécurité sociale, la concurrence des immigrés a définitivement déprécié les salaires et réduit les perspectives d’emploi pour les Singapouriens.”

“ Tout racisme repose sur une base économique et Singapour n’y échappe pas ”, a-t-il déclaré au Diplomat. “ La croissance de la population a permis d’augmenter les rendements pour les propriétaires, comme ceux liés à la terre. Depuis que le gouvernement singapourien détient 80 % des terres, cette croissance et ces rendements lui sont bénéfiques. Les surplus générés n’ont pas été utilisés pour indemniser les Singapouriens mais bien au contraire cela n’a fait qu’accumuler les actifs étrangers dans nos fonds souverains ”.

Traduction : Aliénor Simon
Source (The Diplomat): Singapore’s foreigner problem
Photo : Stop Racism in Singapore

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