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Le conservatisme islamique en Malaisie (2/2)

Zul-Nordin-Hassan-Ali

L’ancien Premier ministre Mohamad Mahathir a involontairement (ou pas) intronisé l’islam politique ou l’islamisme dans l’appareil d’Etat. Mais introniser les islamistes dans les affaires de l’Etat était une arme à double tranchant, selon Ahmad Fauzi Abdul Hamid, chercheur en science politique à l’université de Sains Malaysia.

Mohamad Mahathir a involontairement (ou pas) intronisé l’islam politique ou l’islamisme dans l’appareil d’Etat. Mais introniser les islamistes dans les affaires de l’Etat était une arme à double tranchant, selon Ahmad Fauzi Abdul Hamid*.

Contrairement à ses prédécesseurs qui se sont abstenus d’exploiter l’Islam comme un outil politique – que ce soit par ignorance ou par respect de la constitution d’inclinaison laïque – Mohamad Mahathir est devenu champion pour faire de l’islam le moyen de s’assurer la fidélité des Malais face à ses concurrents, comme le Parti Islam SeMalaysia (Pas : Parti islamique de Malaisie ) et aux organisations de « dakwah » (prosélytisme) émergentes telles que Angkatan Belia Islam Malaysia (Abim : Mouvement des jeunes musulmans de Malaisie) et Darul Arqam, devenue « Société Rufaqa’ et Global Ikhwan » à la suite de l’interdiction de Darul Arqam en 1994.

Ce faisant, Mohamad Mahathir a involontairement (ou pas) intronisé l’islam politique ou l’islamisme dans l’appareil d’Etat. Mais introduire les islamistes dans les affaires de l’Etat était une arme à double tranchant. Tout en constituant un mouvement politiquement habile pour neutraliser le défi de l’islamisme, il a également la politique.

La récente répression par l’Etat de groupes islamiques jugés non orthodoxes, comme les mouvements chiites et Global Ikhwan à la suite de l’élection générale de 2013, montre son incapacité à s’engager intellectuellement contre l’insatisfaction d’une partie de la population malaise. Cette dernière tend à trouver la gestion de l’Islam par l’État inepte, voire hypocrite. Le gouvernement aurait été crédible si ses actions avaient toujours été guidées par une intention sincère de défendre l’intégrité de l’islam, mais le fait est que lorsque les soi-disant péchés contre l’islam orthodoxe sont commis par des membres du gouvernement, les élites dirigeantes se réfugient dans un silence assourdissant.

Mes contacts personnels dans l’unité anti-terroriste de la police admettent que des membres influents de l’Umno ont également des liens avec les chiites, mais la position des autorités, comme dans ces séminaires organisés à travers le pays sur le « virus chiite », désigne l’hétérodoxie comme une maladie uniquement liée au Pas.

Les déclarations des élites politiques sur le fait que le chiisme est acceptable pour les pour les non-malais musulmans tels que les Iraniens (qui fournissent de ressources conséquentes, puisqu’ils constituent la majorité des étudiants du Moyen-Orient à mener des recherches de 3è cycle dans les universités malaisiennes), mais interdit aux Malais musulmans, ajoute une dimension ethnique, la gestion « de l’islamisme d’Etat » (la compréhension et la pratique de l’Islam) en Malaisie étant un facteur de politique ethno-religieuses plutôt que de pureté religieuse.

Le gouvernement n’agit que sur les musulmans « voyous » de telle sorte que le bénéfice politique revient à l’État. Il est incapable de comprendre que les Malais musulmans ont développé leurs horizons islamiques intellectuellement en raison du recul de l’oumma (la communauté des musulmans) dans un village planétaire à l’ère d’Internet, et sont donc ouverts à des modèles plus sophistiqués d’Islam dans le monde. Comment l’État peut-il restreindre la compréhension de l’islam par sa population malaise musulmane, tout en l’incitant à s’engager dans la mondialisation et la modernisation ?

L’État continue d’adopter une approche anti-pluraliste de la religion, mais ne parvient pas à comprendre que la diversité des opinions et des perspectives entre les chercheurs, même en matière de théologie, font parti de la civilisation islamique. Beaucoup de savants éminents comme Al-Kindi (mort en 873) et Al-Jahiz (mort en 868), n’étaient pas musulmans orthodoxes comme nous l’entendons aujourd’hui. Même le grand Ibnou Sina, dit Avicenne (mort en 1037) a été considéré par certains historiens comme ayant appartenu à la fraternité Ikhwan as-Safa confrérie de type franc-maçon ou à l’une des sectes chiites.

En outre, les éminents oulémas sunnites reconnus par des générations de musulmans comme de véritables réformateurs tels que Al-Shafie (mort en 820), Al-Ghazali (mort en 1111) et Al-Suyuti (mort en 1505) se sont affrontés avec la bureaucratie religieuse de leur époque. Al-Shafie, dont l’école de droit musulman sunnite constitue la jurisprudence officielle en Malaisie, aurait lui-même été accusé par le Calife Abbasside Harun Al Rashid dans la Perse du 9è siècle, de collusion avec les chiites.

En assimilant la non-orthodoxie à une déviance, l’État malaisien est en train de tuer la créativité intellectuelle et l’innovation de sa population musulmane, sur laquelle il préfère exercer une domination sans limite. 

Ironie du sort, cela est contraire à l’interprétation de l’Islam d’Hadhari (ou « islam civilationnel), dont le gouvernement s’était lui-même fait le promoteur.

Non seulement le gouvernement doit reculer sur sa conception soi-disant éclairée de l’Islam mais, vulnérable aux interprétations biaisées de l’Islam d’oulémas conservateurs qui noyautent sa bureaucratie, il épouse une trajectoire régressive globale dans le domaine des relations ethno-religieuses.

Pas étonnant alors que les gardiens autoproclamés de l’actuelle Islam de Malaisie, liés à l’Etat, échouent à comprendre que l’appellation Allah peut être, à juste titre, employée par les non-musulmans comme une référence religieuse à un dieu omniscient.

Traduction: Renaud Voisin
Source (New Mandala): Islamist conservatism in Malaysia
* Ahmad Fauzi Abdul Hamid est professeur associé et président du programme de science politique en Enseignement à distance, Université de Sains Malaysia.

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