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Les acteurs non-gouvernementaux font progresser la démocratie en Malaisie

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« Les acteurs non-gouvernementaux ont aidé à créer un climat politique dans lequel la parole du gouvernement n’est pas acceptée en bloc mais passée au crible, ce qui pousse les autorités à devoir rendre des comptes lorsqu’elles prennent des décisions qui sont incompatibles avec les principes démocratiques. »

La question de savoir si la Malaisie est un état laïc ou religieux transparait systématiquement dans le dialogue politique, car l’équilibre entre les valeurs laïques et islamiques est extrêmement complexe. La politique malaisienne ne se situe pas dans un « néant islamique, en dehors de toute autre considération ou influence » (Miller 2004), c’est certain.

Les acteurs non-gouvernementaux ont aidé à créer un climat politique dans lequel la parole du gouvernement n’est pas acceptée en bloc mais passée au crible, ce qui pousse les autorités à devoir rendre des comptes lorsqu’elles prennent des décisions qui sont incompatibles avec les principes démocratiques. Pour ces acteurs extérieurs, les principaux sujets de discorde viennent du sentiment d’empiètement sur les libertés civiles comme la liberté d’expression, et le renforcement des divisions sur des bases religieuses et ethniques. Les nouvelles technologies de communication se sont avérées vitales et particulièrement efficaces pour ces acteurs dans leurs efforts de promotion des valeurs démocratiques au sein de la Malaisie moderne.

Il fallait peut-être s’y attendre, l’acteur non-gouvernemental le plus influent dans la politique malaisienne a finalement été la coalition d’opposition au gouvernement, le Pakatan Rakyat (PR). Formée de trois partis – le PKR, Parti de la Justice du Peuple, le DAP, Parti d’Action Démocratique, et le PAS, Parti Islamique Malaisien – la coalition a connu un succès sans précédent lors des élections générales de Mai 2013, sans avoir toutefois remporté assez de sièges pour former le gouvernement. La remarquable victoire du PR est étroitement liée à son utilisation massive des réseaux sociaux comme moyen de de promotion des valeurs qu’il revendique: démocratie, égalité et séparation des pouvoirs (Siang 2009). Bien que l’Islam demeure l’une des caractéristiques essentielles du PR, même le PAS (créé en tant que mouvement islamiste conservateur) a reconnu l’importance d’incorporer des valeurs laïques dans le mode de gouvernement, et fait désormais campagne pour la mise en place de systèmes démocratiques et justes dans un contexte islamique. En réussissant à mettre de côté les différences idéologiques qui la composent, la coalition du PR a réussi à réclamer, d’une seule et même voix, une meilleure gouvernance, le contrôle de la corruption, un renforcement des lois et un développement équitable (Welsh 2013).

Les médias malaisiens, traditionnels et alternatifs, se sont concentrés sur l’habileté dont l’opposition a fait preuve dans l’utilisation des nouvelles technologies, au risque de valoriser le medium au détriment du message (Smeltzer et Lepawsky 2010). Certes, l’utilisation efficace des réseaux sociaux par le PR lui a fourni une puissante plateforme de diffusion de son agenda politique ; mais la réponse du public montre que les citoyens malaisiens étaient extrêmement réceptifs à son message. Bien sûr, d’après Castell l’âge de l’information « n’a jamais été une question de technologie. Ce fut toujours une question de transformation sociale, un processus de changement social dans lequel la technologie est un élément inséparable des tendances sociales, économiques, culturelles et politiques » (Castell et Catterall, 2001). Donc, même si les nouvelles technologies ont joué un rôle essentiel dans l’aptitude de l’opposition à disséminer ses idées démocratiques et égalitaires, il ne faut pas perdre de vue le fait que c’est bien le message en soi qui a galvanisé le public et la valeur réelle se trouve dans ce message.

Les groupes de pressions dans le pays ont également joué un rôle dans le progrès des objectifs démocratiques, avec des organisations centrées sur des questions allant des droits de l’homme à la transparence électorale. En tête du mouvement qui dénonce la fraude électorale se trouve le Bersih (le mot signifie « propre » en malais), qui travaille depuis 2006 à dénoncer le contrôle exercé par le Barisan Nasional (BN) sur la soi-disant indépendante Commission Electorale, en pointant des registres d’électeurs douteux et autres anomalies significatives (Case 2013). Bersih a utilisé les réseaux sociaux de façon innovante lors des élections de 2013 en créant une application de protestation virtuelle grâce à laquelle les utilisateurs pouvaient manifester contre le gouvernement sur un forum interactif en ligne. Leurs efforts pour éduquer le public sur les questions relatives à la corruption électorale ont soulevé un soutien massif en faveur d’un système électoral juste et transparent en Malaisie.

La politique malaisienne s’étend au-delà des frontières du pays ; la communauté internationale ainsi que l’importante diaspora malaisienne sont impliquées de façon significative dans le progrès des pratiques démocratiques en Malaisie. Les discours sur les droits de l’homme et la laïcité – en tant que normes de plus en plus communément acceptées – circulent dans la société malaisienne, encore une fois aidés par la rapide diffusion de l’information et des idées que permettent les nouvelles technologies. L’intervention des institutions de gouvernance internationales, qui répondent souvent aux pressions des groupes malaisiens de défense des droits, a également relevé les attentes en termes de normes démocratiques dans le pays. Les Nations Unies ont récemment pressé le gouvernement malaisien de résoudre les problèmes tels que l’interdiction de l’usage du mot « Allah » par les non-musulmans, et la garantie des droits environnementaux pour les populations indigènes face à l’industrie de l’huile de palme.

Une opposition grandissante, un public fervent et politiquement engagé, et la participation d’une large communauté internationale contribuent à créer un environnement dans lequel le gouvernement a dû accéder à certains standards démocratiques. Le BN commence maintenant à utiliser la puissance des nouveaux médias dont il dispose, et étend sa présence sur les réseaux sociaux, dans un effort de rapprochement avec une population en majorité jeune, et conserver l’autorité dont il jouit depuis des décennies. Néanmoins, les toutes récentes élections de 2013 indiquent un changement latent des attitudes politiques en Malaisie, et sont le signe que le vent va peut-être tourner pour la démocratie dans la nation.

Danielle May est chercheur à l’Université d’Australie du Sud.

Traduction: Louise de Neve
Source (Danielle May/New Mandala): Non-government actors advancing democracy in Malaysia
Photo: DRModeration

Bibliographie :
Case, W 2013, ‘Malaysia in 2012: A non election year’, Asian Survey, vol. 53, no. 1, pp. 134-141.
Castells with Catterall 2001, referenced in Bell, D 2007, Cyberculture Theorists: Manuel Castells and Donna Haraway Routledge, New York.
Miller, E 2004, ‘The Role of Islam in Malaysian Political Practice’, The Fletcher School Online Journal for issues related to Southwest Asia and Islamic Civilization, vol. 4, pp. 1-10.
Siang, L. K. (2009). ‘The Policies of Pakatan Rakyat’, Lim Kit Siang for Malaysia.
Smeltzer, S & Lepawsky, J 2010, ‘Foregrounding technology over politics? Media framings of federal elections in Malaysia’, Royal Geographical Society, vol. 42, no. 1, pp. 86–95.
Welsh, B 2013, ‘Malaysia’s Elections: A Step Backward’, Journal of Democracy, vol. 24, no. 4, pp. 136-150.

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