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Perdu, mais pas oublié : l’héritage du rock’n’roll au Cambodge

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Un film documentaire, intitulé « Don’t Think I’ve Forgotten: Every Record Tells a Story », retrouve des extraits de rock’n’roll, musique perdue du Cambodge pré-révolutionnaire.

Sous le régime des Khmers Rouges entre 1975 et 1979, les musiciens étaient sujets à la pire des censures qui puisse exister : la mort.

Comme beaucoup d’autres choses sous le régime cambodgien de Pol Pot, les morceaux ont été confisqués et détruits, et les musiciens qui les ont produits tués.

Avec la chute du régime démocratique de Kampuchéa en 1979, les souvenirs du rock’ n’roll local et libertaire des années 1960 au début des années 1970 ont été la plupart du temps enterrés aux côtés de ceux qui ont perdu la vie.

Un nouveau film documentaire – dont la sortie mondiale a lieu samedi 11 janvier au Théâtre Chaktomuk de Phnom Penh – a contribué à déterrer cette musique perdue du Cambodge pré-révolutionnaire.

Réalisé par John Pirozzi et avec Youk Chhang – directeur du Centre de Documentation du Cambodge, le plus grand référentiel du pays concernant le régime – en tant que producteur exécutif, le film « Don’t Think I’ve Forgotten: Every Record Tells a Story » [Ne pensez pas que j’ai oublié : chaque enregistrement raconte une histoire], explore la fusion unique de sons étrangers au Cambodge au cours des années 1960 et 1970, ainsi que sa quasi-disparition.

En contraste avec ce qui allait arriver dans les années précédent 1975, un genre musical totalement nouveau était en train d’apparaître, explique M. Pirozzi.

« Ce qui était en train de se produire était complètement novateur », raconte M. Pirozzi. « Ils ont imaginé une façon d’inclure le monde moderne dans leur genre, sans pour autant perdre des mouvements traditionnels… tout en créant quelque chose d’unique ».
« Une très grande scène existait, et pas simplement quelques chanteurs dans leur coin. Dans un si petit pays, où tout sortait d’une ville d’un demi-million d’habitants, la diversité musicale débordait de vitalité », explique-t-il.

Quand il a commencé à travailler sur ce film en 2004, M. Pirozzi a découvert que la musique avait clairement été influencée par des groupes et des chanteurs populaires occidentaux des années 1950, mais il ne pensait pas que, dans les années 60, le rock’n’roll aurait traversé le Pacifique pour atterrir dans un pays aussi petit que le Cambodge.
« L’influence du rock occidental n’a été découverte qu’à la moitié de la réalisation du film », raconte M. Pirozzi, qui explique que son introduction s’est essentiellement focalisée sur le guitariste khmer Mol Kagnol et ses riffs, qui lui ont ouvert les yeux sur l’importance de l’influence occidentale sur les musiciens cambodgiens.

Au début des années 1960, la musique au Cambodge était encore fortement influencée par la culture française, mais à partir du moment où les radios ont commencé à diffuser de la musique pour les troupes américaines au Vietnam en 1965, cela a commencé à complètement changer.

«  Les années 1960 constituent une époque charnière, pas seulement pour le Cambodge mais pour le monde entier. Il y avait comme une sorte d’ambiance cosmique autour de la planète, avec tous ces grands courants musicaux venant des quatre coins du monde », raconte M. Pirozzi.

Ayant déjà recours aux membres de l’intelligentsia cambodgienne pour ramener des enregistrements de France et pour diffuser la radio dans les haut-parleurs installés aux coins de rue, les nouvelles émissions de radio diffusaient de nouveaux genres – et plus particulièrement du rock ‘n’ roll – dans les foyers.

« La radio nationale [cambodgienne] avait pour habitude de diffuser les enregistrements dans des haut-parleurs et les conducteurs de cyclopousse s’arrêtaient pour écouter. La radio transistor a révolutionné cela », explique M. Pirozzi.

Comme les musiciens locaux ont adopté le rock occidental, comprenant Elvis Presley, les Beatles et Santana, le type de musique produite au Cambodge a rapidement évolué.

Intégrant leur propre histoire et leurs traditions dans leur musicalité, l’interprétation cambodgienne du rock est devenue quelque chose d’à la fois « étranger et familier », raconte M. Pirozzi.
«  La musique reflétait l’ère du temps. Les années 60 sont connues pour être une époque idyllique ici et la musique est tout simplement magnifique ».

Mais 1970 a marqué le début d’une nouvelle ère au Cambodge, aussi bien au niveau politique que culturel.

« Dans les années 70, la guerre civile a été déclarée et le coup d’Etat a eu lieu ; il y avait des tensions partout et la musique est devenue plus engagée », a déclaré M. Pirozzi , ajoutant que les musiciens ont commencé à intégrer davantage de sarcasmes et de critiques dans leurs paroles.

La musique rock’n’roll a continué de croître en popularité, jusqu’à être réduite au silence le 17 avril 1975, jour où Phnom Penh est tombé aux mains des Khmers rouges. Sous les Khmers rouges, les idoles du pays – tel que Ros Sereysothea et Sinn Sisamouth – ont été prises pour cible et tuées.

« L’héritage musical qui aurait dû être là pour les jeunes Cambodgiens a été éradiqué », raconte M. Pirozzi .
Cependant, l’objectif des Khmers d’éradiquer la musique du passé du Cambodge est loin d’être atteint : Don’t Think I’ve Forgotten révèle que des milliers d’enregistrements ont survécu aux Khmers rouges et demeurent intacts à ce jour.

« Chaque jour, nous retrouvons de nouveaux enregistrements », déclare M. Chhang, producteur exécutif du film, expliquant que ces enregistrements peuvent aussi bien être re-découverts à l’étranger comme sur les marchés locaux.

« C’est peut-être parce qu’il y avait beaucoup de genres musicaux puissants qu’ils n’ont tout simplement pas pu tous les éradiquer », explique M. Pirozzi.

«  En hommage à la force du peuple cambodgien malgré ce qu’il a vécu, ce genre de film constitue selon moi un témoignage de l’esprit humain qui, quoi qu’il arrive, continue de vivre et de résister » dit-il.
Pour M. Chhang, la préservation de la musique est aussi un moyen de comprendre de manière plus approfondie le pays.

«  La musique est la meilleure réponse pour aider les gens à comprendre la complexité de l’histoire du Cambodge » explique-t-il.

La première mondiale de « Don’t Think I’ve Forgotten: Every Record Tells a Story » a lieu au Théâtre Chaktomuk le samedi 11 janvier à 18H30.

Traduction : Aliénor Simon
Source (Alice Cuddy/Cambodia Daily) : A Lost, But Not Forgotten, Rock ’n’ Roll Legacy
Le page Facebook du film
Photo: Bakesei Chan Krung, le premier groupe cambodgien de rock’n’roll (Documentation center of Cambodia)

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