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Thaïlande: pourquoi la région du Nord Est soutient Thaksin

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Le vaste programme social – qui a fermement ancré la population rurale au parti Pheu Thai du Premier ministre Yingluck Shinawatra – a joué un rôle crucial le mois dernier lors des manifestations meurtrières qui ont à nouveau bloqué Bangkok.

Suthep Thaugsuban, l’ancien vice-Premier ministre du parti Démocrate dirigeant les manifestations, a vu dans la foule la chance d’élargir la protestation pour tenter de conduire la famille Thaksin hors du pouvoir et même, si possible, hors de Thaïlande.

Mais la dissolution du Parlement et l’appel à de nouvelles élections dans les 45 jours par le Premier ministre lui a rappelé, une fois de plus, qu’il ne dispose pas d’assez de votes pour changer la donne et détourner le pays de l’impressionnante machine électorale de Thaskin (ancien Premier ministre actuellement en exil, frère de l’actuelle Premier ministre actuel, ndlr).

Cela dit, ce qui se passe à l’heure actuelle en Thaïlande ne tourne pas uniquement autour de Thaksin ou même des conflits entre les élites. Il s’agit davantage d’un changement socio-économique qui a débuté bien avant l’arrivée de Thaksin au pouvoir.

L’ancien régime, pré-Thaksin, soutenu par la classe moyenne de la capitale, se sent en effet menacé par les masses provinciales qui ont soutenu le premier gouvernement de Thaksin en 2002, et ont commencé à se renforcer et à s’enrichir grâce à de nouvelles mesures gouvernementales : les soins médicaux, maintenant universels, ont été intégrés au régime de pension sociale. De plus, la Thaïlande est devenue le plus grand pays de microcrédit au monde, bénéficiant de 21 624 fonds communautaires pour 12 millions de membres.

Cependant, il reste de grandes disparités entre les populations du nord-est et celles des zones urbaines. La Banque Mondiale estime que 72% des dépenses publiques générales de la Thaïlande sont versées à Bangkok, où se concentre 27 % de la population, qui produit 26 % du PIB. En revanche, même après la mise en place de vastes programmes sociaux par les administrations successives de Thaksin, le nord-est, ou Isan, où se concentre 34 % de la population, ne reçoit que 6 % des dépenses publiques.

Depuis des générations, les communautés rurales du nord-est envoient leurs fils à Bangkok pour travailler dans la construction ou conduire des tuk-tuk, et leurs filles, pour devenir femme de ménage ou travailleuse du sexe.

Le dernier rapport économique sur la Thaïlande, publié par la Banque Mondiale, montre que les taux respectifs de mortalité maternelle et infantile ont été considérablement réduits et que plus de 95 % de la population a maintenant accès à l’eau potable et à l’assainissement, ce qui atteste de la réussite de la « Thaksinomics », aux niveaux politique et économique.

La succession des gouvernements de Thaksin a changé la dynamique dans la répartition des votes régionaux. Leur accent sur les zones rurales a permis à la partie nord de la Thaïlande – qui abrite un tiers des électeurs du pays – de s’affirmer dans l’isoloir. Thaksin a ainsi mobilisé les habitants de ces régions éloignées, dont beaucoup n’avaient jamais été inclus dans la politique.

Selon l’étude de notation économique menée par Guido Vanhaleweyk, publiée sur le ThaiWebsites.com, la Thaïlande du nord-est, autrefois considérée comme un « trou perdu », plus pauvre que Bangkok, rejoint maintenant le reste du pays, et génère un niveau de croissance du PIB plus rapide que celui de la capitale. S’appuyant jadis presque exclusivement sur l’agriculture de subsistance, le nord a désormais des industries, des centres commerciaux et des universités.

A Chiang Mai, capitale du nord et deuxième ville de la Thaïlande – qui ne fait pas partie de l’Isan – les signes de croissance économique sont partout. Le secteur de la construction est en plein essor : d’imposants écriteaux à chaque grand carrefour annoncent de nouvelles maisons et condominiums à des prix similaires à ceux pays occidentaux.

Une promenade dans les rues branchées, comme Nimmanhemin Road, révèle une ville bien loin des temples et des habitations pittoresques de l’image « carte postale » de Chiang Mai : il ne manque pas de richesses dans ce quartier moderne et dynamique, où le luxe du XXIè siècle se retrouve dans les nouvelles voitures et les derniers bars à la mode et restaurants hors de prix. Pour l’instant du moins, Chiang Mai est une ville en expansion.

Tant que les Thaksins promettent davantage de changements, le soutien à leur parti demeurera fort.

Ces changements sociaux radicaux ont été basés sur des programmes sur lesquels les classes urbaines de Bangkok se sont cassé les dents. Par exemple, le dernier gouvernement, dès sa mise en place, a créé le fameux programme de subvention du riz en octobre 2011 s’appliquant à toute production de riz locale destinée à la vente. Selon le rapport de la Banque Mondiale, le prix promis est fixé à environ 50 % plus cher que les prix mondiaux.
Les agriculteurs thaïlandais ont ainsi vendu des millions de tonnes de riz au gouvernement, mais celui-ci est en train de pourrir dans les entrepôts. L’incapacité du gouvernement à le vendre sur le marché mondial a dégradé la rang du pays, qui n’est plus le plus grand exportateur de riz du monde [ndt : la Thaïlande est désormais derrière l’Inde et le Vietnam], ainsi que la perte de milliards de dollars américains.

Le gouvernement semble désormais dans l’incapacité de vendre les 14 millions de tonnes de riz produit. Dans son rapport de décembre 2012, la Banque Mondiale estime que le coût du régime à la trésorerie nationale était de 12,5 milliards de dollars américains, soit 3,4 % du PIB. Depuis, la dette a presque doublé. Bien que le programme de subvention du riz ait enragé les élites de Bangkok, il a satisfait les 88 % des 5,4 millions de pauvres qui vivent dans les régions rurales et demeurent de fidèles électeurs de Thaksin.

Ce système a également donné lieu à un accroissement de la corruption : de nombreux rapports révèlent que des commerçants vont au Cambodge et au Myanmar pour acheter du riz peu cher afin de le revendre au gouvernement thaïlandais au prix mondial.

En outre, le régime Pheu Thai a ordonné une augmentation de 40 % du salaire minimum, largement plus élevée que les hausses annuelles du salaire minimum de l’ordre de 2,5 % par an en moyenne. Pendant ce temps, les classes moyennes de Bangkok, redevables au roi et à sa cour, se retrouvent accrochées au statu quo et aux traditions qu’elles représentent.

Face à la situation, des chercheurs de l’Ethnographic Edge ont créé un algorithme, tenant compte des données de la couverture médiatique des crises passées en Thaïlande, afin de prévoir les événements à venir. Les résultats suggèrent une augmentation non négligeable des tensions politiques à court terme.

Les chercheurs ont ensuite demandé à des Thaïlandais de commenter les résultats et ont constaté qu’en réalité plusieurs cycles de conflits pourraient bientôt entrer en jeu.

Après l’anniversaire du Roi, l’opposition du Parti Démocrate n’a pas perdu de temps pour remettre ses ambitions en avant. Les médias ont d’ailleurs rapporté un nombre de 150 000 manifestants à Bangkok contre Thaksin. Les démocrates, qui détenaient alors 153 des 500 sièges à la chambre, ont annoncé qu’ils allaient démissionner, obligeant ainsi la dirigeante Yingluck à s’incliner face aux pressions et à dissoudre le parlement.

Cette action peut également être vue comme une initiative stratégique : avec la dissolution du Parlement, les manifestants auront désormais d’autres sujets en tête. Toujours selon nos sources locales, ces mesures ne suffiront pas à calmer les rues de Bangkok. L’agitation politique met en exergue des questions socio-économiques profondément enracinées. La stabilité du pays à long terme pourrait être en jeu.

Traduction: Aliénor Simon
Source (Eduardo Zachary Albrecht et Betty Chemier / Asia Sentinel): Programs that Keep Thailand’s North in Thaksin Camp. Les auteurs sont chercheurs de l’Ethnographic Edge.

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