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Mékong: un nouveau barrage inquiète le Cambodge, la Thaïlande et le Vietnam

Malgré les recherches de la société d’investissements, les autorités des pays concernés doutent encore de l’impact sur les poissons du premier barrage sur le cours principal du Mékong, le barrage de Don Sahong .

Sous une petite maison de bois dans le sud du Laos se trouve un laboratoire de fortune, à deux pas de la rive du fleuve Mékong. De petits récipients en plastique y ont été empilés sur une table lors d’une visite, chacun portant une étiquette au nom de l’espèce qu’il contient : monotreta fangi, puntius brevis, pangasius. 

En récoltant les larves d’espèces de poisson originaires du Mékong dans la région de Si Phan Don ou « les 4000 îles », la société malaisienne d’investissements Mega First Corporation espère en apprendre plus sur les routes migratoires des poissons dans la zone pressentie pour accueillir le barrage hydroélectrique Don Sahong (240 MW). Il s’agit du premier barrage sur le cours principal du Mékong, et le débat s’intensifie sur les dégâts qu’il pourrait causer à l’industrie de la pêche dans les pays en aval – le projet est localisé à quelques kilomètres seulement de la frontière cambodgienne.

« La rumeur insinue que ces impacts ne peuvent être atténués… La plus forte rumeur affirme que l’ensemble des personnes dépendant de l’industrie de la pêche souffriraient si le projet était mené à bien », affirme Peter Hawkins, manager environnemental senior de Mega First – qui construit le barrage – , le jour précédent la visite d’un groupe de fonctionnaires cambodgiens et vietnamiens au laboratoire, venus évaluer les efforts de l’entreprise pour identifier les espèces de poissons. « Ces déclarations partent du principe qu’il est impossible d’atténuer les impacts, mais nous affirmons que c’est possible car il existe des voies alternatives. »

Pourtant, ses efforts pour convaincre ses visiteurs que les recherches de l’entreprise sur les poissons sont rigoureuses ont laissé les deux délégations de marbre, tout comme les trois jours d’efforts déployés en relations publiques.

Selon M. Hawkins, Mega First avait contacté un expert cambodgien de l’industrie de la pêche afin d’identifier les espèces des larves que l’entreprise a récoltées dans les canaux. Mais l’expert cambodgien était absent, et lorsque Te Navuth, secrétaire général du Comité national cambodgien du Mékong lui a demandé où l’ « expert » avait travaillé au Cambodge, M. Hawkins a dit ne pas s’en souvenir : « Peut-être au ministère de l’Industrie de la Pêche », a-t-il hasardé.

Bien qu’admettant n’avoir aucune expertise sur de tels sujets, M. Hawkins a répété tout au long du voyage que les méthodes d’atténuation des impacts du barrage Don Sahong fonctionneraient, grâce à sa « localisation, localisation, localisation ».

Alors que le Mékong serpente à travers le sud du Laos, il se fractionne en une multitude de canaux qui se rejoignent près de la frontière entre le Laos et le Cambodge.
Le canal Hou Sahong – sur lequel sera construit le barrage – est l’un des sept canaux proches de la frontière, et Mega First est convaincue qu’en imitant les caractéristiques physiques du Hou Sahong, les deux canaux les plus proches, le Hou Xang Pheuak et le Hou Sadam, peuvent être utilisés pour faire dévier les poissons de leur route migratoire traditionnelle.

« Le Hou Sahong est de loin la principale route utilisée par les poissons en saison sèche » a dit Garry Thorncraft, consultant en passes à poisson pour Mega First.
« Il y a certaines caractéristiques dans le canal Sahong qui permettent aux poissons de le traverser – il a un grand débit d’eau et une inclinaison suffisamment douce pour que les poissons puissent la remonter et la traverser » a dit M. Thorncraft.

Imiter le Hou Sahong impliquera soit d’élargir le Hou Xang Pheuak et le Hou Sadam, soit de rendre leurs fonds moins abrupts afin que les poissons puissent s’y déplacer plus facilement.

« Ce qu’il faut, c’est que le projet fournisse les mêmes conditions qui existent dans le Sahong », a dit M. Thorncraft. « Il ne s’agît pas d’inventer un nouveau passage pour les poissons ou de le redessiner. Il s’agît de copier ce que la nature a déjà fait d’efficace. »

Mais le volume et la vitesse de l’eau du canal Hou Sahong sont nettement différents des canaux voisins, aux courants tièdes et aux passages étroits.

Pour générer plus d’électricité, Mega First prévoit également d’exploiter au maximum le cours du Hou Sahong en saison sèche, en excavant des rochers du lit de la rivière afin d’approfondir le nord de l’anse et d’enlever les îles qui bouchent par endroits le canal.

Cela assurera que 40 à 50% de l’eau du Mékong s’écoulant en saison sèche soit déviée en aval du canal vers les quatre énormes turbines hydroélectriques du barrage.

Même M. Thorncraft estime que cela signifierait qu’une grande partie des poissons migrateurs se déplaçant en saison sèche devrait passer par le canal Hou Sahong et contourner ces turbines « adaptées aux poissons »: « A partir de là, vous pourriez supposer que parmi les poissons remontant pour migrer, près de 40% viendraient directement dans le Sahong, et 60% pourraient passer par d’autres canaux », explique-t-il.

Les turbines, en théorie, ne devraient pas tuer les poissons qui les traversent, parce-qu’elles tournent à une vitesse moindre que les turbines traditionnelles. Nombreux sont ceux qui n’ont pas été convaincus par l’argumentaire de vente de Mega First et du gouvernement laotien.

Alors que le Laos prétend que le barrage Don Sahong ne sera qu’un « barrage d’affluent », il est prévu de détourner presque 50% des eaux du Mékong vers le Hou Sahong, ce qui signifie qu’il ne s’agît plus simplement d’un affluent, selon Stew Motta, un représentant du groupe de recherche Challenge Program on water and food, qui faisait également partie du voyage : « Si 45 à 50% du Mékong partira dans le Hou Sahong durant la saison sèche, cela fait du projet un barrage du cours principal » selon lui.

Selon le Mekong Agreement – un document non contraignant régissant les développements sur le cours principal du fleuve Mékong, signé par les pays membres de la Mekong River Commission (MRC) : le Cambodge, le Laos, le Vietnam et la Thaïlande, en 1995 – tout projet hydroélectrique sur le cours principal doit être soumis à un long processus de consultation entre les pays: « Je pense que l’accord laisse beaucoup de place à l’interprétation mais en général, l’esprit de cet accord impliquerait d’organiser une consultation entre pays membres du MRC » selon M. Motta.

Viraphonh Viravong, ministre délégué laotien de l’Énergie et des mines, réfute cette interprétation: « Tous les juristes seraient d’accord pour dire que rien n’est clair… dans cet accord. Si je veux aménager un petit développement dans un petit canal de notre pays, devons-nous demander aux autres pays membres ? Est-ce juste ? » a-t-il demandé. « Il s’agît de notre souveraineté. C’est pourquoi, par principe, je ne peux pas être d’accord avec cette consultation » affirme-t-il.

Il y a plus de 200 espèces de poissons dans cette région, et le barrage aura des conséquences sur elles, a dit Ian Baird, professeur de géographie assistant à l’Université du Wisconsin-Madison et l’un des principaux scientifiques spécialistes de la pêche dans la région des chutes de Khone au Laos.

« Le barrage aura certainement un impact sur les poissons au Cambodge, en Thaïlande et au Vietnam. Même l’étude d’impact environnemental reconnaît que les poissons descendant la rivière seront touchés, et que les conséquences sur les poissons remontant le courant demeurent incertaines », écrit M. Baird dans un e-mail. « Les constructeurs du barrage ne seront peut-être pas en mesure de résoudre totalement les problèmes au fur et à mesure qu’ils se poseront, et si ce n’est pas le cas, les habitants de toute la région en paieront le prix » ajoute-t-il.

Le consultant de Mega First, M. Thorncraft, n’était lui-même pas entièrement convaincu étant donné les incertitudes planant sur les méthodes d’atténuation d’impacts que son entreprise prévoit de tester: « Je suis un chercheur professionnel, alors oui, donnez-moi 20 ou 30 années de recherche supplémentaires et je serais bien plus heureux en fin de compte » a dit M. Thorncraft à propos de ses capacités à prévenir un désastre pour les communautés de l’aval de la rivière. Néanmoins, a-t-il dit, il faut faire l’expérience. « C’est une décision qu’il faut prendre… Parfois, la seule manière d’améliorer ces projets est de travailler pour le projet plutôt que de se tenir à l’écart en jetant des cailloux. »

Long Sochet, représentant de la communauté de pêche Tonle Sap, du Cambodge, est l’un de ceux qui sont convaincus que faire une telle expérience est inacceptable: « Rien ne garantit que les poissons ne seront pas affectés. Qui sera responsable face aux pêcheurs de la région du bas du Mékong qui comptent sur la pêche pour vivre, et la rivière où les stocks de poissons sont affectés ? ».

Traduction : Hélène Nourdin
Source (/Cambodia Daily): Laos Hydropower project stirs environmental fears
Photo: Nontarat Phaicharoen

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