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Un temple historique découvert dans une plantation d’hévéa au Cambodge

Le temple de Prasat Ta Nang, qui vient d’être découvert dans la province de Raranakkiri pourrait être un lieu d’une grande importance historique, mais il se situe à l’heure actuelle sur une concession économique.

Comme la plupart des structures millénaires découvertes dans les forêts cambodgiennes, les habitants connaissaient celle-ci depuis bien longtemps.

Les villageois de la minorité ethnique Jarai connaissaient non seulement le lieu isolé de Ratanakkiri dans la province d’O’Yadaw, mais vénéraient  également les pierres rouges du temple comme sanctuaire où ils apportaient des offrandes.

Pour les représentants gouvernementaux concernés, ce site historique – que les Jarai nomment Prasat Ta Nag – demeure une nouvelle découverte dans une partie du pays où il y a très peu de monuments.

Le temple Ta Nang – dont la construction pourrait être antérieure à celle du temple d’Angkor – mesure environ cinq mètres de haut dans un coin isolé de la forêt près de la frontière vietnamienne.

Pour les Jarai, ce monument fait partie de leur culture. Il s’agit « d’un temple précieux du patrimoine des Jarai, en tant que construction vernaculaire centenaire. C’est l’unique temple construit par la minorité Jarai. Ce temple est notre héritage et c’est un lieu très puissant », explique Sev Hen, le chef de la communauté Jarai de la commune de Yatung. « Les membres de notre minorité effectuent toujours des prières lorsqu’il vont en forêt près du temple », ajoute-t-il.

À l’heure actuelle, seuls deux autres sites de la province de Ratanakkiri sont répertoriés sur le site du ministère de la Culture, selon Hab Touch – directeur général du département « Patrimoine » du ministère de la Culture – Prasat Ta Nang est un temple historique connu et répertorié bien qu’il ne soit pas référencé sur le site Internet. Hab Touch explique cela par le manque de moyens techniques au ministère.

L’autre difficulté que soulève Prasat Ta Nang réside dans sa localisation dans une concession économique appartenant à la Men Sarun Compagny.

Un représentant de Men Sarun Compagny raconte que les autorités de la province de Ratanakkiri n’ont pris conscience de l’existence du temple qu’il y a quelques mois.

« J’ai été informé par les autorités de la province de la récente découverte d’un monument sur les terrains de la société », explique Meas Sokun Mony, le porte-parole de la société. « Toutefois, nous ne savons pas si le temple se trouve réellement sur les terrains de la concession de la Men Sarun Company, ou bien s’il se trouve sur ceux de la compagnie adjacente Heng Heap Co. », affirme-t-il.

Heng Heap Co. opère sous la coupelle de la Men Sarun Compagny, un groupe spécialisé dans les plantations d’hévéa et autres projets agro-industriels.
Alors que le chef de la communauté, M.Hen, explique aux villageois Jarai qu’ils peuvent toujours visiter le site, un guide local raconte que des employés de la concession lui ont interdit l’accès au site lors de sa visite il y a deux mois.
En tant qu’habitué des lieux, Rin Samnith voulait estimer le potentiel écotouristique du site, avec ce monument siégeant dans une magnifique forêt.

« Je voulais, il y a environ deux mois, voir le monument et la forêt – en tant que construction cohabitant avec la nature – en vue de préparer un itinéraire touristique, mais l’accès m’en a été refusé par les employés de la société », explique-t-il.
« Ces employés nous ont  expliqué qu’ils ne nous laisseraient pas passer tant que nous n’aurions pas laissé nos appareils photos. Nous avons dû les déposer accompagnés de nos cartes d’identité. »

Avec l’évolution des forêts naturelles de Ratanakkiri, nous pouvons voir le taux alarmant de concessions octroyées par le gouvernement. Il reste très peu de zones où les touristes peuvent profiter de la nature, affirme Pierre-Yves Clais, écrivain et propriétaire du Lodge des Terres Rouges à Banlung City, qui a pu visiter Ta Nang.
Des études plus approfondies sont nécessaires pour déterminer si le monument est pré-angkorien, comme le croit le ministère. A l’heure actuelle, le temple est la seule structure patrimoniale non négligeable dans la province de Ratanakkiri et  en tant que site connu ayant quelques caractéristiques identifiables, explique M.Clais.

Puisque les sites d’Angkor ont déjà été identifiés dans la région, il doit y avoir d’autres temples comme celui de Ta Nang, affirme-t-il. Étant donné qu’il existe des sites historiques Cham près de la frontière vietnamienne et jouxtant la province de Ratanakkiri, il serait intéressant de faire des recherches sur les délimitations des territoires Khmer et Cham, il y a un millénaire de cela, ajoute-t-il.
« Nous avons besoin de délimiter une zone [autour du site de Ta Nang] où les archéologues peuvent travailler », estime M. Clais.

En 1996, le Cambodge a adopté la loi de Protection de l’Héritage Culturel (LPHC), dans le but  – comme en atteste l’article 1 – « de protéger l’héritage culturel national et la propriété culturelle de manière générale contre les destructions illégales,  les modifications, les altérations, les excavations, l’aliénation, l’exportation et l’importation »  des biens culturels.

La loi mentionne dans l’article 37 que toute activité ou construction doit être arrêtée là où un site culturel a été localisé, et cela jusqu’à ce que des mesures soient prises pour sa protection.

« Malheureusement, bon nombre de protections prévues par la LPHC doivent être validées sous forme de sous-décrets, et beaucoup d’entre eux n’ont pas encore été rédigés », a expliqué Terressa Davis, une avocate travaillant pour l’ONG internationale du Comité des Avocats pour la préservation du Patrimoine Culturel.

« Le ministère [de la Culture] est bien conscient de cela et travaille très dur pour combler les lacunes de la loi : les autorités ont identifié « l’archéologie préventive » – dans des situations comme celle de Prasat Ta Nang – comme une priorité absolue ».
Dans le cas de Prasat Ta Nang, une autre loi entre en jeu, car le temple est situé sur une concession de terres privées.

Selon Matthew Rendall, du cabinet d’avocats Sciaroni et Associés à Phnom Penh « de nos jours, les antiquités et les patrimoines sont régis par la loi foncière de 2001. Dans cette loi, il est stipulé sans équivoque que toutes les antiquités appartiennent à l’Etat et que l’enregistrement n’est pas un problème ». La loi stipule que cela inclut les « patrimoines archéologiques, historiques et culturels », ajoute-t-il.

En ce qui concerne les concessions économiques de terres privées et les sites patrimoniaux, d’après lui, les « sites archéologiques existants devraient tout simplement ne jamais faire partie d’un titre de propriété. Pour les concessions, ces sites devraient être pris en considération dans une enquête de terrain sur la concession avant l’octroi de celle-ci. Ensuite, la zone contenant le site historique devrait séparée de la zone de concession. Au minimum, l’accord de concession devrait contenir des dispositions portant sur les sites archéologiques. Même s’il y a un propriétaire (privé) du terrain, le gouvernement devrait toujours avoir un droit d’accès afin de protéger toutes les antiquités qui s’y trouvent ».

M. Sokun Mony de la Men Sarun Company a dit que la société allait coopérer.

« Je serais heureux de coopérer avec les autorités si elles ont besoin de moi pour aider à protéger et préserver la forêt autour du temple, car je souhaite voir ce site se transformer en nouvelle destination touristique », a-t-il dit, ajoutant qu’il allait enquêter sur le rapport dans lequel des visiteurs se sont vu récemment refusé l’accès au site.

Selon le gouverneur Dak Sar du district de O’Yadaw, membre de la minorité Jarai, les autorités provinciales de Ratanakkiri sont actuellement en train de réfléchir sur le devenir de Prasat Ta Nang.

« Les autorités de la province, du plus bas niveau jusqu’au niveau provincial et en particulier les responsables du ministère provincial de la Culture et des Beaux- Arts, ont récemment visité le site et ont annoncé qu’ils allaient mettre en place un mécanisme solide pour protéger le site de la démolition et garder les arbres entourant le site », ajoute-t-il.

« Les autorités veulent utiliser ce site comme une nouvelle destination touristique dans la province ».

En dépit de la posture rassurante de la part de la Men Sarun Company et des fonctionnaires provinciaux pour que Ta Nang soit préservé, M. Clais explique qu’il est sceptique face au projet, après avoir constaté qu’une importante déforestation dans la province avait déjà eu lieu.

« L’écotourisme n’apporte jamais de bonnes nouvelles », selon lui.

Traduction: Aliénor Simon
Source (Cambodia Daily): Ratanakkiri temple now in land concession

Aussi:
The temple at the heart of the dying forest
Forêts, temples et bulldozers … le meurtre prémédité de l’écotourisme à Ratanakiri (Le Petit Journal)
Photo: P.Y. Clais

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