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Singapour: un artiste atteint du Sida expulsé du fait de sa maladie

A Singapour, les malades du Sida ne sont pas admis à entrer sur le territoire et les immigrés déclarés séropositifs lors de leur séjour sont expulsés. Témoignage.

Au mois d’octobre 2012, une de mes connaissances fut empêchée de revenir a Singapour à cause de son état de santé: elle est séropositive.

Mon ami est un étranger qui a vécu à Singapour pendant 10 ans. Il s’est fait beaucoup d’amis proches, a réussi une carrière d’artiste, a construit sa vie autour de son pays d’adoption, et a même été récemment diplômé de l’une de nos meilleures universités avec mention.

Cependant, tout cela n’a plus d’importance maintenant qu’il est séropositif, ayant contracté le virus alors qu’il vivait a Singapour. Il a découvert cela alors qu’il était encore étudiant et a immédiatement cherché une aide médicale.

Comme cela est de mise, le ministère de la Santé est notifié de tels cas. Et l’Autorité de l’Immigration et des Checkpoints (ICA) va agir afin d’expulser ces personnes de Singapour conformément aux directives du ministère de la Santé, renvoyant spécifiquement à la loi sur les maladies infectieuses.

En 1998, des amendements ont été apportés à la Section 8 de la loi singapourienne sur l’immigration afin d’inclure les étrangers porteurs du virus du sida dans la catégorie des “immigrants interdits”, au même titre que les vagabonds, les prostituées, les proxénètes, les trafiquants d’humains, les criminels et quiconque “plaide le renversement du gouvernement par la force ou de manière violente” ou “l’assassinat de fonctionnaires”.

Soutenu par son école et ses professeurs, mon ami a fait appel auprès de l’ICA afin de pouvoir continuer ses études, et je suppose qu’ils lui ont donne une période de grâce jusqu’à la fin de ses études avant de le faire sortir, car tel que je l’ai compris certaines instances forcent les étrangers – même ceux qui sont mariés à des locaux – à quitter le pays dans les deux semaines suivant la découverte de leur infection. Ils peuvent faire appel, mais cela peut être un processus de longue haleine s’étirant parfois jusqu’à 2 ans, et le résultat ne sera peut-être pas en leur faveur.

Nos lois sont-elles trop discriminantes?

Lorsque mon ami a découvert son état de santé, il a immédiatement cherché une aide médicale. Il est toujours suivi régulièrement.

Mon ami, bien qu’ayant moins de 30 ans, a apporté beaucoup à Singapour. C’est un artiste plein d’avenir impliqué dans de nombreux projets artistiques à Singapour, a collaboré avec des personnalités locales du milieu de l’art respectables et renommées dont certaines ont reçu des prix culturels, et fait partie du peu de jeunes artistes étrangers basés a Singapour ayant aidé à accroître la visibilité de notre pays sur la scène artistique locale et internationale. De plus, il a exercé en tant que commissaire d’expositions et a organisé des échanges avec de jeunes artistes du monde entier. Il a réalisé tout cela sans penser que Singapour n’était que son pays adoptif. Quand il lui a été interdit de revenir suite à un voyage d’une journée de l’autre côté du détroit, il m’a dit qu’il s’était soudain senti répudié. Au checkpoint, on lui a courtoisement déclaré qu’il ne pouvait plus entrer à Singapour, donc se rendre chez lui, et qu’il devait simplement « demander à ses amis de lui transférer de l’argent pour prendre un vol retour ». Depuis, il est rentré dans son pays d’origine.

Singapour fait partie des 23% des 193 membres de l’OMS pratiquant cette interdiction sur les individus porteurs du virus du VIH, interdiction décrite par l’ONU comme étant « contre-productive et discriminatoire ». Selon des rapports sur le SIDA des pays ne pratiquant pas cette interdiction, il n’y a pas de hausse rapportée du VIH en leur sein. C’est un point qui a été prouvé par le Rapport Global 2013 de UNAIDS.

En effet selon ce rapport, “les restrictions liées au VIH concernant l’entrée, le séjour ou la résidence peuvent limiter les velléités des individus à se faire tester volontairement et entraver l’assiduité des traitements. ». De plus, il insiste sur le fait que « ces lois et la manière dont elles sont appliquées violent les droits de l’homme des gens vivant avec le VIH ».

Les pays qui ne pratiquent pas ce type d’interdiction promeuvent un traitement accessible contre le virus du SIDA. Plus d’individus – locaux et étrangers – sont ainsi enclins à se faire tester et soigner car il y a moins de discrimination. Finalement, ce sont l’accessibilité et la responsabilité de la part du pays qui vont sauver des vies.

De manière presque ironique, mon ami était suivi régulièrement par son médecin et était bénévole pour l’ONG “Action for AIDS”, travaillant sur une campagne luttant contre la discrimination jusqu’au jour de son interdiction d’entrée. Ses œuvres et ses projets abordaient également le sujet de la discrimination. Il est triste de voir qu’il a travaillé si dur pour lutter contre une discrimination, qu’il subit désormais lui-même.

Avec une lettre d’un médecin, un rendez-vous médical confirmé et une levée temporaire de son interdiction d’entrée par l’ICA, mon ami a pu revenir à Singapour en février 2013 pour un rendez-vous médical, mais a dû subir environ 1h de questionnement et d’examen minutieux à l’immigration.

Son médecin lui a ensuite donné un rendez-vous de suivi pour le 29 octobre 2013. Les choses réglées de manière interne une fois encore, il est arrivé à l’aéroport de Changi le 23 octobre. Au comptoir d’immigration, on lui a demandé pourquoi son séjour s’étendait à deux semaines (les malades du SIDA doivent effectuer un test sanguin pendant au moins une semaine – et parfois même jusqu’à trois semaines si d’autres tests complémentaires sont nécessaires – avant leur rendez-vous médical et les médecins ne sont là que certains jours de la semaine, en rotation). Quand mon ami leur a dit qu’il fallait au moins une semaine pour obtenir les résultats des tests sanguins, il a dit que l’officier s’était moqué de lui, affirmant que « cela ne prend pas autant de temps ». Médicalement parlant, une semaine est le délai minimal requis afin d’obtenir les résultats sanguins des malades du SIDA en raison des procédures plus intensives requises pour surveiller leur condition.

Il a été placé en salle de détention, s’est fait confisquer son téléphone, on lui a demandé de compter combien d’argent il avait sur lui et n’a pas pu discuter avec les officiers. Après 4h d’attente, il a dû payer $61 de « frais de sécurité », a été escorté par la police jusqu’à la porte d’embarquement d’un vol pour son pays d’origine et a été de nouveau déporté, sans explication donnée ni une chance de clarifier la situation. Il a dit qu’on lui avait parlé de manière « rude » dans la salle de détention et qu’il s’était senti « comme un criminel ».
De l’éducation pour l’humanité, ou le pouvoir aux ignorants?

Lors de ce dernier épisode, mon ami s’est vu interdire le droit de parole, et les officiers d’immigration n’ont même pas pris la peine de vérifier ses dates de rendez-vous ou la crédibilité de ce qu’il disait. Mon ami a dit qu’il a eu l’impression que l’officier était en train de « sauver Singapour et ses enfants d’un virus zombie » – pour reprendre ses termes. L’éducation pourrait nous faire réaliser que les personnes atteintes de VIH ne sont pas des zombies, n’ont pas la rage, et ne se promènent pas avec l’intention d’infecter les autres. Une assistante sociale à qui j’ai parlé m’a dit que la raison derrière ces règles draconiennes est « d’empêcher l’interaction sociale », une règle qu’elle-même questionnait. Oui, je sais que nous avons besoin d’une patrie sûre et sécurisée, mais discriminer certains groupes de personnes n’est certainement pas le meilleur moyen pour y arriver, surtout si les raisons – et les règles – ne sont pas logiques ou fondées sur des preuves quantitatives. A cause de ce manque d’éducation, nous manquons de conscience et d’empathie.

L’année qui vient de s’écouler a été éprouvante pour mon ami, car il a fait appel plusieurs fois à l’ICA par le biais d’un sponsor singapourien et même à travers des députés et des ministres du Cabinet – avec l’appui de solides documents venant de membres notables du milieu des arts, décrivant ses contributions et son caractère. Malheureusement, tout cela semble être invalide maintenant que son statut sérologique est « différent des autres ».

Toutes les réponses de l’ICA sont revenues avec les mêmes lignes laconiques : « Nous avons étudié votre appel avec attention. Nous regrettons de vous informer qu’il a été rejeté ».
Si l’on met à part ses controbuttions et son caractère, mon ami a choisi d’être responsable en se faisant traiter Singapour lors de son premier diagnostic. Il aurait pu passer un test anonyme et échapper au radar du ministère de la Santé. Que dire des milliers de personnes qui passent nos portes diverses – peu importe leur condition médicale – sans être détectées?

Alors, cette loi existe-t-elle pour pénaliser les étrangers responsables? De plus, pourquoi nos agents de première ligne – qui manquent d’expertise et de connaissance dans ces domaines (médicaux) – ont le pouvoir de décider du destin de quelqu’un, même si celui-ci détient des documents de soutien provenant de plus hautes autorités ou de professionnels?

« Zéro discrimination »

La 8è conférence de Singapour sur le SIDA, qui a eu lieu en novembre 2012 et soutenue par le Bureau de Promotion de la Santé, avait pour thème : « Arriver à zéro: zéro nouvelle contamination du VIH, zéro discrimination, zéro mort due au SIDA »  – conformément à la vision actuelle de UNAIDS.

Ce que j’ai écrit là ne changera peut-être pas les lois ou ne fera peut-être pas beaucoup bouger les choses – pour l’instant, je reste plein d’espoir –, mais la seule chose que je demande est que, en tant qu’être humains, nous commencions peut-être à penser un peu plus au système que nous avons laissé mettre en place par nos autorités afin d’assurer une efficacité réglée comme une horloge. Et profitons de la journée mondiale du SIDA le 1er décembre, pour peut-être, simplement peut-être, avoir un regard un peu plus critique – et plus intelligent- sur nos pratiques internes, pour le bien, et l’amour, de toute l’humanité.

« Regardons maintenant l’objectif zéro discrimination. C’est le thème général qui transcende tous les autres. Nous ne pourrons pas enrayer la diffusion du virus du SIDA avant de faire des avancées majeures contre la stigmatisation et la discrimination dont souffrent les personnes vivant avec ce virus et les communautés les plus affectées ». Professeur Roy Chan, Vice-Président, 8e Conférence de Singapour sur le SIDA, novembre 2012.

Traduction: AlterAsia
Source (R. Lin/The Online Citizen): A “prohibited immigrant”

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