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Faire campagne pour la réforme agraire en Indonésie

Interview avec Rahmat Ajiguna, secrétaire général de l’Alliance pour la reforme agraire (AGRA).

L’organisation, qui représente les paysans d’Indonésie, est financée presque entièrement par les cotisations de ses quelque 250 000 membres. Elle a été fondée en 2004 dans le but de fédérer plusieurs organisations paysannes et de formuler un discours cohérent concernant la reforme agraire. La direction d’AGRA a répondu aux questions d’Eve Warburton sur la sécurité et la souveraineté alimentaires en Indonésie.

Que veut dire « être dans l’insécurité alimentaire » en Indonésie?
Tout d’abord, commençons par dire qu’il y a un problème avec la conception même de sécurité alimentaire. De manière générale cette notion ne prend pas en compte la provenance des produits consommés. Tant qu’il y a de la nourriture, il y a de la sécurité. Afin d’atteindre ce but, le gouvernement indonésien a choisi la solution la plus simple en important des denrées.

Nous pensons qu’il est plus important de parler de souveraineté alimentaire, notion qui se rapporte à la production de nourriture ici, en Indonésie, et ce afin d’atteindre la sécurité. Notre pays est un pays agraire. En réalité nous n’avons pas besoin d’importer de la viande d’Australie ou de l’ail de Malaisie ou encore de Chine. Or le gouvernement a choisi d’importer plutôt que d’investir dans la production. C’est sur cette question que nous avons une vision différente de celle du gouvernement : notre conception de la sécurité alimentaire n’est pas distincte de l’idée de souveraineté alimentaire.

Selon vous, quels sont les principaux facteurs conduisant à l’insécurité alimentaire?
La première chose est l’augmentation du coût de vie en Indonésie, laquelle se traduit par une augmentation du nombre de gens pauvres, dans l’incapacité d’acheter de la nourriture. Par exemple, lorsque le prix de l’essence augmente cela impacte le coût de la vie. Mais le prix des produits vendus par les paysans indonésiens ne suit pas la même hausse, et il en est de même de leur profit. Cela entraîne l’insécurité de nombreux paysans pauvres.

Le fait que le gouvernement indonésien voit l’importation comme le meilleur moyen d’atteindre la sécurité alimentaire forme un second facteur d’insécurité alimentaire. Un pays agraire comme l’Indonésie peut atteindre cet objectif de manière interne. Mais le gouvernement concentre ses efforts sur de grandes propriétés – comme le Merauke Integrated Food and Energy Estate. Le but de cette exploitation n’est pas d’assurer la sécurité alimentaire en Indonésie mais de produire pour l’exportation. Durant la crise du soja en 2013 le gouvernement a dit qu’il s’assurerait que le pays devienne autosuffisant pour ce produit afin d’éviter de telles crises. Or aucune mesure n’a réellement été prise. Nous continuons à importer plutôt que de développer notre industrie locale et les produits domestiques ne peuvent tenir rivaliser face à la qualité du soja importé.

Enfin, il n’existe pas de réel programme pour une réforme agraire, laquelle est pourtant nécessaire. Il y a trop de grandes plantations commerciales et pas assez de plantations qui pourraient assurer la sécurité alimentaire. Aujourd’hui, en réalité, ce sont les petits producteurs et les paysans qui assurent la sécurité alimentaire du pays. Or ces derniers doivent faire face à la spoliation de leur terre en raison de grand projets commerciaux comme les plantations de palmiers à huile, les exploitations minières, la construction de quartiers résidentiels ou d’infrastructures. Leur terres sont saisies et reconverties pour ces projets. Il existe bien des lois censées protéger les petites exploitations mais elles ne sont pas suivies. La région de Karawang-Idramayu a longtemps été un grenier pour Java ouest. Lorsque que les terres cultivables y ont été converties en propriété privées, ou afin d’accueillir des usines, le gouvernement n’a donné ni terre ni compensation financière aux fermiers.

En fait, le gouvernement n’a pas eu de position ferme ou de vision sur le long terme pour ce problème depuis l’époque de Sukarno. Le premier président indonésien disait que l’Indonésie devait être autosuffisante et souveraine afin de ne pas dépendre des pays étrangers pour nourrir sa population.

Y a-t-il eu des politiques gouvernementales qui ont contribué à réduire l’insécurité alimentaire en Indonésie?
Il existe des politiques et des lois qui sont bonnes mais le problème réside dans leur mise en œuvre. Le président Susilo Bambang Yudhoyono a même publiquement annoncé qu’il allait donner la priorité à la reforme agraire. Mais jusqu’à maintenant rien n’est arrivé. Le strict minimum serait que le gouvernement aide afin d ‘empêcher la conversion des terres des paysans. Or la réalité est que ces conversions sont massives.

Mais pourquoi pensez-vous que le gouvernement ne s’intéresse pas à la protection des terres paysannes et à leur productivité?
En réalité, on ne peut pas comprendre cette question si on l’isole de celle des marchés internationaux, c’est-à-dire du type de produits que les pays développés veulent acheter aux pays en développement comme l’Indonésie. Au niveau international, quelques compagnies détiennent le monopole des produits agricoles. Par exemple, Monsanto, Daewoo et BASF ont le monopole mondial des semences. Or le monopole commence par les graines et se poursuit jusqu’au marché. Dans ce système, les pays comme l’Indonésie sont considérés comme des simples producteurs de matières premières. Prenez l’huile de palme par exemple. Alors que nous sommes le plus gros producteur mondial, nous continuons à exporter ce produit sans valeur ajoutée. Investir dans le traitement du palmier à huile pourrait aider l’emploi et nourrir des bouches. Au lieu de produire et de transformer la matière première afin qu’elle soit consommée sur la marché local, on continue à convertir des étendues considérables de terre pour exporter un produit brut servant la consommation internationale.

Est-ce-que les problèmes rencontrés par l’Indonésie sont les mêmes que ceux de ses voisins? Comme ceux-ci se débrouillent-ils?
Ces problèmes sont partagés par tous les pays agraires du monde. Les pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie doivent tous faire face à la conversion des terres, à leur saisie, aux restrictions commerciales et aux autres forces internationales qui contribuent à un manque de sécurité et de souveraineté alimentaire.

La Coopération économique pour l’Asie Pacifique (APEC) et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) se rencontrent à Bali en octobre et en décembre 2013. Puis il arrangeront des rencontres et des activités pour dialoguer avec d’autres organisations. Nous portons une attention particulière à la conférence ministérielle de l’OMC à Bali en décembre. Des représentants des plusieurs pays assisteront à notre événement et développeront des alternatives au modèle de l’OMC basées sur de meilleures idées commerciales, lesquelles bénéficieront à plus de monde.

Quelles sont les actions d’AGRA pour essayer de garantir la sécurité alimentaire en Indonésie?
De manière générale, nous voulons montrer que l’Indonésie peut atteindre la souveraineté alimentaire. Pour cela, nous faisons campagne autour de cette idée et de la sécurité alimentaire. Nous essayons de démontrer que l’enjeu est plus important que l’attention portée par le gouvernement à ces questions. AGRA est également opposé à l’approche du marché qu’ont les institutions internationales comme l’OMC parce que celle-ci n’est pas dans l’intérêt des paysans ou des communautés des pays en développement, comme l’Indonésie, mais dans celle des pays développés.

Nous menons également une action auprès du gouvernement pour la réforme agraire et pour que celui-ci aide les paysans à avoir un accès aux marchés et à des crédits abordables. Nous voulons faire entendre les revendications des fermiers. Pour le moment ces derniers ne font pas partie des priorités du gouvernement.

Enfin, nous voulons la sécurité alimentaire sur le long terme et cela signifie que nous devons lutter contre la transformation des terres pour les cultures commerciales ou les exploitations minières. Notre objectif est de faire des paysans indonésiens la réponse aux problèmes de sécurité alimentaire. Nous voulons être certain que la nourriture consommée en Indonésie – soja, viande, riz – soit produite dans le pays  et non importée car cela force les fermiers à rivaliser avec les prix bas des importations. Nous souhaitons renforcer les organisations paysannes et les aider à se faire entendre d’une même voix afin de parvenir à une véritable réforme agraire.

Traduction: Elsa Clavé-Celik
Source (Inside Indonesia) :Campaigning for agrarian reform
Photo: AGRA

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