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Le premier film de zombis « made in Cambodia » débarque sur les écrans

En salles depuis début novembre, le film d’horreur cambodgien à très petit budget « Run » (« Courez ») par le réalisateur khmer Touch Oudom, se vend comme le premier film de zombies « fait maison ». Il s’agit là sans doute d’un argument de vente curieux pour un film qui emprunte tellement d’éléments des films occidentaux, mais si des spectateurs peuvent pardonner cela, ce sont bien les fans de films d’horreur.

Rien ici ne surprendra le public étranger que les producteurs espèrent clairement attirer avec de parfaits sous-titres anglais. Toutefois, le public khmer n’est pas si favorable aux traditions cinématographiques occidentales et de ce fait, « le premier film de zombies cambodgien » aura également son lot d’éléments issus de la culture du cinéma populaire cambodgien qui est remplie d’histoires de fantômes saccharines basées sur le folklore Khmer qui traitent de sujets tels que le chagrin, le suicide et les amours bafouées.

L’action débute, comme on peut s’y attendre, dans un laboratoire et, alors que les scientifiques créent, sans le vouloir, un virus mortel, un groupe d’étudiants parcourt divers endroits de Phnom Penh en envoyant des sms, en se prenant en photo, tissant des liens, voire des histoires d’amour.
Rapidement, cependant, leur soirée est interrompue par un flash d’informations révélant la catastrophe qui se déroule dans les rues alors qu’un pathogène inconnu se répand à travers la ville et transforme ses habitants en zombies mangeurs de chair. Ces derniers vont poursuivre notre groupe d’étudiants qui tente, tant bien que mal, d’éviter les morsures.

Jusque-là, rien de surprenant. Le film établit efficacement un lien entre le groupe de jeunes désespérés luttant pour leur survie, mais contrairement à d’autres films du genre, les dialoguesne sont ni assez prodigieux ni assez théâtraux pour maintenir le mouvement – même si ça fonctionne parfaitement.
Heureusement, il n’y a nul besoin de ça. La bande originale retentissante et émotive, le jeu créatif de la caméra font courir les personnages d’une scène à l’autre comme le feraient les acteurs dans un épisode gore de « Scooby Doo ».

Un public qui ne connaît pas encore le sujet frissonnera de peur à de nombreuses reprises. Mais même si vous avez déjà vu tout ça (et j’ai vu « Run » deux fois), vous ne vous ennuierez certainement pas et ceci est un compliment.

« Run » a été produit avec un budget de moins de 10.000 dollars, une somme très limitée, mais il confère au film le même genre d’esprit renégat que bon nombre de films de zombies également produits avec un budget très limité. De plus, l’avènement de la vidéo digitale procure une qualité esthétique et stylistique au-delà du micro budget car, toutes choses considérées, « Run » s’avère être un film impressionnant au niveau visuel, et bien rythmé.

Certains moments les plus frappants, comme les scènes d’émeutes, avec des voitures en feu et une caméra hyperactive, confèrent au film un air de chaos et de panique. L’action démarre avec un reportage télévisé depuis l’hôpital de Naga et est sans conteste la scène la plus convaincante du film. Il y a également une scène qu’on a déjà vue à maintes reprises, mais qui reste divertissante : un journaliste se fait attaquer par un zombie en direct. Sous-entendu : Vous êtes les prochains !
Dans « Run », on retrouve l’inspiration de « 28 Jours Plus Tard » de Danny Boyle qui marque un changement dans la tradition des zombies au cinéma au 20e siècle. Ces derniers étaient des cadavres en décomposition, animés par plusieurs pulsions allégoriques allant de méditations sur l’esclavage afro-américain à des commentaires sur l’homogénéisation du capitalisme consommateur.
Comme dans « Run », les zombies de Boyle ne sont pas morts, ils sont les victimes d’une épidémie appelée la « rage » et d’après le réalisateur, ils ne font pas vraiment partie de la tradition zombie.
Toutefois, les zombies se sont adaptés et leur incarnation contemporaine – une bête frénétique et scientifiquement plus réaliste – n’exclut pas l’aspect le plus divertissant des films du genre : leur tendance à être vus comme des critiques sociales. Lors de mon deuxième visionnage, je me suis surpris en train d’analyser « Run » à la recherche du message que le film voulait véhiculer au sujet du Cambodge d’aujourd’hui.

Contrairement à la franchise « Resident Evil » où une corporation sans âme joue le rôle du méchant, ici, les responsables sont des scientifiques qui cherchent à améliorer l’humanité (probablement une ONG), mais cela a des conséquences désastreuses.

Et lorsque les choses vont mal, « qui appellerez-vous ? » Le gouvernement, bien sûr. Le scientifique responsable de la propagation de l’épidémie enregistre un message afin de demander à son fils timide Chun, héros malgré lui du film, de remettre des informations sur le virus au gouvernement – la seule chance de survie de l’humanité.

Les seuls adultes du film représentent l’autorité : l’équipe multinationale de scientifiques qui, malgré leurs bonnes intentions engendrent une catastrophe, et le personnel militaire. Les personnages se précipitent littéralement dans les bras protecteurs de l’Etat.

L’apocalypse est présente dans l’esprit de toute société en plein changement, si bien qu’il est impossible de regarder les voitures brûler et de voir les rues bondées sans y voir des réflexions au sujet des troubles que le gouvernement du Cambodge a prévus si le pouvoir changeait de mains et qui a engendré de courtes violences après les élections.

Jimmy Henderson, co-réalisateur et directeur de la photographie, un réalisateur italien qui a travaillé avec le reste du casting et de l’équipe pendant neuf mois, a déclaré que s’il y avait un sens caché, ce n’était pas intentionnel. Mais le fait qu’un film de zombies invite à la spéculation, que ce soit intentionnel ou pas, fait aussi partie du plaisir que l’on prend à le regarder.

« Je ne pense pas qu’il y ait un ton allégorique au film, mais s’il y en a un, c’est certainement inconscient. Cela fait plus de deux ans que je travaille au Cambodge et j’ai réalisé à quel point l’identité nationale est forte ici. Si je devais faire un film en Italie, là d’où je viens, je ferais un film sur le kidnapping de Berlusconi à cause de toutes les mauvaises choses qu’il a faites à mon pays », a déclaré M. Henderson.

« Ici, une telle chose est inconcevable. Du coup, je ne pense pas que « Run » cache un message sociopolitique conscient. Après tout, c’est un film de zombies. »

Exactement.

Traduction: Caroline Robert (Tradadev)
Source (Simon Henderson/Cambodia Daily): Flesh eating mob tears into Cambodian cinema

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