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Un vent de mécontentement souffle sur Bornéo

La stratégie du Premier ministre malaisien Najib Razak, à destination des « Bumis » pourrait rencontrer des problèmes en Malaisie Orientale.

Depuis les dernières élections générales, au mois de mai dernier, l’UMNO, parti majoritaire de la coalition au pouvoir (le Barisan Nasional, BN), tente de redéfinir sa base électorale pour y inclure tous les Bumiputeras, c’est-à-dire les différents groupes indigènes du pays, la plupart d’entre eux se trouvant en Malaisie Orientale, à Sabah et Sarawak, et non plus uniquement les Malais au sens ethnique du terme.

Les Malais et Bumis musulmans représenteraient aujourd’hui 59,7% de la population, auxquels s’ajouteraient 7,6% de Bumis non musulmans, soit environ 67,9% lors des prochaines élections. Les stratèges de l’UMNO estiment que si le parti réussit à capter la part Bumi, le parti assurera suffisamment de votes au Barisan Nasional pour continuer à gouverner la Malaisie de façon pérenne dans le futur, sans avoir à se préoccuper des électeurs chinois et indiens de Malaisie péninsulaire, qui auraient clairement tourné le dos au Barisan lors des élections de mai, accordant une majorité à l’opposition pour la première fois depuis 1969 même si le nouveau découpage électoral a permis au BN de se maintenir au pouvoir avec 133 sièges contre 89 au Parlement, le Dewan Rakyat.

Une récente déclaration du Mufti de Sabah, Bungsu Aziz Jaafar, qui appelait le gouvernement à classifier tous les musulmans indigènes comme Malais, semble soutenir cette idée. Il s’est pourtant attiré les critiques de certaines composantes de la coalition car cela revient à bafouer les différentes histoires et identités culturelles des peuples de la Péninsule et de Bornéo, et crée de nombreuses complications sur le statut des terres indigènes, en raison des dispositions prévues dans les constitutions des différents Etats.

Quoi qu’il en soit, cette stratégie se heurte à des problèmes, car le mécontentement à Sabah et Sarawak se fait entendre de plus en plus fort. A la veille de la conférence organisée le weekend dernier par la Borneo Heritage Foundation, l’ancien chef du gouvernement de Sabah Harris Salleh a personnellement pris part au débat dans les médias locaux, en affirmant que tous les dirigeants de Sabah ont leur part de responsabilité dans la situation actuelle.

Ce qui a entrainé une réponse publique de la part du président du Parti de la Réforme de l’Etat, Jeffrey Kitingan, déclarant qu’Harris lui-même qui devrait être considéré comme le responsable de ce qu’il considère être l’asservissement de Sabah vis-à-vis de Putrajaya, capitale fédérale de la Malaisie, et aujourd’hui 12e Etat du pays.

Plus de 300 personnes sont venues assister au Forum International organisé par la fondation à Kota Kinabalu intitulé « La Malaisie dans 50 ans : attentes et réalité », pour discuter et débattre des nombreuses questions touchant aux relations entre Sabah et Putrajaya.

Les débats ont vu se dérouler une litanie de griefs dont : la « Malayisation » de l’administration ; l’ile de Labuan, anciennement détenue par Sabah, reprise en 1984 pour en faire un territoire fédéral ; le projet IC soit le supposé processus allégé d’attribution de la citoyenneté aux immigrants illégaux, la plupart des Malais musulmans d’Indonésie, afin de diluer le vote indigène ; la sécurité aux frontières ; l’accord sur le pétrole, qui donne au gouvernement fédéral une bonne partie des profits du brut extrait de Malaisie Orientale ; la liberté de religion ; les droits sur les terres indigènes. Toutes ces questions furent soulevées pour montrer en quoi un changement urgent est nécessaire dans les relations entre Sabah/Sarawak et le gouvernement fédéral.

D’après les conclusions du Forum, Sabah et Sarawak ne sont pas entrées dans la fédération de Malaisie comme des Etats passifs, mais plutôt comme des partenaires à mettre sur le même plan que Malaya et Singapour, pour former la nouvelle entité Malaisie en 1963.

Par conséquent, les Etats de Sabah et Sarawak devraient être traités sur un pied d’égalité, et non comme des partenaires asservis, au sein de la Fédération de Malaisie. La relégation de Sabah et Sarawak au statut de simples Etats dans la Fédération en 1974 est perçue comme une colonisation de fait. Et donc, d’après Jeffrey Kitingan, la journée de la Malaisie le 16 septembre est un jour de honte plutôt qu’un jour de fête pour Sabah.

Ce dernier a affirmé, devant un public particulièrement sensible, qu’il est temps de réévaluer ces relations pour revenir aux intentions d’origine et aux garanties de l’accord initial sur la Malaisie qui ajoutait la Bornéo du Nord, Sarawak et Singapour à la Fédération de Malaya d’alors dans le but de former le nouveau pays.

Si l’on discute avec les habitants de Sabah et Sarawak il est vite évident que les sentiments mis en lumière lors du Forum font partie des sujets d’inquiétude de la vie courante.

Au Sarawak, moins bruyant, le débat est plus feutré, mais des sentiments similaires existent, y compris parmi les hauts fonctionnaires. Les plus anciens restent fidèles aux dirigeants, mais les jeunes électeurs sont bien plus exposés au monde extérieur car ils ont quitté les « maisons longues » pour aller travailler en ville et utilisent largement médias et réseaux sociaux. Ils rentrent chez eux pour les fêtes et diffusent des idées et valeurs nouvelles auprès des plus générations précédentes.

S’y ajoute la diffusion des informations par Radio Free Sarawak, qui commence à avoir un impact dans les zones rurales. De plus, au cours des deux dernières élections, des changements majeurs ont eu lieu dans la démographie électorale des zones urbaines au Sarawak.

Cependant, de nombreux fonctionnaires et hommes politiques constatent ces changements et sont conscients des problèmes qui en découlent au Sarawak. Ils cherchent des solutions et discutent des stratégies de transformation au sein du régime actuel. Si tout se passe comme prévu, le gouvernement actuel restera la force politique dominante encore longtemps, quoi que fasse l’opposition.

Il y a néanmoins bien mésentente avec Putrajaya sur des questions d’administration et de mesures prises sur la gouvernance du Sarawak., le gouvernement du Sarawak a par exemple organisé une reconstitution du Jour de la Libération, le 22 juillet, lorsque l’Etat reçut son indépendance de la Grande-Bretagne. Un geste symbolique pour marquer la souveraineté du Sarawak.

A Sabah en revanche, l’Etat est principalement gouverné par l’UMNO, le même parti qui domine la coalition fédérale. Pour certains, cela compromet les intérêts de Sabah et sa capacité à exprimer ses propres aspirations. Même si de nombreux membres du gouvernement et fonctionnaires sont fatigués par certains aspects de l’administration de Putrajaya, ils ont tendance à prendre leur mal en patience. Une telle complaisance fait également l’objet de critiques lorsqu’on évoque l’érosion des droits de Sabah.

L’avant-garde du mécontentement est donc menée par la vieille garde toujours en place dans la vie politique et publique de Sabah, avec des personnalités comme Simon Sipaun, Lim Heng Seng et Yong Teck Lee qui a été chef du gouvernement de Sabah, accompagné d’un groupe d’hommes d’affaires influents comme le flamboyant Paul Voon, sous l’égide de la Borneo Heritage Foundation et d’autres ONG.

Le problème semble venir de l’absence de dialogue, ce qui entraîne encore plus de frustration parmi ceux qui réclament un « new deal » pour Sabah et Sarawak. Plutôt que de s’engager, des sources anonymes au sein du gouvernement indiquent que si le discours actuel continue, des mesures sévères pourraient être prises. Le ministre de la Défense Hishammuddin Hussein Onn a d’ores et déjà déclaré que son ministère fournirait toute l’aide nécessaire au ministère de l’Intérieur pour identifier les groupes « anti-Kuala Lumpur » à Sabah qui appellent à la dissidence. De plus, des enquêtes sont en cours, destinées à associer Jeffrey Kitingan à l’incident de Lahad Datu qui a eu lieu plus tôt cette année, au cours duquel le sultan de Sulu avait envoyé des Philippins armés envahir Sabah.

Même si certains appellent à la sécession, la grande majorité se contenterait tout à fait d’une reconnaissance du problème par Putrajaya. Toute escalade des discussions à ce sujet pourrait être utilisée par le gouvernement pour venir occuper les lieux et étouffer le mécontentement, comme il l’a déjà fait.

Cette question met tout le tissu malaisien sous haute tension, et le vieil adage « un point à temps en épargne cent » pourrait bien être particulièrement pertinent.

Traduction: Louise de Nève
Source (Asia Sentinel): Winds of discontent over Borneo
Photo: angela7dreams / Flickr

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