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10 questions sur la société civile singapourienne

Vincent Wijeysingha, 43 ans, a été un membre du Parti démocratique d’opposition de Singapour (SDP) de 2010 à 2013. Il était alors trésorier du parti et s’est présenté aux élections législatives en 2011. Il fut aussi le premier politicien ouvertement gay de Singapour. En Août 2013, Wijeysingha a annoncé sa démission du SDP, déclarant qu’il souhaitait concentrer ses efforts sur la poursuite de son travail avec la société civile.

1) Comment évaluez-vous l’état actuel et les progrès de la société civile à Singapour, en particulier le mouvement LGBT?
Le terme «société civile» se réfère simplement à l’espace entre l’individu et l’Etat, donc dans un sens la structure de votre question est légèrement inexacte. Mais je ne vais pas prétendre que je ne sais pas quoi vous dire : en termes d’activisme civil, la société civile a fait des percées importantes aux niveaux politique et juridique. Par exemple, les nouvelles règles autour de la peine de mort, qui épargneront à de nombreux jeunes la potence, sont le résultat direct du travail acharné des campagnes anti-peine de mort menées par Rachel Zeng, M. Ravi et d’autres. Dans le domaine du travail, Jolovan Wham et ses collègues dans les ONG ont également contribué à l’amélioration de la qualité de vie et de travail des travailleurs migrants à bas salaire. La campagne Bukit Brown a rendu un immense service en augmentant la visibilité de ce trou noir de la conscience nationale. Et, bien sûr, les blogueurs avaient explosé le débat public d’une façon inimaginable il y a 10 ans.

La scène militante LGBT occupe une position légèrement différente, qui la paralyse largement : elle traite d’une question morale et le gouvernement a toujours agi avec précaution sur certaines questions morales, en particulier celles qui touchent à la religion ou à l’origine ethnique : et l’objection morale à l’homosexualité trouve ses fondements dans les enseignements religieux. Ainsi, le gouvernement a toujours pris une position extrêmement prudente, avec des déclarations parfois contradictoires.

Le gouvernement commence à accepter la dimension sociale, culturelle, et le bien-être des LGBT tout en restant stricte sur le plaidoyer. People Like Us (PLU), la première organisation de défense des droits LGBT, essuie de nombreux refus à son enregistrement en tant qu’organisation, alors que les groupes de protection sociale comme Oogachaga sont autorisés à exister. Que le greffier ne permette pas d’enregistrer PLU est en fait une violation de la loi figurant à l’article 14 de la Constitution : le greffier enfreint donc la loi.

Nous notons également que les raids n’ont plus lieu lors des événements sociaux. Mais le gouvernement est confronté à un dilemme: il ne peut pas d’un côté dire que l’homosexualité est génétique, permettre le bien-être aux homosexuels en assurant qu’il n’y ait pas de barrières à l’emploi des personnes LGBT dans la fonction publique, et dans le même temps refuser d’enregistrer les organisations de défense ou interdire une image positive de l’homosexualité dans les médias.

En conséquence, la scène militante LGBT s’active principalement dans les domaines sociaux et culturels ainsi que pour les contestations constitutionnelles contre la Section 377a. Si elle semble faire des progrès, elle avance très lentement. Peut-être que le moment est venu de tester la constitutionnalité de la non-inscription du PLU qui, comme je l’ai dit, est illégale. Le greffier aura du mal à faire un cas cohérent pour non-enregistrement dans le climat actuel et il sera impossible pour lui de faire appel aux notions d’«intérêt national» ou de «sécurité nationale», pas plus qu’il ne pourra invoquer la voix du Premier Ministre pour « accord pour différer ». A partir du moment où une contestation constitutionnelle est portée devant les tribunaux, la situation sera exposée dans toute sa contradiction.
 
2) Pensez-vous que les gens sont aujourd’hui réticents à s’impliquer dans la société civile, et pourquoi?
Nous avons encore une scène inégale d’activisme civil, avec d’une part les organisations de protection sociale qui ont l’approbation du gouvernement, pour ne pas dire qu’elles bénéficient de nombreux fonds financiers, tandis que, d’autre part, les organisations de défense des droits peinent à attirer des bénévoles et des donateurs. Il s’agit d’une conséquence directe du traitement par le gouvernement des personnes de la société civile et des organisations qui l’ont défié.

La tendance remonte à la répression contre les journaux engagés dans les années 1960 et 1970, les différentes opérations suivant l’Internal Security Act (comme Coldstore, Pechah et Spectrum), la poursuite et la faillite d’hommes politiques, et enfin, à l’époque, la célèbre prise de bec du Premier Ministre avec Catherine Lim, à partir de laquelle est née l’idée intellectuellement indéfendable que seuls les politiciens peuvent commenter les questions politiques. Les gens ont alors vraiment eut peur d’être impliqué dans le débat public. Heureusement, les choses changent et alors que le gouvernement utilise subrepticement de nouveaux mécanismes de contrôle, comme avec les dernières réglementations MDA, ou cibler leurs attaques sur les particuliers comme Han Hui Hui et Leslie Chew, il ne pourra plus longtemps utiliser les mécanismes de contrôle du passé.
Mon point de vue est qu’il s’agit d’une conséquence directe l’information sur Internet avec laquelle le Premier ministre est obligé de composer. Il est très conscient que la façon de contrôler l’esprit d’un peuple passe par le contrôle des flux d’information. Aujourd’hui, c’est impossible surtout si le modus operandi est de discréditer les individus qui créent de l’information, comme les blogueurs.

Mais nous devons garder à l’esprit que cela n’a pas toujours été le cas. L’opinion la plus répandue est que les Singapouriens sont non-conflictuels. C’est entièrement faux. Dans la période des années 1930 à 1960, la société civile était dynamique et conflictuelle ; sans cela, nous n’aurions jamais obtenu l’indépendance si facilement. La situation de non-confrontation est une conséquence directe des intimidations du PAP, du système juridique et du contrôle de l’information.

3) Comment voulez-vous encourager les gens qui hésitent encore à s’impliquer dans la société civile?
Eh bien, les gens doivent regarder dans leur cœur et se demander s’ils sont satisfaits de simplement exister et d’accumuler ou s’ils veulent une vie plus significative, ce qui implique de regarder vers l’extérieur de la communauté et de la nation. Nous insistons sur ce qui se passe et puis laissons aux individus faire leur propre jugement moral sur l’opportunité de s’impliquer.

Il y a, bien sûr, un prix à payer pour participer à la société civile en termes de temps, d’argent et d’autres ressources. Je pense que notre jeune génération en particulier est plus tournée vers l’extérieur, plus axée sur la communauté et plus compatissante. Les jeunes cherchent des moyens efficaces de dépenser leurs ressources. Mon seul conseil serait de suggérer qu’ils regardent vers l’avenir et se demandent si, quand ils auront atteint la fin de leur vie, ils seront satisfaits avec les cinq Cs1 ou s’ils veulent pouvoir dire qu’ils ont aidé à faire que notre société aille pour le mieux. Nous savons maintenant grâce à la recherche neuroscientifique, qu’il existe des produits chimiques dans le cerveau qui sont activés lorsque l’on fait une bonne action, ainsi l’activisme de la société civile a une certaine base biologique, plutôt que simplement éthique et basique.

4) «Si vous voulez avoir un mot à dire, adhérez à un parti politique» – Que pensez-vous de ce vieux dicton et comment la société civile a changé?
Comme je l’ai mentionné ci-dessus, cette formulation binaire a été posée par le Premier ministre. Il s’agit d’une revendication pseudo-intellectuelle et égoïste qui a seulement bénéficié au PAP. Le monde « politique » tire ses racines du grec «ville». L’implication est que tout ce qui se passe dans la ville, c’est à dire la société, concerne tout le monde et donc tout le monde a le droit – en fait, le devoir – d’y participer.

Dans un environnement sain, pleinement opérationnel, les universités, les médias, les groupes de pression, les organisations d’aide sociale et les partis politiques travaillent ensemble pour le bien de la société. Mais à Singapour, le gouvernement a fait trois choses :
(a) muselé les professionnels de l’information (à savoir les médias et les universités);
(b) puni les activistes civils,
(c) harcelé les partis politiques.

Cela a abouti à une situation de division qui a bien servi l’hégémonie du PAP. Par exemple, les universités de Singapour ont été complètement apprivoisées et jusqu’à récemment, avec l’avènement de gens comme Irene Ng et PJ Thum, des universitaires ont été entièrement silencieux sur les questions de liberté civile.

La société civile, comme je l’ai dit, signifie tout simplement l’espace entre l’individu et l’État. Par conséquent, les partis politiques qui ne sont pas dans le gouvernement peuvent très bien être considérés comme une partie de la société civile. Dans le passé (en fait, c’est toujours le cas), beaucoup de militants de la société civile n’étaient pas disposés à faire cause commune avec les partis politiques, notamment le Parti démocratique de Singapour (SDP), à cause de l’attitude du gouvernement à l’égard du SDP.

5) Alors, comment pensez-vous contribuer à la société civile?
Le gouvernement et ses machinations ne m’ont pas vraiment fait peur, alors je peux essayer de dire la vérité telle que je la vois. Mais n’est-ce pas de la responsabilité de chaque citoyen, qu’il ou elle dise au roi qu’il ne porte pas de vêtements ?

6) Est-ce que la sphère politique n’est pas un meilleur endroit pour faire passer des réformes qui profitent aux groupes marginalisés?
Cette affirmation est fondée sur une vision du pouvoir purement administrative, laissant penser que seuls ceux qui ont le pouvoir de le faire, à savoir les législateurs, peuvent changer la loi. Mais avant qu’un sujet n’arrive au Parlement, il est sujet à débat dans le domaine public. C’est là que la société civile entre en jeu : pour lancer le débat, fournir les données nécessaires et galvaniser le soutien public. Lentement, les législateurs prennent l’avis du public et sont obligés de se livrer sur la question. Si vous regardez en arrière dans l’histoire, vous remarquerez que le progrès social n’a jamais été dû aux législateurs éclairés, mais à l’activisme de la société civile : l’indépendance des colonies, l’abolition de l’esclavage, le vote des femmes, les droits civiques des Noirs, les droits LGBT, le droit du travail, etc. Ils ont tous émergé de la société civile.

Stephen Lukes suggère que le pouvoir est un mouvement beaucoup plus complexe que la simple opposition binaire à laquelle nous sommes habitués. Ce n’est pas simplement le pouvoir de changer, mais aussi le pouvoir de poser des questions qui mènent à changer, les grands militants l’ont compris instinctivement.

Nous devons également reconnaître que le gouvernement a des priorités variées, des réclamations et des intérêts. Il ne faut pas s’attendre à traiter efficacement tous les problèmes sociaux, et encore moins à connaître les préoccupations multiples des citoyens. Il faut aussi rappeler que les membres du gouvernement ne fonctionnent pas seulement en tant que gouvernement, ils doivent être resitués dans leur situation socio-culturelle et politico-économique.

Sachant cela, nous admettons alors que les législateurs ont aussi leurs propres priorités, les préjugés et les partis pris qu’ils vont essayer de défendre dans le processus législatif. Nous ne pouvons pas et ne devons pas faire confiance au gouvernement pour gouverner dans l’intérêt de tout le monde : seule la société civile peut faire en sorte que le débat soit aussi large que possible afin de s’assurer que chaque être humain soit écouté. La société civile n’a rien à perdre et tout à gagner, les législateurs, eux, ont tout à perdre et rien à gagner en épousant les causes minoritaires.

7) D’après vous, quelles mesures devraient être prises par le gouvernement, le secteur privé et la société de manière à avancer ensemble comme un pays, tout en maintenant l’équilibre délicat entre les intérêts?

Bien sûr, en tant que nation, nous devons prioriser notre stabilité économique et socio-politique, en particulier un pays comme Singapour avec des ressources internes limitées. En tant que ministre, Rajaratnam avait déclaré, pince-sans-rire, que si nous sommes confrontés à la crise économique, les citoyens seront réduits à se manger l’un l’autre car ils ne peuvent pas retourner dans l’arrière-pays pour cultiver leur propre nourriture! Donc, nous avons tous la responsabilité de contribuer au développement du pays.

Mais nous devons aussi nous interroger sur ce que cette «balance des intérêts» implique. Dans le monde entier, il a été compris qu’il en résultait de gouverner dans l’intérêt des plus puissants et c’est également le cas à Singapour. Ce n’est pas un hasard de l’histoire que le Premier Ministre gagne 800$/heure, tandis que ses électeurs les plus pauvres gagnent moins que ça en un mois. Ce n’est pas non plus un hasard si ceux qui contestent le statu quo le plus fort sont ceux qui sont traités le plus durement. Donc, nous devons nous départir de l’idée que le gouvernement (et même le secteur privé) vont dans le même sens que les gens ordinaires.

L’intérêt national est et doit toujours être le résultat de l’exploration publique. Comment arbitrer cela? Encore une fois, la clé est le débat public et non le processus grotesque comme ce que nous avons vu avec le spectacle «Demandez le Premier Ministre », mais un vrai débat qui s’engage avec la réalité vécue de chaque Singapourien.

Une autre question très importante est celle de la stabilité. Le PAP a bâti sa force sur cette notion, mais les citoyens doivent se demander à quel prix est achetée cette stabilité. Notre économie a sans doute bénéficié de la stabilité sociale, résultat du contrôle strict du PAP, mais les recherches récentes sur la pauvreté et la vieillesse montrent que nous trahissons la génération précédente qui a édifié cette nation en les reléguant à la pauvreté et la privation, inadmissible pour un pays aussi riche que le nôtre. Tout cela sans parler de l’impasse politique, économique et sociale dans laquelle le gouvernement patauge en allant d’une crise politique à une autre, sans indices quant à la direction générale que notre pays devrait prendre dans la période à venir.

8) Que feriez-vous si vous deviez être choisi comme champion de la société civile à Singapour?
Encore une fois, je pense que votre question est mal posée. La société civile est simplement l’espace entre l’Etat et l’individu. On n’a pas de champion de la société civile comme s’il s’agissait d’une créature en dehors et au-delà de notre expérience vécue. Chaque fois que je vais sur Facebook et que je lis ce qui se passe dans le monde, chaque lettre que j’écris sur mon forum, chaque courriel que j’envoie à un ministre, chaque conférence publique à laquelle j’assiste, chaque dollar dont je fais don à une bonne cause, chaque action bénévole réalisée, c’est l’expérience vécue par les citoyens et la société civile. Pour la société civile être un «champion» est tout simplement de vivre chaque jour comme un citoyen qui se respecte, conscients et concernés par la situation de nos voisins et prêt à faire quelque chose pour l’améliorer.

9) D’après vous, quelle devrait être la principale motivation pour les différents groupes de la société civile, afin qu’ils puissent prendre racine et réussir à Singapour?
Trois valeurs : la dignité humaine, la compassion pour les animaux, et la durabilité de l’environnement. Et permettez-moi de le répéter : il n’est pas question pour la société civile de prendre racine à Singapour, elle est déjà là. Cela dépend simplement de la bonne volonté des citoyens pour lui permettre de continuer. Une nation sans une société civile florissante est simplement une entreprise commerciale, qui peut être ce que recherche le PAP, mais que nos citoyens ne doivent pas permettre d’arriver, ce dont je suis certain à 100%.

10) Ok , voici la question que tout le monde se pose sur vous. Bien qu’un très court laps de temps se soit écoulé depuis que vous avez rejoint et démissionné du SDP, avez-vous des plans pour revenir en politique dans l’avenir, y avez-vous déjà songé ?
La question de mon recentrage de la politique vers la société civile a fait l’objet de réflexion et de discussions intenses pendant plusieurs mois. Pour le moment, j’explore comment je peux au mieux rendre service. Que j’agisse dans un parti politique, une organisation de la société civile, voire comme un loup solitaire commentant en marge des débats est, en un sens, sans importance.
Comme Karl Marx l’a écrit dans L’Idéologie allemande : «Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières : l’idée, cependant, est de changer cela ». Je vais simplement prendre ma place comme l’une des nombreuses personnes qui cherchent à changer le monde. Bien que j’apparaisse parmi les noms des étoiles de notre firmament socio-politique, je me sens tout aussi humble et très heureux de me joindre à eux dans leur recherche d’une meilleure Singapour.

Traduction: Renaud Voisin
Source (The Online Citizen): Interview with Vincent Wijeysingha on civil society in Singapore

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  1. 10 questions sur la société civile singapourienne | Asean Weaver For Business Blog08/10/2013 at 14 h 40 min

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