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Le business de l’huile de palme en Indonésie

05/10/2013 by AlterAsia in Conjoncture, Economie

Décryptage d’un modèle de développement clientéliste, à l’échelle régionale.

La demande mondiale entraîne l’augmentation des investissements directs étrangers (IDE) dans les plantations indonésiennes et le défrichement rapide.

Les plantations d’huile de palme et leurs exploitations sont devenues une industrie stratégique pour l’Indonésie. Troisième source de recettes d’exportation du pays, l’huile de palme offre ainsi la possibilité aux petits agriculteurs de participer à cette industrie agro-alimentaire dynamique, qui développe l’économie rurale et stimule l’emploi local.

En Asie du Sud-Est, l’huile de palme est un produit traditionnel qui remonte à la période coloniale. A partir des années 80, la demande mondiale de plus en plus élevée en huile de palme – pour les produits alimentaires, cosmétiques et biocarburants – a entraîné l’évolution de l’exploitation vers un modèle de plantations industrielles, en particulier en Indonésie, à Sumatra et dans les îles Kalimantan pour leur climat favorable et leur sol fertile.

En 2008, l’Indonésie a remplacé la Malaisie comme premier exportateur mondial d’huile de palme à la suite d’une série de programmes visant à stimuler la production, comme la privatisation des terres auparavant gérées par l’Etat. Aujourd’hui, le pays dispose de 6 millions d’hectares de plantations de palmiers à huile. Il produit jusqu’à 25 millions de tonnes par an, soit la moitié de la production mondiale, fournissant environ 5% du PIB annuel du pays.

Ce succès est également dû à l’ouverture du secteur aux investissements étrangers. La Malaisie et Singapour représentent ainsi la majorité des investisseurs étrangers. Grâce à ces investissements dans des co-entreprises avec des sociétés locales, les deux pays contrôlent plus des deux tiers de la production totale de l’huile de palme en Indonésie.

Ce contexte offre donc une situation inédite avec d’un côté les investissements en provenance de Malaisie et de Singapour et de l’autre les incendies de forêt causés par la méthode du brûlis utilisée par les agriculteurs comme un moyen pas cher et pratique pour défricher la terres. Or, cette année encore, le nuage de fumée de Sumatra provoque un impact sur la Malaisie et Singapour, en termes de pertes économiques mais également de risques potentiels pour la santé.

Ce nuage de fumée, le haze, a atteint des niveaux dangereux dans les deux pays voisins, la Malaisie ayant même déclaré l’état d’urgence à Muar et Ledang dans l’état ​​de Johor. Ainsi, lorsque les gouvernements malaisiens et singapouriens ont condamné les agriculteurs indonésiens, ils semblaient ignorer le fait que les entreprises privées de leurs propres pays jouaient un rôle majeur.

Clientélisme régional

Une crise de bonne gouvernance régionale est responsable de ce problème transnational. L’Indonésie dispose pourtant de lois interdisant la méthode du brûlis. Par exemple, l’article 78 de la loi forestière de 1999 stipule que toute personne reconnue coupable de brûlage des forêts est soumise jusqu’à 15 ans de prison et une amende maximale de 5 milliards de roupies (525.000 dollars).

Mais dans le même temps, la direction du Kalimantan a publié sa propre réglementation en 2008 qui permet le brûlage dirigé par de petits agriculteurs. La justification de cette réglementation est que l’interdiction totale aurait porté préjudice aux petits producteurs et nuit à la production de riz de la province.

Une question doit être abordée, pourquoi les responsables des plantations d’huile de palme en Indonésie peuvent continuer à représenter une menace pour l’environnement et l’économie régionale? Helena Varkke, qui étudie la communication d’entreprise et le développement durable, affirme dans une étude récente que la régionalisation du secteur des plantations a façonné une culture politique caractérisée par un système de clientélisme.

Grâce à cette politique partagée de clientélisme, la Malaisie et Singapour ont réussi à s’insérer dans les réseaux existants en Indonésie, actifs dans des secteurs clés tels que l’huile de palme.

Dans le secteur de l’huile de palme, ce système sert une structure impliquant des acteurs importants pour faciliter leurs activités de production, commercialisation et distribution, à travers des mécanismes légaux telles que les consortiums d’huile de palme. Ces consortiums se composent normalement de producteurs locaux, de hauts fonctionnaires et d’hommes d’affaires influents qui ont forgé des liens étroits avec les principaux dirigeants nationaux.

Dans le cas de l’Indonésie, un politicien puissant pourra jouer un rôle de premier plan dans les décisions clés dans le groupe qui détient une grande entreprise d’huile de palme. Ces décisions pourraient avoir un impact énorme sur cette industrie. Pour les sociétés étrangères, il est donc impératif d’établir des liens avec des personnes ou des institutions influentes pour percer dans cette industrie.

Varkkey explique que plusieurs sociétés malaisiennes qui font des affaires dans l’industrie de l’huile de palme sont liées aux autorités indonésiennes. De leur côté, les entreprises singapouriennes ont, au cours des dernières années, émergé comme des acteurs majeurs de l’industrie indonésienne d’huile de palme. Certains de ses conglomérats sont devenus les plus grands producteurs d’huile de palme au monde, basés en Indonésie. Généralement leurs conseils d’administration sont constitués de personnalités singapouriennes de haut vol de la politique et les affaires.

Par exemple, de nombreuses entreprises malaisiennes avaient bénéficié du traité d’investissement malaisien-indonésien en 1997, lorsque l’Indonésie avait promis d’allouer 1,5 millions d’hectares de terres à des investisseurs malaisiens pour le développement de l’huile de palme.

Suivant le système indonésien, les entreprises singapouriennes et malaisiennes ont compris la nécessité de construire des relations avec des hommes locaux forts et des responsables nationaux en Indonésie. De la création de filiales, à l’obtention de licences pour la production et les droits de propriété sur les terres, en passant par la nomination de personnalités indonésiennes influentes au conseil d’administration, les entreprises malaisiennes et singapouriennes utilisent cette politique de « favoritisme » au sein de l’industrie de l’huile de palme. Les liens étroits avec les dirigeants au sommet peuvent aider à faciliter toutes sortes de transactions.

Ainsi les plantations préfèrent brûler leur sol plutôt que la solution mécanique plus coûteuse et peu pratique où il faut défricher à l’aide d’excavatrices et de bulldozers. D’ailleurs de nombreux dirigeants politiques sont restés largement silencieux quand la fumée a frappé Singapour et la Malaisie en juin.

Certains organismes d’État, comme la Commission anti-corruption indonésienne, travaillent en étroite collaboration avec une ONG locale, Indonesia Corruption Watch, et ​​enquêtent sur un certain nombre de cas impliquant des entreprises étrangères et sur leur rôle présumé de défrichement illégal. Mais leurs efforts sont plombés par les tribunaux indonésiens. Au lieu d’agir pour la défense de la bonne gouvernance, les tribunaux choisissent de protéger les puissants dans le secteur dans lequel ils ont des intérêts particuliers. En 2010, une plantation malaisienne en propriété anonyme a été portée devant les tribunaux, mais on a empêché de faire continuer l’affaire vers une juridiction supérieure.

Les connexions transfrontalières complexes au sein de l’industrie de l’huile de palme créent une situation délicate et, plus important encore, une crise de la bonne gouvernance en Asie du Sud-Est. Avec injures et boucs émissaires sur le nuage de pollution, les gouvernements indonésiens, malaisiens et singapouriens se sont engagés dans un exercice de rhétorique. En réalité, toutes les parties patinent autour des vraies questions, peu confortables de s’attaquer plus profondément à la racine de leur problème commun.

(L’auteur, Pavin Chachavalpongpun est professeur associé au Centre de l’Université de Kyoto pour les études d’Asie du Sud et collaborateur régulier de Sentinel Asia).

Traduction: Renaud Voisin
Source (Asia Sentinel): The Politics of Palm Oil
Photo: Rainforest Action Network / Flickr

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