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Politique

« Comment être un policier honnête si les gens donnent de l’argent? »

Décryptage de la corruption ordinaire en Indonésie.

Tous les matins, dans une petite ville sur une île indonésienne, deux à huit officiers de police se réunissent devant un petit magasin. Ils portent d’épais uniformes, mais ils ne montrent aucun signe de transpiration ou d’inconfort, alors même que la chaleur humide atteint plus de trente degrés. Tranquillement assis sur un banc à l’ombre, chacun garde son arme, s’il en a une, dans son holster. Ils boivent du café, mangent des nouilles et fument. Le magasin est un endroit pratique pour ce genre d’activités, il s’agit sans doute d’un endroit privilégié pour voir les infractions au code de la route.

La police s’y trouve pendant les heures de pointe, tous les matins, entre 8 et 10 h. Une fois sur place, les policiers n’agissent toutefois pas selon un mode particulier. Ils peuvent passer la matinée à discuter, rien de plus. D’autres fois, ils se retrouvent sur le bord de la route et arrêtent les véhicules. Les policiers font attention à ce que les motocyclistes (mais pas les passagers) portent un casque. Il ne semble y avoir aucune loi autre que celle de porter une sorte de couvre-chef en plastique sur la tête. Les lanières sont souvent défaites, s’il y en a, et certains casques ressemblent à des jouets pour enfants. Une fois, un casque avait subi un choc tel que quelqu’un avait recollé les trois bouts de plastique.

Il n’y a pas de limite du nombre de personnes sur un deux-roues. Il n’est pas rare de voir une famille de cinq membres, serrés les uns contre les autres. On vérifie le permis de conduire et les papiers d’immatriculation. Pour ce qui est des voitures, on contrôle aussi les ceintures de sécurité, même si la loi n’oblige que le conducteur à en porter une. Beaucoup de voitures en Indonésie n’ont pas de ceintures à l’arrière. Toute infraction est sujette à une amende, mais il y a très peu de paperasse officielle à remplir.

L’un de ces policiers, nous l’appellerons Gus, mesure plus d’1m80. Son pantalon s’arrête au-dessus de ses chevilles car les uniformes ne semblent pas faits pour cette taille. Son holster contient une vieille arme dans le style cowboy. En ce matin particulier, à environ 9 h, il arrête un homme conduisant une belle moto. Appelons cet homme Ari. Ari montre ses papiers d’immatriculation et son permis au policier. Son permis est l’une de ces nouvelles cartes électroniques qui remplacent les permis papier. La carte, cependant. est totalement illisible. On ne distingue rien, mis à part un « B » dans le coin en-haut, à droite. Le policier n’a pas l’air très content. Ari sort ce qu’il affirme être une copie de son permis de conduire. Le policier les tient l’un à côté de l’autre afin de les comparer. La seule chose que ces deux éléments ont en commun, est le B dans le coin supérieur, à droite – on ne distingue rien de plus sur la carte.

Le policier n’est pas satisfait. Il sort son téléphone portable et appelle le quartier général, du moins, on le suppose. Personne ne répond. Il appelle encore et encore. Au bout d’une dizaine de minutes, il réussit enfin à joindre quelqu’un. Gus dit alors à Ari qu’il a vraiment besoin de voir le permis original et pas seulement une copie. Il y a un autre problème : le numéro sur les papiers d’immatriculation ne correspond pas à celui de la plaque d’immatriculation du véhicule. Ari répond : « Oh, en fait, j’ai l’original. Je peux aller le chercher. Il se trouve juste dans ce bâtiment, là.” Le policier demande à Ari d’aller le chercher.

Après avoir attendu environ cinq minutes, le policer se lève de son banc. Il traverse rapidement la route. Il attend devant le bâtiment pendant plusieurs minutes, puis il entre. Il y reste pendant environ dix minutes. Cela fait maintenant plus d’une demi-heure qu’Ari a été arrêté. Finalement, ils sortent tous les deux du bâtiment et traversent la route. Ari monte sur sa moto et s’en va.

Lorsque Gus revient près du magasin, un contrôleur de la circulation, la trentaine, se met à fouiller le policier de façon taquine. Le contrôleur fouille les poches du policiers et passe ses mains le long de son corps. Quelqu’un d’autre les rejoint. Tout le monde rit, Gus y compris. Au début. Et puis, Gus commence à s’énerver. Il essaie de repousser le contrôleur en disant: “Qu’est-ce que ça veut dire ? Vous faites partie de la mafia ? » Finalement, le contrôleur sort un paquet de cigarettes de la poche du policier. Mais en découvrant qu’il n’y a qu’une seule cigarette à l’intérieur, il jette violemment le paquet par terre. Le contrôleur, à présent très en colère, retourne réguler le trafic sur la route. Gus réajuste son holster et son pantalon, traverse la route, grimpe sur sa moto et s’en va.

A qui cela pose-t-il problème?

Que s’est-il donc passé ici ? Ari s’est fait arrêter pour un contrôle de routine. Il savait qu’il n’avait pas les papiers nécessaires et qu’il allait soit devoir payer le policier, soit le tribunal. Il savait aussi que donner un pot-de-vin au policier, surtout devant le contrôleur, créerait des problèmes. Ari a alors eu l’audace d’affirmer que son vrai permis, ainsi que ses papiers d’immatriculation, se trouvaient dans un bâtiment au hasard de l’autre côté de la rue.

Le policier savait que s’il acceptait de l’argent sur place, il allait devoir en donner une partie au contrôleur. Il a attendu assez longtemps pour donner l’impression de croire à une éventuelle fuite du motard. La transaction a alors eu lieu en privé. Le policier a mis l’argent dans sa botte, ou dans son holster, ou à un autre endroit que le contrôleur ne fouillerait pas.

Une amende s’élève habituellement à environ 45.000 Rp (environ 5 dollars) et requiert la présence du contrevenant au tribunal. Ari a probablement donné 50.000 Rp à Gus pour se débarrasser du problème. Lorsque le policier est revenu, tout le monde se doutait qu’il venait d’accepter un pot-de-vin. Du coup, le contrôleur du trafic l’a fouillé et a contrôlé ses poches.

Que pouvons-nous apprendre de la relation qu’entretient la police avec les gens? Probablement trois choses : l’influence publique, des policiers qui agissent pour l’argent et une complicité entre le public et la police. Voyons d’abord comment le public influence la police. Quand Ari s’est fait arrêter par le policier, il n’a montré aucun signe d’appréhension. Au contraire : Ari, confiant, a sorti un permis illisible et une fausse photocopie. Lorsque cela n’a pas suffi à calmer le policier, Ari a eu l’audace d’affirmer que son vrai permis se trouvait dans un bâtiment tout proche.

Rien dans les actes ou les paroles d’Ari ne laissaient croire à une quelconque anxiété ou peur de la police. Ari savait qu’il était en train d’enfreindre la loi, mais il savait qu’il s’en sortirait grâce à un pot-de-vin. La fouille qui a suivi n’a fait que confirmer le manque de respect que la société a envers la police. Malgré le fait que le policier ait l’air de donner des ordres et qu’il ait reçu de l’argent, tout porte à croire qu’Ari contrôlait toute la transaction.

Ensuite, cette scène suggère que la police veut surtout se faire de l’argent. Ari s’est probablement fait arrêter parce qu’il était bien habillé et que sa moto était un modèle récent. Même si Ari n’avait pas de permis et d’immatriculation valables, il n’a pas été contrôlé outre mesure. Et si la moto a été volée ? A aucun moment, Ari n’a été obligé d’aller chercher un permis et une immatriculation valables. La loi, et les gens qu’elle est sensée protéger, semble importer peu à la police dans ce cas-là.

Enfin, cet épisode indique que la police et les contrevenants qu’elle arrête sont de mèche. Il y avait plusieurs niveaux d’infractions : Ari conduisait sans permis, le policier a accepté un pot-de-vin, le contrôleur et les autres agents de police ont harcelé le policier de façon irrespectueuse. En effet, nous voyons à quel point il est difficile d’être un policier honnête lorsque, dans ce cas précis, Gus s’est littéralement vu offrir la moitié de son salaire journalier pour fermer les yeux. Malgré tout, personne n’a rapporté ces incidents à la hiérarchie. Bien sûr, rapporter de tels incidents pose des problèmes car on se demanderait alors qui devrait les rapporter, on se demanderait ce qu’il en résulterait et à quel genre de traitement le dénonciateur devrait faire face ? Tout ceci montre que réformer la police s’avère être une bataille difficile.

*Pendant ses travaux ethnographiques en Indonésie, Sharyn a passé de nombreuses matinées en compagnie des policiers lors de leurs patrouilles du matin. Cette scène vient d’événements s’étant produits lors de l’une de ces matinées.

Sharyn Graham Davies (sharyn.davies@aut.ac.nz) est professeure agrégée au Département des Sciences Sociales à l’Université de Technologie d’Auckland (AUT).
John Buttle (john.buttle@aut.ac.nzest maître de conférence au Département des Sciences Sociales à l’Université de Technologie d’Auckland (AUT).
Adrianus Meliala (adrianus.meliala@ui.ac.id est professeur de criminologie à l’Université d’Indonésie et a récemment été engagé au Commissariat des Plaintes contre la Police.

Traduction: Caroline Robert (Tradadev)
Source (Inside Indonesia): Ari’s audacity
Photo: Sharyn Graham Davies

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