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Comment expliquer le succès de la série thaïe « Hormones »?

Contrairement à d’autres séries télé, celle-ci a été hautement influente. De nombreux débats ont lieu concernant son contenu et la censure de l’Etat. Cet article examine l’importance socioculturelle de la série Hormones.

« Pouvez-vous me dire pourquoi nous devons avoir les cheveux courts ? »

« Pouvez-vous me dire pourquoi nous devons porter un uniforme à l’école ? »

Il peut être surprenant d’apprendre que ces questions sont fréquemment posées par les lycéens en Thaïlande, le pays où la plupart des élèves doivent se conformer à des règles rigides concernant le code vestimentaire et les coupes de cheveux. Il peut être, en outre, encore plus surprenant d’apprendre que ces questions sont en réalité posées par un personnage de télévision, en dépit de l’étroite surveillance des autorités d’Etat. Je me réfère ici à une récente série de télévision controversée, Hormones (« Hormone WaiWaWun », 2013, en thaï). La diffusion de la première saison de la série s’est terminée à la mi-août. Contrairement à d’autres séries télé, l’émergence de celle-ci a été hautement influente. De nombreux débats ont eu lieu concernant son contenu et la censure de l’Etat. Cet article vise à examiner de manière critique l’importance socioculturelle de Hormones. Pour cela, je conceptualise les réactions des autorités thaïes, des critiques et du public auxquelles a donné lieu la série.

Hormones est une récente tentative du célèbre studio de cinéma GTH de pénétrer le marché thaï de la télévision. Le studio a déjà connu le succès dans l’industrie du cinéma avec des cartons au box office tels que My Girl (2003), Dear Dakanda (2005), Season change (2006), Dear Galileo (2009), Bangkok Traffic Love Story (2009) et Pee Mak (2013). Réalisée par Songyod Sukmakanan, la série Hormones peut être vue comme ciblant les jeunes, déjà fans des films GTH, ainsi que leurs parents. Située à Bangkok, cette série suit 10 lycéens de première (mattayom 5) issus d’un lycée fictif appelé Nadao Bangkok. Ces lycéens sont « Win » (Patchara Jiratiwat), « Tar » (Kan Chunhawat), « Moak » (Sirachat Jiaratawon), « Phai » (Tanapop Leeratanakajon), « Phoo » (Jutawut Patarakumpol), « Sprite » (Supassara Tanachat), « Kwan » (Angsumalin Sirapatanasakmetha), « Dao » (Sanatachat Tanapatpisan) et « Toey » (Sutata Udomsilp), lesquels possèdent des personnalités différentes et font face à différents conflits dans leurs vies respectives.

Hormones est devenu un nouveau phénomène pour la télévision thaïe. Par le passé, les séries télé sur les adolescents étaient habituellement présentées comme des sitcoms. La série Nong Mai Rai Borisud (« le fauteur de troubles innocent de première année »), classique et qui dure depuis longtemps, modifie sa situation et ses conflits chaque semaine, permettant ainsi au réalisateur de prolonger la série indéfiniment. Le public peut également louper n’importe quel épisode sans perdre de vue la trame générale.

Hormones, en revanche, emprunte la convention des séries de style occidental, qui possèdent une intrigue établie et incitent les téléspectateurs à suivre la série du début à la fin. Dès le premier épisode, le public de Hormones peut observer les conflits auxquels font face chacun des personnages principaux. Par la suite, ces conflits évoluent et sont résolus à travers de nombreux incidents. Certains des conflits évoquent les relations intimes entre les personnages, la violence entre des groupes lycéens rivaux et l’identité sexuelle des personnages masculins.

Hormones a défrayé la chronique non seulement en raison de son style occidental, mais également en raison de ses portraits explicites des questions sociales qui peuvent exister dans la vie lycéenne thaïe réelle. Ces questions comprennent, par exemple, le désir sexuel des lycéens (particulièrement dépeint à travers Sprite, un personnage féminin sexuellement extraverti), la découverte du désir homosexuel (à travers un personnage nommé Phoo) et le défi de l’autorité du lycée mis en avant par Win, un personnage masculin qui est dépeint comme ayant un esprit critique et sur lequel j’aimerais me concentrer dans la discussion qui va suivre.

Dès le premier épisode, Hormones a mis mal à l’aise le public thaï en montrant Win se rebeller contre l’autorité du lycée devant d’autres lycéens et professeurs. Le jour de la rentrée, Kru Nipon, le responsable de la discipline de l’école, vérifie les coupes de cheveux des garçons. Win est agacé et demande brusquement à Kru Nipon pourquoi les garçons doivent porter les cheveux courts. Sentant le défi, Kru Nipon répond que c’est la règle et qu’il s’agit d’une tradition pratiquée depuis longtemps. Cette réponse ne paraît pas sensée à Win, il ne pense pas que la coupe de cheveux et l’éducation puissent se compléter. Le lendemain, Win se fait de nouveau attraper par Kru Nipon en portant son uniforme de manière débraillée. Tandis que Kru Nipon insiste pour que le lycéen porte l’uniforme correctement tant que le vêtement est sur lui, Win exprime son désaccord en affirmant que les heures de cours sont déjà terminées et qu’il peut s’habiller comme il le souhaite.

La contestation ultime de Win contre l’autorité du lycée va plus loin que les expressions verbales. Le lendemain, au lycée, Win refuse de porter l’uniforme et porte un jean et une chemise à la place. Inévitablement, il est appelé dans le bureau de la direction (Hong Pokkroang) et se fait réprimander par Kru Nipon. Cette fois, tandis qu’il écoute Kru Nipon, Win demande encore une fois pourquoi les élèves doivent porter l’uniforme. Incapable de donner une réponse logique, Kru Nipon finit par lui hurler dessus avec le même vieil argument selon lequel il s’agit d’une tradition pratiquée depuis longtemps. Win ne se met pas dans cette situation pour rien. Il utilise en réalité son iPhone pour enregistrer la réponse illogique de Kru Nipon et partage ensuite la vidéo sur la page Facebook de la communauté des élèves. Dans la vidéo dérobée, Win ajoute également que même le professeur ne peut pas dire en quoi l’uniforme aide les élèves à étudier. Suite à cette vidéo, le lendemain, de nombreux élèves arrivent au lycée en chemises, jeans et robes colorés : une réussite pour Win.

Le défi de Win des règles du lycée Nadao Bangkok fait partie du contenu sensible de la série. A l’instar de la présentation des relations intimes des élèves, ce sujet a été perçu comme « inapproprié » par certaines autorités. La série a même risqué d’être interdite. En Thaïlande, la loi sur la censure a joué un rôle important dans le contrôle du contenu dans les médias de masse, jugeant ce qui est « approprié » ou « inapproprié » et permettant à un contenu limité d’être émis à destination du public. Par le passé, des films avec des images identifiées par les autorités comme contredisant la belle image de la nation thaïe pouvaient être interdits. Insect in the Backyard (2010) de Tayawarin a été interdit en raison de la présence d’organes et de relations sexuels ternissant l’image du bouddhisme. Shakespeare must die (2012) de Samanrat et Boundary (2013) de Nontawat ont été interdits en raison des forts messages politiques véhiculés (l’interdiction de Boundary a ensuite été révoquée et le film interdit au moins de 18 ans suite à une réédition). Fatherland (2013) de Yuthlert a été autocensuré car le réalisateur du film a jugé le contenu politique et religieux sensible du film comme pouvant être préjudiciable à la situation dans le Sud. A la télévision, la dernière partie d’une série d’action dramatique Nua Meak 2 a été retirée lors de son émission sans explication claire.

Certains professeurs universitaires ont expliqué la manière dont la censure de l’Etat thaï fonctionne. Peter A. Jackson, un professeur d’études culturelles thaïes à l’Australian National University, explique que ce qui détermine la classification de « ce qui est et ce qui n’est pas approprié » est la manière dont l’Etat lui-même veut que le pays soit perçu par le monde. Et celle-ci peut être modifiée en fonction des tendances culturelles mondiales. Par exemple, Jackson a observé que la tolérance de l’augmentation de la présence d’homosexuels dans le cinéma thaï au début du XXIè siècle pouvait être perçue comme le résultat de l’adaptation des autorités thaïes à la préoccupation mondiale croissante relative aux droits de l’Homme et aux droits des homosexuels.

Lorsque près de la moitié des épisodes de la série Hormones avaient été diffusés, un comité de la National Broadcasting and Telecommunications Commission (NBCT ou KorSor Tor Chor) a tenté de démontrer son inquiétude concernant le « contenu inapproprié » de la série, qui pouvait donner un mauvais exemple aux jeunes Thaïs. Par la suite, les producteurs de la série ont été appelés à se présenter à une réunion avec la NBTC. Même si personne ne savait alors quelle partie exacte inquiétait la NBTC, on pouvait supposer que certaines scènes montrant les activités « inappropriées » des élèves au lycée (activité sexuelle, tabagisme, violence, etc.) allaient être sujettes à censure.

Les agissements de la NBTC ont irrité les fans d’Hormones. Sur la toile, les internautes ont commencé à commenter et à critiquer la tentative de la NBTC de sanctionner la série. Une critique issue de Prachachat News a indiqué que la série méritait d’être diffusée sans aucune censure, argumentant qu’il serait utile aux jeunes et aux parents d’apprendre ce qu’il se passe réellement au lycée de nos jours. Sur sa page Facebook, un écrivain très célèbre dont le nom de plume est « Round Finger » a reconnu la tentative d’interdire la série comme montrant que l’autorité de l’Etat veut encore que la société « aan » (« lise », littéralement, mais dans ce contexte « apprenne ») uniquement ce que veut l’Etat. Round Finger a désapprouvé la sanction de la NBTC et a encouragé les autorités à laisser le public, en particulier les jeunes, à « aan » la série afin qu’ils se fassent leur propre point de vue sur la vie des adolescents. La NBTC a finalement décidé de ne rien faire à l’encontre de la série. Hormones a réussi à finir sa première saison le 17 août 2013. Faut-il en déduire que l’autorité thaïe est devenue plus tolérante ou bien qu’elle s’est habituée aux expressions radicales et aux extrêmes dans les médias thaïs ? La réponse est assez compliquée. En effet, comme l’a suggéré Film Sick (un site de critiques de films en ligne), lorsque l’on regarde le contenu de la série dans sa globalité, on peut se demander si Hormones est réellement une série thaï non-conservatrice.

Lorsque la première saison de Hormones s’est achevée, Film Sick a écrit un commentaire sur la série, partageant une perspective différente concernant le contenu de la série. Film Sick a affirmé qu’en dépit de la présence d’expressions radicales, en fin de compte, Hormones n’est qu’une série qui traite de la jeune classe moyenne conservatrice thaïe, laquelle souhaite montrer qu’elle est en mesure de se rebeller. « La série n’est pas révolutionnaire. Cependant, elle s’interroge sur le fait que la rébellion puisse expliquer le nouveau conservatisme », a-t-il affirmé. Sa perception vient du fait que la série est axée sur l’importance de l’institution familiale dans l’aide apportée aux jeunes afin de les sortir des ennuis. Par exemple, lorsque Sprite, la lycéenne sexuellement extravertie qui aime batifoler avec des garçons, apprend que sa mère est enceinte, elle devient une personne totalement différente en restant à la maison, prendre soin de sa mère. Phoo, dont l’identité sexuelle est confuse, est compris par sa mère et son petit frère et peut vivre heureux à la fin.

Pour aller dans le sens de Film Sick, la série montre également comment Win, un rebelle qui ne se préoccupe pas de sa propre famille, est puni à la fin. La chute de Win commence lorsqu’il se retrouve ivre chez son professeur, Kru Aor, là où ses amis et lui se rendent pour du tutorat. Ivre, Win agresse Kru Aor dans la salle de bain tandis que son ami, également saoul, enregistre une vidéo et la publie instantanément sur Internet. Le lendemain, tandis que Win, qui était admiré pour son côté cool, entre dans le lycée, il est rejeté par les autres lycéens pour sa conduite immorale qui est allée trop loin. La chute de Win est jouée de manière métaphorique dans la dernière scène de la série. Au Big Mountain Music Festival, auquel tout le monde assiste pour voir la performance de Tar, Win est exclu par ses amis. Tandis qu’il a l’air perdu en déambulant au festival, il tombe sur d’autres adolescents. Etant un non-conformiste, Win refuse de s’excuser et se fait tabasser. La première saison de Hormones se termine avec des images juxtaposées de Win étalé par terre, couvert de bleus, et des autres personnages en compagnie de leurs familles. Cela suggère peut-être les conséquences qui découlent d’une attitude trop rebelle.

Afin de comprendre l’état d’esprit conservateur ancré dans cette série, nous pouvons également regarder le développement historique du studio GTH. GTH était à l’origine un groupe de nouveaux réalisateurs, en particulier Jira Malikul et Yongyuth Thongkongthun, qui sont passés de la télévision à l’industrie du film afin de créer une société de production , Hub Ho Hin, au début des années 2000. Au début, Hub Ho Hin est devenue célèbre grâce à de gros cartons au box-office tels que The Iron Ladies (Yongyuth Thongkongthun, 2000) pour Tai Entertainment. Ce n’est que plus tard en 2003 que Hub Ho Hin a fusionné avec Tai Entertainment et GMM Picture, l’une des plus grosses sociétés de divertissement du pays, afin de devenir « GTH » (abréviation de Grammy, Tai et Hub Ho Hin). Le but principal de la société depuis sa fusion est de créer des films qui touchent le cœur du public thaï qui peut, selon moi, être catégorisé comme étant la classe moyenne urbaine instruite. Comme l’a dit Jira concernant la philosophie de sa société, « nous voulons montrer que nous pouvons rendre des films sur les problèmes de la société thaïe agréables à regarder ». Des succès de GTH tels que Season Change, Final Score ou Suck Seed, traitent de problèmes que l’on trouve dans les vies de la jeune classe moyenne thaïe qui vit en ville et fréquente des lycées bien établis.

Comme la réalisation des précédents films, celle de Hormones peut être vue comme traitant de la même cible commerciale. Dans la série, en dépit des « problèmes », les jeunes personnages viennent de familles relativement aisées. Ils n’ont pas besoin de s’inquiéter de problèmes financiers, ce qui constitue le problème typique des adolescents. Even Moak, un personnage qui n’a pas de mère, a un père qui gère une affaire à domicile et lui permet de vivre dans l’opulence. Dans le dernier épisode, nous voyons Moak venir chercher ses amis dans sa propre voiture pour aller à un concert. La cible de la série, à savoir la classe moyenne instruite, peut également être déduite à la manière dont la série a été émise en ligne, en même temps qu’à la télé, via Youtube Channel, un média d’information auquel les habitants urbains peuvent facilement accéder et qu’ils sont habitués à utiliser. Cette stratégie marketing a eu un effet sur la manière dont la série se positionne comme étant acceptable pour son public cible. La rébellion exprimée par les personnages n’est qu’un effet biologique temporaire qui rend Hormones différente des autres dramas. De plus, elle peut impressionner la nouvelle génération de la classe moyenne qui est capable de démontrer qu’elle possède un esprit critique. Il est possible que la fin conservatrice de Hormones n’ait eu pour but que de satisfaire les autorités, celle de l’Etat et celle des parents, afin de prévenir toute interdiction de la série.

A l’heure actuelle en Thaïlande, le conservatisme, vieux-jeu, est en mauvaise posture. Nous pouvons voir comment, à chaque fois que les politiques – comme l’ex-sénateur Rabiebrat Phongphanit – sont venus promouvoir le style thaï (dans un sens traditionnel), ils ont été souvent fortement critiqués pour leur vision dépassée. Cependant, cela ne suggère en aucun cas que la société thaïe est en train de devenir plus libérale et progressive. Récemment, lorsque Netiwit Chotpatpahisan, un lycéen progressiste, a osé se prononcer sur l’abolition de toute pratique culturelle thaï officielle, y compris le fait de se lever et de chanter l’hymne national, il a été fortement condamné, en particulier sur les réseaux sociaux. Parmi les critiques reçues, on lui a notamment reproché d’être non-thaï, de ne pas comprendre la société thaï, ou encore de vouloir simplement faire le malin. Autre cas : lorsque le talk show Toab Jod (réponds à la question) sur la chaîne thaï PBS a invité un historien, Somsak Jiamtheerasakul, et un intellectuel, Siwaluek, à prendre part à un débat public sur la monarchie thaï, le réalisateur de l’émission a été fortement critiqué pour avoir fragilisé encore plus la société thaï.

Hormones, comme l’a affirmé Film Sick, représente cette mentalité parmi la classe moyenne thaïe, notamment les jeunes. Elle a grandi et vécu dans la société thaïe qui a évolué par rapport aux tendances culturelles mondiales telles que le libéralisme, le radicalisme, l’individualisme : tous ces « ismes » sont susceptibles de permettre une modernisation (than samai). Cependant, étant donné que la société thaïe est largement dominée par les institutions conservatrices traditionnelles telles que la famille et la religion, on ne peut être rebelle que dans la mesure où l’on ne déstabilise pas ces institutions. Ce que Hormones représente, c’est la mentalité des jeunes générations qui aiment se montrer rebelles afin d’attirer l’attention du public, alors qu’elles sont en réalité conservatrices. Hormones peut encore être visionnée sur YouTube. La série a également annoncé sa deuxième saison.

Pasoot Lasuka est un doctorant à la School of Culture of History and Language, College of Asia and the Pacific, The Australian National University.

Le premier épisode de Hormones

Source:Hormones, temporary chemistry of rebelliousness
Traduction: Laura Bour

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