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Au Cambodge, les Vietnamiens confrontés à la discrimination

Les discriminations dont sont victimes les Vietnamiens au Cambodge sont généralement passées sous silence. Témoignage.

Qu’il parle, pense et rêve en khmer – la langue officielle du Cambodge, n’a rien d’extraordinaire pour Liv Yang Bing. Il est d’origine vietnamienne, ses arrière-grand-parents se sont installés des générations plus tôt dans la commune de Trouy Sla, à environ 50 km au Sud de la capitale Phnom Penh.

« Nous sommes tous Cambodgiens ici. Mais les familles khmères sont propriétaires des terres ou gèrent des magasins. Elles vivent à l’entrée du village, nous vivons à la sortie », déclare le sextuagénaire dont la communauté vit de la pêche. 

Environ 5% sur les 15 millions d’habitants au Cambodge sont d’origine vietnamienne. Comme Liv, la plupart vivent dans ce pays depuis des générations et se considèrent Cambodgiens, mais ils n’en ont pas l’état civil et ne jouissent pas des même droits fondamentaux que les Cambodgiens, selon les associations.

« Je gagne environ 10 000 riels [2,50 dollars] par jour grâce à la pêche. Ce n’est pas beaucoup ; être fermier serait mieux, mais sans la nationalité cambodgienne, je n’ai pas le droit de posséder de terre », explique-t-il.

Selon Ou Virak, président du Centre cambodgien des droits de l’homme, des centaines de milliers de vietnamiens vivant au Cambodge partagent le sort de Liv.

« Nous devons parler de ce racisme. Les gens ne peuvent pas obtenir leur carte d’identité sur [leurs documents officiels]. Cela limite leur droit à la propriété, leur droit de vote et leur possibilité d’aller à l’école », selon Ou Virak.

Il faut faire la différence entre les nouveaux immigrants vietnamiens et les Vietnamiens d’origine qui vivent ici depuis des générations et devraient donc jouir des mêmes droits que les Cambodgiens khmers.

A la naissance des cinq enfants de Liv au Cambodge, les autorités lui ont dit que ses enfants n’obtiendraient pas d’acte de naissance cambodgien parce qu’ils étaient Vietnamiens.

Sans acte de naissance, ils ne peuvent aller à l’école qu’à titre non officiel, mais ils n’ont pas le droit de participer à l’examen à la fin de la neuvième année. Cet examen est nécessaire pour poursuivre ses études au secondaire.

« Ils voulaient aller à l’école, mais ils n’en avaient pas le droit. Du coup, j’ai dû leur apprendre le métier de pêcheur. »

Sentiment anti-Vietnamien

La discrimination fait partie de l’histoire de ces pays voisins, selon Sotheara Vong, professeur d’histoire à la Royal University de Phnom Penh : « le Cambodge a perdu des terres au profit du Vietnam depuis 1650 », mentionnant le Delta du Mekong, ainsi que Phu Quoc, une île au large de la côte. A ce jour, les Cambodgiens font toujours référence à ces territoires sous leur nom khmer.

Le sentiment anti-Vietnamien a atteint son paroxysme dans les années 70 sous le régime Lon Nol, suivi par la période dominée par les Khmers Rouges, lors de laquelle on estime que 300000 Vietnamiens ont été tués ou bannis – selon le rapport Cambodge : rapport d’une région meurtrie, une histoire du pays de 1970 écrite par Henry Kamm, lauréat du prix Pulitzer.

Savoir si les meurtres étaient un génocide n’a pas encore été déterminé par le tribunal Khmer Rouge, précise Lens Olsen, porte-parole des Nations Unies lors des Procès des Khmers Rouges.

« En gros, la minorité vietnamienne a été identifiée, prise pour cible et tuée de façon systématique. Voilà les charges.», a déclaré Olsen. Aucune date n’a encore été retenue pour le procès. Aujourd’hui, de vieilles rancoeurs concernant la peur de perdre de la terre face au Vietnam ont refait surface, d’après Sotheara.

« Beaucoup de gens observant des arrivées de plus en plus fréquentes de nouveaux immigrants vietnamiens et le gouvernement cede des terres forestières à des hommes d’affaires vietnamiens. Les gens ont peur de perdre la souveraineté de leur propre terre, chose qu’ils tiennent de Kampuchea Krom. » a déclaré Sotheara en se référant à une région qui inclut le Delta du Mekong.

Interdits de vote

Lors des élections – contestées – du 28 juillet, le sentiment anti-Vietnamien a été d’autant plus ressenti que les Khmers ont empêché les personnes d’origine vietnamienne de participer à un vote auquel elles avaient le droit.

« Les ‘Yuon’ n’ont pas le droit de vote », ont crié environ 500 personnes en bloquant le bureau de vote de Liv. « Yuon » est un terme discriminatoire à l’égard des Vietnamiens. « Ils m’ont poussé et ils étaient tellement nombreux que j’ai eu peur qu’ils me frappent », raconte Liv. Il n’a pas pu aller voter.

Phay Siphan, porte-parole du gouvernement, reconnait qu’il y avait eu violation des droits de l’homme à l’encontre de cette minorité et que les lois sensées la protéger devaient être revues. « Nous sommes désolés pour ces personnes, nous les respectons. Mais nous n’obtenons aucun soutien de la part de l’opposition, des groupes de droits de l’homme ou d’autres gouvernements. Personne ne parle de ce problème », s’est-il défendu.

Phil Robertson, directeur adjoint de la division Human Rights Watch’s Asia, a également reconnu que ce problème n’avait jamais évoqué. Selon lui, « cette situation est constamment passée sous silence par l’ensemble des personnes concernées. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une mascarade pour cette communauté et pour la cause des droits de l’homme au Cambodge. »

Liv a fini par s’habituer à la discrimination et n’envisage pas de quitter le Cambodge : « nos ancêtres ont vécu et sont morts ici. Je me sens cambodgien. J’ignore pourquoi je ne suis pas traité comme tel. »

Photo: Liv Yang Bin. Denise Hruby/IRIN
Traduction: Caroline Robert (Tradadev)
Source (IRIN): Ethnic Vietnamese in Cambodia face discrimination

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