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La Malaisie Orientale : Primus Inter Pares

Samedi dernier, la Malaisie célébrait le 56e anniversaire de son indépendance au Dataran Merdeka (la Place de l’Indépendance) au cœur de Kuala Lumpur. Pourtant, en Malaisie Orientale, cette célébration est loin de faire l’unanimité. Pourquoi?

Le 31 août commémore la date de l’indépendance de Malaya (qui désignait la Malaisie britannique) mais non de la Fédération de Malaisie. La Fédération de Malaisie fut, elle, proclamée le 16 Septembre 1963 : elle a donc 50 ans, et non 56 ans. Putrajaya (la capitale administrative de la Malaisie, ndlr) a souvent tendance à ignorer ce simple fait, ce qui a le don de froisser les Malaisiens de l’Est.

Quand Najib Tun Razak devint Premier Ministre en 2009, il déclara le 16 septembre « Jour de la Malaisie » et l’ajouta à la liste des jours fériés nationaux. Cette concession était sans nul doute liée aux Elections Générales de 2008 où les électeurs de Malaisie Orientale contribuèrent à maintenir le Barisan Nasional (BN) au pouvoir, contrairement aux électeurs de Malaisie Péninsulaire qui avaient, eux, délaissé le BN.

La reconnaissance du 16 septembre a certes reçu un accueil favorable en Malaisie Orientale, mais pour les Malaisiens de l’Est, les vrais problèmes sont les « 20 Points » et le besoin d’une reconnaissance politique qui ferait de la Malaisie Orientale un réel partenaire, d’égal à égal, et pas uniquement deux des 13 Etats de la Fédération.

Avant la formation de la Fédération en 1963, Sabah (ou la Bornéo du Nord comme on l’appelait à l’époque) et Sarawak avaient demandé un ensemble de garanties avant d’accepter de former la Fédération de Malaisie avec Malaya, Singapour et Brunei (qui se retira à la dernière minute), telle qu’elle était proposée. Quatre réunions eurent lieu sous l’égide du Comité consultatif de solidarité malaisien (MSCC) et débouchèrent sur l’établissement d’une commission d’enquête plus connue sous le nom de Commission Cobbold, et d’un comité inter-gouvernemental mixte britannique et malaisien (plus connu sous le nom de Rapport IGC) qui devaient garantir que ces doléances soient correctement reflétées dans la nouvelle Constitution de Malaisie. Cet ensemble de garanties, communément appelé les « 20 Points », donnaient à Sabah et Sarawak un haut degré d’autonomie dans plusieurs domaines comme l’immigration, la langue, la religion, la « bornéanisation » de la fonction publique et la représentation au Parlement Fédéral.

Cette autonomie devait faire taire les craintes d’une possible prise de pouvoir par les Malaisiens et Singapouriens jugés plus développés que les populations de Malaisie Orientale. En termes d’histoire, de culture et de démographie, il n’y avait rien de commun entre les populations de la péninsule et de Bornéo, en dehors du joug britannique.

Depuis, de nombreux Malaisiens de l’Est, en particulier ceux de Sabah, considèrent que Putrajaya n’a pas adhéré aux 20 Points et a sciemment dérogé à ces garanties dans le but d’imposer à la Malaisie orientale, contre son gré, un système politique essentiellement dirigé par les Malais de l’UMNO.
Cela ressort clairement des témoignages recueillis par la Commission d’Enquête Royale (RCI) sur l’immigration illégale à Sabah dans les quarante dernières années. A de nombreuses reprises, il a été dit à la RCI que les plus hautes instances fédérales, sous l’ère Mahatir, avaient accordé la citoyenneté malaisienne à des milliers de musulmans philippins et indonésiens afin de s’assurer que Sabah devienne un Etat à majorité musulmane en moins de dix ans. Entre 1970 et 2010, la population du Sabah a augmenté de 390 % ! Cela devait garantir une hégémonie politique des musulmans et s’assurer que les Kadazandusun, les autochtones précédemment majoritaires au Sabah, ne seraient jamais en mesure de représenter une menace politique pour les dirigeants musulmans, à Kota Kinabalu comme à Putrajaya. Un témoin, un fonctionnaire ayant délivré des cartes d’identité malaisiennes illégales, a ouvertement expliqué à la RCI qu’il l’avait fait car il considérait que c’était son devoir de garantir la domination des musulmans.

Le même phénomène se retrouve dans la fonction publique. En dépit des promesses qui voulaient que lorsque les Britanniques expatriés quitteraient leurs postes dans l’administration après 1963, ces postes seraient repris par des natifs de Sabah et Sarawak, cela n’arriva pas. La plupart des postes actuels dans la haute administration sont occupés par des Malais de la péninsule.

L’autre problème pour les Malaisiens de l’Est est le refus de Putrajaya de reconnaitre un statut spécial pour Sabah et Sarawak. La Malaisie Orientale se voyait comme l’une des trois différentes entités politiques (Borneo, Singapour, Malaya) qui s’étaient réunies pour former la Fédération en 1963. Cela voulait dire qu’elle ne devait pas avoir le même statut que les Etats de Malaya, ce qui était reconnu dans l’original du Premier Article de la Constitution Fédérale promulguée le 16 Septembre 1963. Plus tard des amendements furent apportés qui incluent Sabah et Sarawak dans la même catégorie que les autres Etats.

La grande peur des Malaisiens de l’Est est de voir qu’après 50 ans de fédération, tout leur environnement socio-politique reflète ce qui se passe en Malaisie péninsulaire. Avant l’indépendance, Sabah et Sarawak avaient l’une des populations les plus diversifiées, avec peu ou pas de tensions raciales ni religieuses.

Aujourd’hui, les deux Etats connaissent une intense compétition politique et des tensions constantes entre les musulmans et les non musulmans, et les tensions raciales si présentes en Péninsule commencent à voir le jour en Malaisie Orientale. Les jeunes musulmans de Malaisie Orientale commencent à prendre leurs distances avec leurs voisins non musulmans et deviennent très sensibles à toutes les questions relatives à l’Islam, à l’instar des divisions qui entachent les relations interraciales dans la Péninsule.

Cela peut être attribué en grande partie au système actuel d’éducation, dans lequel un grand nombre de professeurs et fonctionnaires malais sont envoyés en Malaisie Orientale, et apportent avec eux leurs préjugés ethniques et religieux. Les programmes scolaires nationaux n’enseignent pas non plus aux élèves la vraie histoire de Sabah et Sarawak.

On peut également reprocher aux dirigeants non musulmans des Etats de Sabah et Sarawak de garder le silence. Dans les deux Etats, depuis 1963, les dirigeants indigènes qui représentent les « bumiputera » non musulmans, sont bien plus intéressés par le fait de conserver leurs postes plutôt que de se battre pour leurs communautés. Cela a quelque peu changé au cours des dix dernières années, en particulier chez les jeunes Ibans et Kadazandusuns éduqués, qui osent aujourd’hui faire entendre leur voix, sur l’échec de leurs dirigeants et le besoin de protéger leur statut de peuple indigène majoritaire.

Pourtant, en réalité, le bateau a mis les voiles et il est déjà trop tard pour que les leaders indigènes non-musulmans puissent freiner de façon significative l’hégémonie des musulmans dans les deux Etats. La montée de l’aile droite de la politique islamique dans la Péninsule signifie qu’elle utilisera le pouvoir fédéral pour imposer ses volontés en Malaisie Orientale. Il sera tragique de voir que les bonnes relations ethniques qu’a connues la Malaisie Orientale depuis 50 ans ne seront plus qu’un lointain souvenir.

Source (New Mandala) : East Malaysia primus inter pares
Traduction: Louise de Nève

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