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Lesbiennes en Indonésie, piégées entre deux bonheurs

Les jeunes lesbiennes indonésiennes sous la pression du mariage.

En Indonésie, où le mariage entre deux personnes de même sexe est illégal et où l’homosexualité en général est vue d’un mauvais œil, un groupe de jeunes lesbiennes débattent de la possibilité d’épouser un homme homosexuel pour résoudre leur problème face au mariage. Selon elles, la pression de se marier est très forte. Nombre de ces femmes expliquent que leurs parents ne vivront heureux que lorsque tous leurs enfants seront mariés.

« Et s’il veut que nous ayons des relations sexuelles ? », se demande l’une d’elles. « Il dit qu’il est gay mais… et si jamais il veut quand même coucher avec moi ? Est-ce que ça ne va pas juste créer davantage de problèmes ? » Une autre fille lance que cette situation serait comme une bombe à retardement qui doit exploser tôt ou tard. Et se marier avec un hétérosexuel ? « Nous n’avons aucune garantie que ça pourrait marcher », répond une jeune lesbienne en hochant la tête. « Le mariage est une institution protégée par la loi ; les choses pourraient mal tourner si ça ne fonctionne pas. »
La plupart des jeunes Indonésiennes disent ressentir la pression de leurs parents pour se marier, mais pour les lesbiennes, le problème est encore plus compliqué. Forcées à prendre une décision impossible, choisir entre le bonheur de leurs parents ou leur propre bonheur, les lesbiennes sont confrontées aujourd’hui à un dilemme qui modifiera leur avenir irrémédiablement. Doivent-elles épouser un homme, rester célibataires ou vivre en secret avec leur amie?

La pression du mariage

Dans presque toutes les sociétés, le mariage est perçu comme un rite de passage important, une étape cruciale qui doit être franchie pour atteindre l’âge adulte. La société indonésienne ne fait pas exception à la règle. Dans ce pays où les couples en union libre ne sont reconnus ni par la loi, ni par la religion, le mariage demeure la seule option pour les couples souhaitant vivre ensemble et avoir des enfants. Il représente également le seul cadre dans lequel les relations sexuelles sont acceptables. Bien qu’elles soient devenues beaucoup plus courantes, les relations sexuelles hors mariage restent socialement taboues et la plupart des couples qui sortent ensemble « à l’occidentale » sont considérés comme s’apprêtant à se marier.

Historiquement, les femmes indonésiennes se marient généralement jeunes (avant leurs 19 ans) et ont des enfants rapidement. Toutefois, avec l’évolution de la culture au cours des dernières années, le délai séparant l’adolescence de la vie adulte entièrement indépendante (c’est à dire, la vie maritale) s’est allongé. Ainsi, la vie d’un grand nombre de jeunes femmes se trouve dans les limbes, plus en enfance mais pas encore à l’âge adulte. Pour les lesbiennes, cela représente une condition d’enfance sans fin, dans l’impossibilité d’épouser leur partenaire féminine et réticentes au mariage avec un homme.

« Le mariage est une préoccupation problématique majeure pour beaucoup de lesbiennes indonésiennes », écrit Evelyn Blackwood, anthropologiste, dans son livre Falling into the Lesbi World (Plongeon dans le monde lesbi) (2010). Les valeurs traditionnelles indonésiennes et de l’Islam accordent toutes énormément d’importance au mariage, au point que cette union officielle est escomptée par tous et pour tous. Le statut marital a des répercussions non seulement sur l’individu, mais aussi sur sa famille. Si un jeune homme ou une jeune femme ne se marie pas, il ou elle apporte le déshonneur à sa famille ; cela peut être perçu comme un manque de respect envers les parents. Un proverbe d’origine islamique souvent répété en Indonésie raconte que « le paradis se trouve aux pieds de votre mère ». Il est souvent compris de la manière suivante : vous devez respecter vos parents pour entrer au paradis car leur bonheur est votre bonheur et leur peine est votre peine.
« Si nous ne faisons pas preuve de dévotion et si nous ne rendons pas nos parents heureux, nous nous sentons mal et coupables », explique l’activiste Poedjiati Tan. « Une des façons de montrer de la dévotion à nos parents est de nous marier. » De ses conversations avec ses parents et avec les parents d’autres personnes, Poedjiati constate qu’ils souhaitent voir leur fille se marier avant tout parce qu’ils voient cette union comme une indication que leur travail est achevé et que leur responsabilité envers leur fille a été transférée à son mari.

Prises entre deux bonheurs, le leur et celui de leurs parents, les jeunes lesbiennes indonésiennes se trouvent en proie à un dilemme bien compréhensible. Pour nombre d’entre elles, la conciliation de leur sexualité et de leur désir de satisfaire leurs parents semble presque impossible.

Faux mariage, faux bonheur

Pour les membres d’Ardhanary Institute (AI), groupe installé à Djakarta rassemblant des personnes lesbiennes, bisexuelles et transgenres (LBT), la question du mariage a récemment provoqué des débats houleux lorsqu’une jeune femme lesbienne a demandé de l’aide pour trouver un homme gay à épouser. En écrivant ainsi qu’elle souhaitait se marier pour pouvoir passer son temps libre avec sa petite amie, elle a braqué les projecteurs sur une tendance cachée où les faux mariages représentent une solution potentielle pour les lesbiennes indonésiennes.

« Vous pensez vraiment que c’est aussi simple que ça ? » s’exclame l’une des meneuses d’AI, Agustine, au cours d’une discussion. « Que s’ils se marient, il pourra ramener son copain à la maison et elle fera de même avec sa copine ? » Quelques-unes des membres les plus jeunes balaient cette idée d’un éclat de rire, disent qu’elles ne pourraient même pas imaginer se trouver dans cette situation.

« Si une femme ne se marie pas avant ses 25 ans », explique Agustine un peu plus tard, « sa famille se couvre de honte et la société commence à l’appeler perawan tua (litéralement, « vieille vierge »). Les choses sont différentes pour les hommes. On ne les pousse pas à se marier tant qu’ils n’ont pas au moins 30 ans. Ainsi, il y a une grande différence entre les pressions subies par les hommes et par les femmes ». C’est encore pire pour les lesbiennes. « De nombreuses lesbiennes se sentent déjà coupables de ressentir de l’attirance pour les autres femmes », continue Agustine. Si elles n’épousent pas un homme, elles craignent de ne pas réussir à remplir leur rôle de fille respectueuse de ses parents.

Certaines lesbiennes apportent des histoires pleines d’espoir pour informer, « éduquer » et aider les parents à comprendre qu’être homosexuel n’est pas une mauvaise chose. Bien que quelques-unes disent avoir réussi à changer la perception de leur sexualité par leurs parents, la majorité de celles qui se sont opposées au souhait parental aurait aimé que les choses se soient passées différemment. Depuis qu’elles ont fait leur « coming out », certaines ont été forcées d’accepter un mariage arrangé. Des cas de violences familiales sont également rapportés à une fréquence inquiétante.

L’histoire personnelle d’Agustine en est un bon exemple. Après avoir révélé son homosexualité à 17 ans, elle a fui le domicile parental quand sa famille a commencé à lui faire subir des sévices. Ce n’est que 15 ans plus tard qu’elle a repris contact avec eux. De même, lorsque les parents de Nur* ont appris qu’elle était lesbienne, ils ont été tellement contrariés qu’ils l’ont battue. Aujourd’hui, elle envisage d’épouser un ami gay. « Je l’ai même ramené à la maison assez souvent, mais qu’est-ce que je fais maintenant? », se demande-t-elle. « Mes parents sont vraiment ravis que je ramène enfin un garçon chez nous. »

Au fil de la discussion, plusieurs lesbiennes s’avancent et admettent qu’elles ont sérieusement envisagé cette idée de pernikahan pura-pura (faux mariage). « Je l’ai presque fait », reconnaît Kasmiati*. « Pas pour faire plaisir à mes parents, mais pour avoir des enfants. Je suis arrivée à un accord avec un de mes amis gays, mais au moment de nous marier, j’ai réalisé qu’il couchait toujours avec beaucoup d’hommes et cela m’a inquiétée. Même s’il dit qu’il utilise des préservatifs, je ne peux pas être sûre à 100 % de son passé sexuel. Finalement, nous avons décidé de ne pas nous marier. »

Histoire d’un mariage arrangé

Mimy, 22 ans, est lesbienne mais a récemment consenti à un mariage arrangé avec un homme après avoir conclu un marché avec sa mère. « Le plus important, c’est le bonheur », explique Mimy. « Dois-je sacrifier mon bonheur ou celui de mes parents ? Les parents ne sont pas tous capables de comprendre. »

L’histoire de Mimy a débuté il y a quelques années, quand elle est tombée amoureuse d’un jeune garçon manqué, femme à l’allure très masculine, nommée Fi*. Mimy et Fi sont sorties ensemble 8 mois mais Mimy a rompu parce que Fi la battait. Les parents de Mimy lui ont interdit de la revoir. Cependant, Fi a tenté de prendre contact avec Mimy. « Je l’aimais toujours. Elle avait l’air d’avoir changé », raconte Mimy, désabusée. « Elle m’a invitée à emménager avec elle, hors de la ville. J’ai accepté et ai dit au revoir à ma famille. Le cœur lourd, ma mère m’a laissée partir, mais seulement après m’avoir fait promettre que si jamais Fi levait de nouveau la main sur moi, je devrais rentrer à la maison et me plier aux souhaits de ma mère. » Mimy relate qu’en 2009, sa mère avait arrangé pour elle un mariage auquel elle avait réussi à échapper. Sa mère lui a dit que si ça ne marchait pas avec Fi, elle devrait se marier. Mimy était tellement sûre de vivre heureuse avec Fi qu’elle a simplement accepté immédiatement.

Quelques mois après avoir emménagé avec Fi, celle-ci a recommencé à battre Mimy. Son cousin a découvert la situation dans laquelle Mimy se trouvait et l’a rapporté à sa mère. « Ma mère m’a demandé de revenir à la maison – elle en a appelé au marché que nous avions conclu », explique Mimy. « J’ai donc dû retourner en ville et me préparer pour mon mariage. J’ai vraiment essayé de me tirer de ce mauvais pas mais ma mère a refusé et j’ai dû accepter les conséquences de ma propre bêtise. »
Deux mois plus tard, Mimy était mariée au jeune homme qui lui avait déjà été suggéré auparavant. « Il savait que j’étais lesbienne », raconte Mimy. « Nous nous sommes mis d’accord sur le fait que nous nous séparerions si je lui donnais un enfant ». Mais même maintenant, trois mois après leurs noces, Mimy n’est pas convaincue d’avoir pris la bonne décision. « Je ne veux pas qu’il me touche mais s’il ne me touche pas, comment pouvons-nous avoir un enfant et nous séparer ? »

À l’heure actuelle, Mimy n’a pas de petite amie. Elle dit qu’elle est toujours traumatisée par sa relation avec Fi ; et bien que son époux soit « assez gentil » avec elle, elle se sent coincée. « Je lui dis toujours comment je me sens. Je pense qu’il a le droit de savoir, même s’il ne comprend pas vraiment tout. Il a l’habitude de dire, ‘J’essaierai toujours de t’aider’ », continue Mimy. « J’ai essayé de coucher avec lui mais je ne peux pas m’empêcher de me sentir comme violée ». Malgré tout, Mimy soutient qu’elle essaiera de faire en sorte que les choses marchent. « Il le faut, peu importe à quel point c’est difficile, si je veux pouvoir annuler notre mariage plus tard. »

Pas de bonheur sans consentement

Comme Mimy, de nombreuses jeunes lesbiennes affirment catégoriquement que le mariage hétérosexuel n’est pas une bonne solution. Elles admettent toutefois qu’elles ne savent pas vraiment comment résister à la pression du mariage. Elles veulent toutes rendre leurs parents heureux mais en même temps, beaucoup se demandent si elles seraient capables d’aller jusqu’à épouser un homme et avoir des enfants.

« À toutes les lesbiennes, je voudrais dire d’y réfléchir à 100 fois, même 1 000 fois avant de se marier à un homme », conseille Mimy. « Même s’il est gay. Même s’il est attentionné avec vous, comme mon mari l’est pour moi, même s’il ne vous demande jamais ou ne vous force jamais à coucher avec lui. Même s’il est bon avec vous, cela ne veut pas dire que vous serez heureuse, juste que vous serez devenue la femme de quelqu’un. Si vous êtes vraiment lesbienne, je suis sûre que vous vous fatiguerez de prétendre être quelqu’un que vous n’êtes pas. »

Et pour ce qui est d’épouser quelqu’un sur la base d’un accord, comme Mimy l’a fait ? « Cela ne vous libère pas des attentes concernant la manière dont vous devez vous comporter en tant que femme mariée », avertit Mimy. « Ce que je veux vous dire, c’est ‘Battez-vous ! Battez-vous pour votre droit à être vous-même, aussi longtemps que vous le pourrez. Votre avenir en dépend. »

En dépit d’une prise de conscience et d’une exposition grandissantes, les femmes homosexuelles en Indonésie ont peu de chances d’être acceptées par leur famille pour ce qu’elles sont, dans un futur proche. La difficulté ne réside pas seulement dans l’effort à développer la tolérance envers les différentes sexualités, mais aussi dans les diverses manières pour une personne de vivre sa vie, y compris en restant célibataire ou en décidant de ne pas avoir d’enfant. La place primordiale que tiennent le mariage et les enfants dans la société indonésienne devra être réduite pour toutes les femmes avant que les lesbiennes ne se sentent vraiment chez elles en Indonésie.

*Les noms ont été changés.

Texte: Kate Walton/Inside Indonesia
Photo: Rassemblement pour la Journée internationale contre l’homophobie et la transphobie à Jakarta en mai 2012. Lily Sugianto
Traduction: Cindy Presne (Tradadev)

Source (Inside Indonesia) : Caught between two happinesses

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