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Politique

Vers une lecture non raciale de la société malaisienne?

Analyse du passage d’une politique raciale à une politique idéologique en Malaisie.Par Soon Chuan Yean, membre du mouvement Aliran et professeur-chercheur dans une Université malaisienne dans le domaine des politiques culturelles au niveau local.

EXTRAITS
Les résultats des élections générales n’ont permis à aucune des coalitions en lice de se réclamer grand vainqueur. Au regard des résultats, Najib Razak(1) a déploré le « tsunami chinois » – vague de votes pro-chinois – et a estimé que le temps d’une « réconciliation nationale » était venu. Pour autant, assistons-nous au retour d’une politique raciale? Pas totalement. Certaines analyses soulignent l’évolution des politiques malaisiennes et surtout le passage d’une politique raciale à une politique idéologique, ce qui témoigne d’une plus grande démocratisation. De manière générale, l’explication la plus pertinente de ces résultats réside dans le clivage des modes de vie rural et urbain.

Ruralité VS urbanité, division des classes et néo-libéralisme

De quelle(s) manière(s) pouvons-nous expliquer les résultats des élections générales de 2013? Le clivage « ruralité-urbanité » est-il le reflet d’une fracture sociale? En Thaïlande, des chercheurs ont fait valoir que le conflit politique actuel était dû aux politiques pro-pauvres de Thaksin(2) et à la division entre la classe moyenne urbaine de Bangkok et la classe pauvre de province.

Si l’on juxtapose ce point de vue à la situation malaisienne des élections de 2013, nous sommes tentés d’affirmer que la « transformation économique » de Najib Razak et le travail de l’UMNO(3), dans les zones rurales – tout ce qui est relatif aux questions de subsistance – constituent les principales préoccupations des populations rurales pauvres et qu’il existerait une division entre la classe moyenne urbaine, non concernée par ces questions de « pain », et la classe rurale pauvre qui s’en soucierait.

Un autre courant de pensée se développe qui, au lieu d’appréhender le conflit politique par une grille de lecture en termes de classes sociales, explique les faits par l’idéologie. Le mouvement anti-Thaksin se serait développé en raison de l’orientation « post néo-libérale » de son leader, qui se présentait comme un politicien en faveur des pauvres tout en développant une politique (capitaliste) en faveur des hommes d’affaires. La classe moyenne, comme la classe urbaine pauvre, étaient donc anti-Thaksin. Ce courant de pensée étend son analyse aux politiques économiques néo-libérales, conformément à la tendance mondiale actuelle.

La Malaisie est l’un des acteurs mondiaux en quête de libéralisation et d’ouverture de son économie, afin de faciliter l’accumulation du capital par les multinationales et les capitalistes locaux, au détriment de la petite bourgeoisie, des entreprises traditionnelles, des travailleurs et des agriculteurs, et même de la population autochtone.

En Malaisie, malgré notre croissance économique, nous continuons de connaître un taux de chômage élevé, un coût de la vie élevé dans les zones urbaines, une augmentation des actes de petite délinquance, une insécurité entourant la propriété privée, des violences domestiques envers les femmes et les enfants, la corruption, etc. Certains pensent que le basculement urbain en faveur du PR(4) viendrait de son modèle économique d’aide sociale, plus humain.

La Malaisie ne connaît pas une division sociale entre la classe rurale défavorisée et la classe moyenne. Il se peut que la nation partage une expérience « pro-capitaliste » – favorable au monde des affaires – et ses conséquences pour les non-élites, comme en Thaïlande. A en juger par les résultats des élections générales de 2013, la société est autant basée sur un modèle de classes que sur un modèle social et démographique (l’opposition ruralité/urbanité).

Il suffit de dire qu’il existe une orientation différente entre les populations rurale et urbaine pour que l’on se rende compte que l’insatisfaction de chaque groupe et son aspiration à un changement (ou du moins à un statut quo) ne sont pas entièrement dues à la suppression du capitalisme, dans le sens classique du terme. De même, cela ne crée pas une fracture entre la bourgeoisie et le prolétariat nécessitant une révolution totale de la société. La notion marxiste de « conscience de classes » ne doit pas nuire à la compréhension du dynamisme des électeurs malaisiens.

Visions fragmentées et uniformité des questions

Il existe différentes visions qui se rejoignent sur plusieurs points dans les zones rurales et urbaines. Cela peut s’expliquer par le clivage entre les deux zones, qui n’est pourtant pas fondé sur une division de classes. De plus, je voudrais ajouter un autre point de vue pour comprendre les attitudes politiques et l’orientation des électeurs des régions rurales, à savoir un « vide » de l’ethos(5) politique, à découvrir.

J’emprunte la notion de « visions fragmentées » à un ouvrage édité par Francis Loh(6), affirmant que la Malaisie est divisée non seulement par l’appartenance ethnique, mais plus encore par les différentes visions de la société. A titre d’exemple, différents groupes chinois ont des désirs différents pour une société idéale. Parmi les groupes religieux, on retrouve la version Al-Arqam de l’Islam, celle de l’UMNO versus celle de Pas Islam, et même celle des Sœurs de l’Islam. Cet ouvrage a été édité en 1991 et depuis cette date, la Malaisie a connu de nombreux changements et de défis. Mais la composante « fragmentation » de l’analyse est toujours d’actualité. Toutefois, au lieu d’observer une fragmentation au sein des groupes de classes moyennes, on remarque une solidarité croissante entre ceux-ci et ceux des classes défavorisées. Ils se sont unis pour lutter contre les problèmes tels que celui de Lynas dans le secteur minier Gebeng et le cyanure à Raub (lutte en matière d’environnement), pour les droits des femmes (lutte pour la question de genre), pour un système électoral juste et propre (lutte pour un type de système politique), contre la corruption (lutte pour un type de gouvernance), pour les droits des étudiants (pour les jeunes), pour des médias libres, contre les actes de brutalité policière et ISA(7) (contre des lois coercitives), contre le problème de la circulation, pour la préservation de notre patrimoine et de la culture, etc. et la liste continue.

Nous voyons de plus en plus de mouvements apparaître tels que Bersih 2.0 et 3.0, les marches de Lynas, le rassemblement Kuantan, l’Hindraf, les marches de femmes contre les violences domestiques, les marches Pudu / MRT, les rassemblements de Felda, et de nombreux autres plus petits qui sont éclipsés par des mouvements plus importants comme celui de Bersih. Le vieux fantôme de l’idéologie ethno-religieuse a été lentement remplacé par ces nouvelles visions, majoritairement issues du milieu urbain de la péninsule malaisienne. Ces groupes sont constitués de revenus moyens et faibles.
De quelle manière se développe cette nouvelle pluralité de points de vue au sein de ces mouvements? Ces opinions sont le reflet de sentiments de muntah (écœurement) et meluat (dégoût) éprouvés en 2008. Une analyse de Philip Khoo met en avant le fait que les électeurs ont éprouvé un sentiment de ras-le-bol, écœurés (muntah) devant tant d’arrogance, de négligence, et de conduites honteuses en provenance des politiciens du Barisan Nasional (Front national, la coalition au pouvoir). Les électeurs n’ont pas eu l’intention de voter contre le BN, mais de lui donner une leçon.

La différence majeure entre les élections de 2008 et celles de 2013 réside dans la démultiplication de ces sentiments, causée par la frustration continue envers un système électoral corrompu et inchangé. Ajoutez à cela les pratiques de corruption parmi les politiciens, les déclarations racistes comme celles du Perkasa, la réaction de la police envers les rassemblements, le silence des politiques sur des questions comme celles d’Altantuya et de Lynas. Tout cela engendre une transformation de ces sentiments de meluat et de muntah en une aspiration pour le changement – un nouvel ethos.

La fragmentation du début des années 1990 s’est unifiée (parmi les citadins) à travers plusieurs problèmeatiques, avec un objectif : une nouvelle légitimité gouvernementale. Mais le changement est limité aux circonscriptions urbaines, alors que les électeurs des régions rurales ne partagent pas entièrement le nouvel ethos des citadins.

Un ethos inexploré

Aux Philippines, les structures politiques restent contrôlées par les élites politiques, mais ces derniers temps, les chercheurs ont montré que pour comprendre les dynamiques politiques philippines, nous devions aller au-delà des questions « de beurre et de pain ». Les études sur la politique philippine exigent une compréhension des divisions de classe.

Le triomphe de Joseph « Erap » Estrada à la présidence en 1998 et sa chute en 2001 ont été le premier signe de l’émergence d’une fracture de classe dans le système politique philippin. Un spécialiste de la politique philippine, Mark Thompson, a soutenu l’idée selon laquelle la victoire de Nonoy Aquino à l’élection présidentielle de 2010 est le reflet du « triomphe de la démocratie bourgeoise » sur les masses.

Un autre chercheur, Michael Pinches a en outre affirmé qu’émergeait une « lutte de l’ethos » entre les deux classes : le premier ethos est constitué par le professionnalisme, l’efficacité, un gouvernement propre, une croissance économique basée sur les intérêts de l’entreprise (capital), tandis que le second ethos se définit par le respect et la dignité, l’équité et la justice.

La discussion sur les résultats de 2013 n’est pas encore le reflet d’une division sociale, comme on a pu le voir aux Philippines. Mais le cas des Philippines nous apprend que différents ethos émergent en politique.

Il nous reste encore à comprendre un ethos émergeant dans le milieu rural. Quel est leur éthos et quelles sont leurs préoccupations que le soi-disant « esprit moderne » des citadins a longtemps négligé? Plutôt que penser selon « l’éthos bourgeois » et le besoin « d’instruire » ou de « civiliser » la population rurale et pauvre, les citadins doivent s’engager auprès de cette population afin de développer des interconnections en vue d’un dialogue cohérent.

Sans doute, la structure politique malaisienne a dépassé la vision de l’appartenance ethnique mais une différenciation s’installe entre l’ethos rural et l’ethos urbain à la place d’une division de classes. Toutefois, une telle division ne renvoie pas uniquement à une vision binaire bourgeoisie / prolétariat caractérisée par une « conscience de classe », ou encore que le peuple est prêt à se révolter contre l’État.

Par Soon Chuan Yean, membre du mouvement Aliran et professeur-chercheur dans une Université malaisienne dans le domaine des politiques culturelles au niveau local.
Source (Aliran): GE13: Class divide or clash of ethos?
Traduction: Aliénor Simon

1. Actuel (et précédent) Premier Ministre de la Malaisie.
2. Homme d’affaires (sa famille est la première fortune du pays) et homme politique thaïlandais. Elu Premier Ministre de 2001 à 2006, date à laquelle il démissionne de son poste.
3. Principal parti de la coalition au pouvoir en Malaisie.
4. PR = Pakatan Rakyat (l’Alliance du peuple). Coalition de trois partis politiques d’opposition.
5. Concept permettant de saisir une récurrence des comportements d’individus issus d’une même classe sociale. De plus, « l’ethos renvoie aux expériences biographiques, il est surtout pensé en termes d’inscription catégorielle (position, segment, organisation, profession…). » Bernard Fusulier, « Le concept d’ethos. », Recherches sociologiques et anthropologiques [En ligne], 42-1 | 2011, mis en ligne le 29 septembre 2011, consulté le 13 septembre 2013. URL : http://rsa.revues.org/661
6. Anciennement Professeur d’Histoire politique à l’Université Sains Malaysia. Il dirige depuis 2011 Aliran, premier mouvement multi-ethnique pour la justice, la liberté et la solidarité.
7. ISA = Internal Security Act / Loi de Sécurité Interne (en malais Akta Keselamatan Dalam Negeri). Loi de détention préventive mise en place après l’Indépendance du pays en 1957. Cette loi autorise la détention sans charges criminelles ou procès dans cadre légalement définie. Le Premier Ministre Najib Razak a abrogé cette loi en septembre 2011 pour la remplacer par la Loi de Mesures Spéciales (Security Offences Act / Akta Kesalahan Keselamatan), entrée en vigueur le 31 juillet 2012. Cette loi a pour but de maintenir l’ordre et la sécurité publique contre tout délit en employant des mesures spéciales.

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