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Interview avec Anthony Chen, le réalisateur de “Ilo Ilo”

Interview avec Anthony Chen, réalisateur de « Ilo Ilo », le premier film singapourien à avoir remporté la Caméra d’or au festival de Cannes 2013.

Pourquoi avez-vous choisi de parler de la « nounou » de votre enfance pour votre film ?
Lorsque j’ai obtenu mon master en 2010 à la National Film and Television School du Royaume-Uni, je savais que je voulais réaliser mon premier film biographique. Et à cette époque-là, je me demandais sur quoi je pourrais travailler, sur quelle histoire je pourrais me baser. Et bien sûr, lorsque vous avez la vingtaine, votre enfance revient vous hanter.

Quand j’étais petit, nous avions une aide à domicile, une domestique philippine. Elle s’appelait Theresa et je l’appelais Tatie Terry. En fait, elle porte exactement le même nom que la domestique du film. Elle était avec nous pendant 8 ans et elle est partie quand j’avais 12 ans. Je crois que nous avons perdu tout contact avec elle pendant plus de 16, voire 17 ans. Nous ne nous sommes pas revus, mais comme je l’ai dit, lorsqu’on a la vingtaine, votre enfance revient vous hanter et les souvenirs que j’avais d’elle sont revenus. Je me suis souvenu de comment c’était avant de grandir et j’ai réalisé que je voyais les choses différemment. Quand vous êtes enfant, vous êtes probablement plus naïf et plus innocent, vous pensez à vous bagarrer ou à jouer la plupart du temps. Mais en regardant en arrière, vous réalisez que les choses ne sont pas si simples. Il y avait par exemple de la jalousie entre la mère et la domestique, de la tension entre vos parents et au milieu de tout ça, il y a la domestique, les enfants et tout ça. Vous sentez que les choses ne sont pas si simples en repensant au passé.

Donc, tout ça m’a intrigué et je voulais en savoir plus et, bien sûr, plus j’y pensais, plus je me suis dit que le système était vraiment brutal. Je ne pense pas que le système puisse être changé ou qu’il ait besoin de changements. Hélas, les choses sont comme elles sont, notamment dans les économies asiatiques comme Singapour ou Hong Kong. Quand vous invitez un étranger chez vous qui passera du temps avec votre famille, avec vos enfants, au bout d’un certain temps, il fera pratiquement partie de la famille. Mais quand les circonstances changent, que les enfants grandissent, que vous déménagiez, ou que vous êtes à court d’argent ou bien que vous en avez justement trop, constitue un moment cruel et brutal car vous décidez de renvoyer la domestique chez elle.

Ce qui est brutal est surtout le fait que souvent les adultes prennent ces décisions, mais les enfants sont ceux qui créent un véritable lien avec cet étranger qui fait presque partie de la famille. Surtout s’ils sont là longtemps. Car la plupart du temps, les parents ne connaissent pas bien le domestique étant donné qu’ils travaillent. Ce sont les enfants qui passent le plus de temps avec les domestiques, donc je voulais explorer ce qui est devenu le point de départ du film, je suppose.

La bande-annonce (Youtube, Vostfr)

A quels défis avez-vous dû faire face avant ou pendant la production ?
En termes de financement pour le film, la MDA et la Commission cinématographique de Singapour ont été très clairs étant donné qu’ils ont déjà soutenus pas mal de mes court-métrages. Je dirais que le système m’a soutenu et nourri. En fait, ma carrière a littéralement été portée par ce système. Donc ils m’ont accordé leur soutien très facilement car certains de mes courts-métrages ont gagné des prix à Cannes et à Berlin. Je pense qu’ils ont cru en ce que je faisais. Ngee Ann Poly s’est joint à nous et c’était la première fois qu’une école a soutenu un ancien élève de la sorte. J’étais très ému car ils ont cru en ce que je faisais. Trouver le reste de l’argent était le plus dur car nous n’avons pas vraiment fait ça pour gagner beaucoup d’argent. Nous ne disposions pas de millions, mais plutôt d’un budget de 5 ou 600 000 (dollars singapouriens, ndlr).

Nous avions besoin d’autres moyens de financement également et, bien sûr, c’était difficile car si l’on pense au sujet du film, il est facile de refuser en disant « oh, qui voudrait regarder un film sur une domestique philippine », ou « c’est ennuyant » ou encore « ce n’est pas commercial, ce n’est pas une grande comédie ou un film d’horreur ». Le film ne fait pas vraiment partie d’un genre que nous connaissons bien. Mais avec beaucoup de bonne volonté et de confiance, les gens tels aue Leong Sze Hian nous soutiennent. Et nous avons aussi trouvé d’autres personnes prêtes à prendre le risque sans poser de questions, sans demander combien ils gagneraient. Et ça m’a ému car je crois que ce film est au-dessus de tout, résultat de beaucoup de bonne volonté et de confiance. Les gens ont cru que je faisais quelque chose de très sincère et d’honnête et j’espère que les résultats seront là.
Le casting était un véritable défi car le personnage principal est un garçon de dix ans. Il est un peu plus âgé en réalité, mais je voulais une performance réaliste de la part des acteurs. Nous avons parcouru 21 écoles primaires pendant 10 mois et nous avons vu plus de 8 000 enfants parmi lesquels nous en avons auditionné 2 000. Finalement, 150 ont intégré mon atelier et j’ai donné plus de 100 heures de cours pendant 6 mois, weekends inclus, avant d’être vraiment certain de l’enfant que nous allions choisir.

Ce fut laborieux… tout ce projet est littéralement le fruit de l’amour. Pour moi et pour les acteurs. Je me suis rendu aux Philippines et comme nous n’avions pas beaucoup de budget, j’ai pris un vol low-cost et m’y suis rendu pour un weekend. Avant ça, j’avais demandé à un ami réalisateur philippin d’annoncer les auditions. C’était assez bizarre car nous avons auditionné 30 à 40 actrices philippines dans ma chambre d’hôtel. Du coup, c’était assez étrange de voir des femmes entrer et sortir de ma chambre toute la journée. C’est ainsi que nous avons choisi notre actrice philippine. Ce fut beaucoup de travail, pour nous comme pour les actrices. Même si Yeo Yan Yan et Chen Tian Wen sont connus à Singapour, j’ai rencontré beaucoup d’autres acteurs, cherché parmi les acteurs du moments, les comédiens, ceux ayant déjà pris leur retraite et j’ai fait mon choix parmi toutes ces personnes.
Aussi, le film se passe en 1997 et nous savons tous que Singapour a changé et s’est modernisé très vite… si bien que je n’ai pas pu trouver les bons lieux. Beaucoup venaient de mes souvenirs ou de photos de mon enfance. Du coup, parfois nous cherchions des endroits que nous ne pouvions pas trouver. En fait, l’appartement dans lequel vit la famille devait être exactement comme celui dans lequel je vivais étant enfant. Donc, nous avons cherché un modèle d’appartement construit dans les années 80. Nous avons parcouru tout Singapour, frappant à toutes les portes jusqu’à ce que nous trouvions.

Cela a demandé d’autant plus de travail que je devais en plus trouver de nombreux endroits provenant de cette période. Être un réalisateur nostalgique, c’est bien, mais Singapour a vraiment trop changé. Le film se passe en 1997 et les gens me disent « oh, ce n’est pas si loin, je suis sûr que tu peux tricher et filmer comme c’est maintenant », mais cela fait 16 ans. C’est un film d’époque dont nous parlons.

Je n’aurais jamais cru que vous ayez dû mettre autant d’efforts dans la production de ce film !
Voilà pourquoi je pense que vous avez cru qu’il ne s’agissait que d’un drame familial, un simple film pas trop dur à produire. Mais nous avons mis 3 ans à le faire, ça a demandé beaucoup de travail. Je n’aurais pas pu faire ça tout seul. J’ai réussi grâce à mon équipe et aux acteurs qui ont mis tous les efforts nécessaires à l’élaboration de ce projet.

Vu le succès du film, beaucoup de jeunes réalisateurs vous considéreront probablement comme un modèle. Avez-vous des conseils à leur donner ?
Je dirais que peu importe le secteur dans lequel vous travaillez, mais dans celui du film, vous devez vraiment être passionné et aimer le cinéma. Je pense que c’est très important.
Cela devient de plus en plus à la mode. Quand je suis allé à l’école du cinéma de Singapour, Ngee Ann Polytechnic, c’était le seul choix possible car il n’y avait qu’une seule école de ce genre. Maintenant, vous avez Laselle, NYU, ITE, il y en a partout. C’est à la mode en ce moment car on pense aux paillettes et à tout ça, mais derrière il y a beaucoup de travail, de sang, de sueur, de larmes. Au lieu de donner des conseils, je demanderais aux jeunes réalisateurs s’ils aiment vraiment le cinéma ou réaliser des films.

Cela fait une grande différence?
Cela fait une énorme différence. Je pense que beaucoup de gens aiment l’idée de produire des films et pas uniquement parce qu’ils aiment le cinéma. C’est ce qui vous confère de la longévité et vous incite à continuer pendant de nombreuses années car ce n’est pas si simple. Cela demande beaucoup de travail, c’est un voyage audacieux, parfois très solitaire. Et vous devez vraiment être conscients du fait que vous aimez le cinéma, que vous aimez les films et que c’est la raison pour laquelle vous y participez.

Avez-vous l’intention de réaliser un second film ?
Si vous parlez d’un deuxième film comme celui-ci, j’ai quelques idées. Étant donné que je vis entre le Royaume-Uni et Singapour, j’ai un ou deux projets ici (Londres) et je pense à autre chose pour Singapour. C’est encore trop tôt, donc je n’en parlerai pas. J’ai mis 3 ans pour faire ce film et j’espère que le prochain prendra moins de temps. Je vais avoir besoin de temps pour trouver quelque chose de plus tangible et de plus concret.

Comment pensez-vous que les habitants de Singapour accueilleront votre film ?
Je pense que ce film est très honnête et sincère. Il vient du plus profond de mon coeur et je suis presque sûr que les habitants de Singapour se reconnaîtront dans les personnages du film. Ils peuvent s’identifier aux personnages et au scénario. Je ne pense pas que les gens devraient aller le voir uniquement parce qu’il a été récompensé. Je suis presque sûr que les gens seront émus étant donné que c’est un sujet très actuel ici. C’est un film simple qui parle d’une famille de Singapour. Déjà, le film a ému tant de gens à Cannes et en France en général et le film a été vendu à bon nombre de pays: États-Unis, Royaume-Uni, France, Suisse, Australie, Taïwan, Hong Kong. Tous les distributeurs et les spectateurs outremer ressentent quelque chose de fort pour ce film. Je suis pratiquement certain que le succès sera au rendez-vous si près de chez eux. J’espère donc que les gens soutiendront le film et pas uniquement parce qu’il a gagné une récompense. C’est un film sincère qui raconte une histoire universelle.
Le film sortira le 29 août à Singapour. Allez-le voir !

Traduction: Caroline Robert
Source (The Online Citizen): Interview with “Ilo Ilo” director, Anthony Chen

Aussi:
Ilo Ilo, une crise familiale sur fond de crise sociale(Le Monde)
Ilo, Ilo, caméra d’or de Cannes (Le Figaro)

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