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Singapour contre les propositions de la CITES visant à protéger des espèces menacées

Lors d’un débat public mené samedi 13 juillet 2013 sur la question animale à Singapour, Jennifer Lee, fondatrice du projet pour la conservation de la vie marine (F.I.N.), a adressé une question à M. K. Shanmugam, ministre des Affaires étrangères et de la Justice de Singapour présent aux négociations CITES.

Je souhaite exprimer mon inquiétude face à une série de décisions prises par la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, ou Convention de Washington). Lors de cette convention qui s’est tenue en mars dernier, l’ONU a débattu de propositions visant à répertorier les espèces menacées, qui doivent être protégées du commerce. Le sort de ces animaux dépend ensuite du vote des 178 pays membres.

Singapour y est représenté par l’AVA, instance régulatrice nationale relative à l’agroalimentaire et aux services vétérinaires, qui vote donc en faveur ou à l’encontre de ces propositions. J’ai suivi la conférence avec attention et je suis déçue de la décision d’AVA de voter contre la plupart de ces propositions dont le but est de protéger des espèces menacées. Non seulement Singapour s’est prononcé contre la protection des ours polaires, mais il a également rejeté toutes les propositions visant à limiter le commerce des requins et des raies en voie de disparition. Pourquoi ?

D’après les messages postés en direct sur Twitter depuis la conférence, AVA s’est opposé à toute forme de protection pour les cinq espèces citées de requin en danger pour les raisons suivantes:

1) AVA « considère que la régulation des espèces marines destinées au commerce ne relève pas de la compétence de la CITES » ;
2) « Les produits à base de requin sont difficiles à identifier, le processus d’identification représenterait donc une véritable surcharge de travail pour les administrations et paralyserait l’industrie légitime de la pêche ».

Je pense que cela en dit long sur notre nation, où l’économie et, pire encore, la commodité, supplantent notre conscience et notre responsabilité envers l’environnement. En tant que Singapourienne, j’ai honte parce que non seulement nous avons voté contre les mesures de protection, mais aussi car lorsque les requins ont gagné leur protection grâce au vote à la majorité, Singapour a rejoint un groupe faisant pression pour demander un nouveau vote, tentative ultime pour empêcher les requins en danger de recevoir la protection dont ils ont besoin.
J’espère sincèrement que Singapour déploiera à l’avenir davantage d’efforts pour la conservation des espèces en danger.

La réponse du ministre Shanmugam:
« Vous savez, les requins sont au cœur d’un débat très passionné pour de nombreuses personnes que je comprends ; c’est dans une telle situation qu’un organisme tel qu’AVA doit prendre en compte l’opinion de la majorité. On ne peut pas se baser sur un mouvement minoritaire. Si vous demandez leur opinion à la majorité des Singapouriens aujourd’hui et, je le répète, je suis une minorité, mais si vous demandez à la majorité des Singapouriens, ils vous répondront qu’ils ne sont pas en faveur de la protection de ces animaux. Ce qu’il faut, c’est un changement sociétal.

« Il ne sert à rien de critiquer AVA qui se contente de refléter la volonté du peuple. Que veut le peuple ? Allez dans un restaurant et vous verrez, regardez les plats qui y sont servis. Voici l’approche générale qui reflète donc les décisions à prendre. Je pense que, pour ce problème, nous devons tabler sur l’information, nous devons éduquer et convaincre le public au moyen de rapports scientifiques ; tout repose sur la persuasion, sur le travail des ONG sur la question, et il faut également qu’une majorité de la société se rassemble autour de la même opinion. Ou même une portion significative de la société. Or, à ce jour, les partisans de la défense des requins ne représentent qu’une portion minuscule de la société, une petite minorité très engagée, certes, mais en termes de chiffres, le nombre d’individus reste faible. 

« Il est difficile pour les agences gouvernementales de prendre position. La question n’est pas de savoir s’il faut avoir honte d’être Singapourien parce qu’AVA a formulé sa position. Il faut avant tout reconnaître qu’il y a d’autres joueurs dans ce match. Ceci étant dit, j’ai eu une discussion avec M. le ministre Tan Chuan Jin sur la position à prendre pendant la convention CITES. Notre approche des questions internationales est double. Il y a d’une part une approche éthique orientée vers les intérêts du pays et d’autre part une approche d’influence éthique qui doit être supportée et supportable par notre population. Toute démocratie élue doit passer par là. »

L’annexe II de la CITES (pdf) énumère les espèces qui ne sont pas encore menacées d’extinction à l’heure actuelle mais qui pourraient le devenir si leur commerce n’était pas étroitement contrôlé.

Jennifer complète ses commentaires:
Sans aucun doute, comme M. le Ministre l’a dit, de nombreux Singapouriens consomment encore des ailerons de requins. Mais la vraie question, c’est combien de consommateurs précisent vraiment l’ESPÈCE des ailerons qu’ils désirent manger à un restaurant?

Les propositions de la Convention ne demandent que la protection de 5 espèces de requin sur 300 dans cette Annexe II. Les négociants seraient tenus de fournir des certificats pour pouvoir commercialiser le grand requin-marteau, le requin-marteau lisse, le requin-marteau halicorne, le requin longimane et le requin-taupe commun.

Les propositions de la CITES ne demandent pas l’abolition totale du commerce des ailerons, alors le fait d’ajouter ces cinq espèces menacées à l’Annexe II n’affecte aucunement nos citoyens.

« Les consommateurs demandent-ils réellement « des ailerons de grand requin-marteau » ou « de la soupe à l’aileron de requin longimane » ? Non. Les consommateurs vont-ils s’en prendre au gouvernement s’ils ne peuvent plus avoir d’ailerons de requin-marteau et si on leur sert des ailerons de requin bleu à la place ? Non.

« Il est inutile de s’inquiéter de l’impact de cette décision sur les consommateurs parce qu’elle n’aura pas d’impact sur eux.

« Ce ne sont pas les consommateurs qui seront touchés par ce niveau supplémentaire de protection, mais bien l’AVA, les négociants et les personnes travaillant aux postes de contrôle parce qu’elles devront désormais œuvrer pour s’assurer qu’elles respectent bien la régulation international concernant ces espèces. Voilà tout le « fardeau administratif » mentionné par l’AVA.

« Ceci étant dit, je suis ravie que Singapour ait échoué dans sa tentative pour nier toute forme de protection à ces cinq requins puisque les propositions ont justement été acceptées à la Convention et qu’elles doivent maintenant être suivies par tous les pays membres de la CITES.

« Les déclarations de l’AVA à cette conférence sont inquiétantes. Des guides d’identification des ailerons des espèces désormais protégées sont déjà disponibles. J’espère que l’AVA respectera les décisions prises et qu’elle prendra des mesures pour contrôler les produits dérivés de ces espèces.
Par ailleurs, on peut se demander pourquoi AVA a voté contre l’interdiction du commerce des produits issus des ours polaires, étant donné que Singapour ne fait pas le commerce de ces produits-là. Les ours blancs ne sont pas uniquement menacés par la chasse pour leur fourrure : leur habitat dans le Grand Nord fond rapidement, tuant ainsi de nombreux ours qui meurent de faim ou se noient en cherchant un morceau de banquise solide. Malheureusement pour eux, ils n’ont pas eu la chance de recevoir une protection totale cette année parce qu’ils n’ont pas reçu assez de votes pour les sauver du commerce. Ils n’auront une nouvelle chance de se battre pour survie que dans deux ans, à la prochaine tenue de la Convention.

« Nous aurions pu nous abstenir de voter mais nous avons choisi de voter contre la protection des ours polaires. Pourquoi? »

Traduction: Cindy Presne
Source (The Online Citizen): AVA voted against proposals to conserve endangered species in CITES
Photo: DR/cites4sharks

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