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Les travailleurs philippins émigrants (TPE) démentent l’idée d’une « migration inversée »

« Si ce que le gouvernement dit est vrai, pourquoi suis-je en train de présenter une nouvelle demande? Pourquoi un flux régulier de Philippins quitte le pays pour travailler à l’étranger tous les jours?» s’interroge un TPE.

Gil Lebria, 37 ans, un travailleur philippin à l’étranger a déjà été victime deux ou trois fois : substitution de son contrat, paiement d’un salaire inférieur à ce qui était stipulé, pratiques déloyales de travail… et pourtant il continue de postuler à l’étranger. La dernière fois qu’il était en détresse à l’étranger, c’était en 2011 – alors qu’il travaillait dans la Libye déchirée par les conflits, et a finalement été rapatrié par le gouvernement philippin.

Après son retour de Libye, Lebria espérait qu’il pourrait trouver un emploi dans son pays. Mais deux ans plus tard, il n’en a trouvé aucun. Pour vivre, Lebria est donc retourné aider à la ferme familiale dans sa province du Davao Oriental. Mais le faible revenu qu’il touche ne suffit ni à subvenir à ses besoins, ni à payer les dettes contractées par sa famille pour payer ses précédents frais de droits de placement.

« J’avais peur de perdre la petite terre que ma famille a labouré pendant des années pour des usuriers. J’avais besoin de payer la dette de 4,878 $ que ma famille a contractée pour mes droits de placement et pour l’hospitalisation de ma défunte mère » explique Lebria.

Lebria est maintenant à Manille et postule pour un emploi à l’étranger. Il espère décrocher un emploi en Libye ou au Soudan, où, dit-il, c’est peut-être un peu plus risqué, mais les conditions de travail sont meilleures par rapport aux pays du Moyen-Orient. Il raconte qu’il est déçu de devoir quitter de nouveau son pays pour trouver du travail à l’étranger, malgré la promesse du ministère du Travail et de l’Emploi en 2011 dans laquelle le gouvernement s’engageait à accueillir et offrir des programmes de réinsertion pour les Philippins qui revenaient dévastés par la guerre en Libye.

En 2011, la secrétaire du Travail, Rosalinda Baldoz, déclarait que « même avant que la crise en Libye éclate, le Centre National de Réinsertion pour les TPE avait déjà mis en place divers programmes de réinsertion qui leur était destinés ».

Selon elle, plusieurs institutions comme les Chambres étrangères des Philippines et la Fédération phillipino-chinoise du Commerce et de l’Industrie « ont exprimé leur volonté d’embaucher des TPE évacués de Libye dont les profils correspondent aux postes vacants dans leurs entreprises partenaires. »

Deux ans plus tard, Rosalinda Baldoz affirme que les Travailleurs philippins à l’étranger sont maintenant de retour pour trouver des emplois plus lucratifs. La «nouvelle tendance», dit-elle, est principalement due à l’essor du tourisme et de l’industrie du divertissement, comme avec le complexe de jeux dans la ville de Pasay : « Nous assistons à une hausse dans l’industrie de divertissement (…) (et) à une migration inverse grâce aux emplois haut de gamme et de qualité offerts par ces entreprises », affirmait-elle dans un article du Philippine Daily Inquirer.

Mais Lebria n’est pas d’accord : « si ce que le gouvernement dit est vrai, pourquoi suis-je en train de présenter une nouvelle demande? Pourquoi y a-t-il un flux régulier de Philippins quittant le pays pour travailler à l’étranger tous les jours? »

Trouver du travail aux Philippines

Depuis deux ans, Lebria explique qu’il fait de son mieux pour trouver du travail dans le pays. « Le ministère du Travail et de l’Emploi a promis que nous étions prioritaires pour obtenir un emploi aux Philippines. Alors j’ai essayé, mais cela a échoué », raconte-t-il au Bulatlat.com.

«J’ai assisté à des salons pour l’emploi ici et là. Mais il y a une limite d’âge, qui est de 35 ans. J’ai même postulé pour travailler dans le bâtiment, mais ils pensent que je suis déjà trop vieux. Maintenant, j’ai 38 ans et je doute de toujours pouvoir trouver du travail ici », dit-il.

Ceux, explique-t-il, qui ont réussi à décrocher un emploi, n’obtiennent qu’un contrat de cinq mois : « la contractualisation est très répandue et chaque contrat ne dure qu’environ cinq mois contrairement à d’autres pays où l’on obtient au moins un contrat de deux ans ».

Le salaire, ajoute-t-il, est trop faible. « Je peux difficilement soutenir ma famille dans la province. Combien de plus dois-je gagner maintenant pour payer notre dette? »

Ibon Foundation, un think tank indépendant, a déclaré que le sous-emploi et le chômage ont augmenté de plus d’un million en moins de trois ans sous le gouvernement du président Aquino.

« Il y avait 11,88 millions de chômeurs et de sous-employés philippins en avril 2013, et 10, 87 en avril 2010, soit une augmentation d’un million en trois ans. C’est-à-dire l’une des croissances les plus rapides » selon Ibon, qui estime que « le taux de chômage réel en avril était de 10,9%, le plus élevé des trois dernières années, auquel s’ajoute un taux de sous-emploi de 19,2%, ce qui reste nettement supérieur au 15,6% enregistré pour la même période il y a dix ans. »

De la Malaisie

Maricon Evanchez, 30 ans, a quitté le pays le 16 août 2012 dans l’espoir de donner à sa famille un avenir meilleur. Elle a obtenu un emploi comme domestique en Malaisie, où on lui a promis de gagner 380 $ par mois.

«  Cela a toujours été mon rêve de posséder une maison. Nous vivons avec mes parents », explique Maricon Evanchez, ajoutant que lorsque l’occasion s’est présentée, elle n’y a pas réfléchi à deux fois.

Evanchez raconte qu’elle devait initialement accepter une offre d’emploi à Dubaï. Mais le salaire mensuel, qui était seulement de 198 $, était trop faible. Quand elle est arrivée en Malaisie, elle n’a reçu que 309 $. En plus du faible salaire qu’elle recevait, son employeur ne lui donnait pas suffisamment de temps pour se reposer, raconte-t-elle au Bulatlat.com.

Elle n’est restée qu’une semaine chez son premier employeur.

Trois semaines plus tard, Evanchez a obtenu un autre emploi en Malaisie. Cette fois, elle était chargée de s’occuper du vieux père de son employeur. Son agence a déduit une valeur de deux mois et demie de salaire au cours de ses cinq mois de séjour avec son nouvel employeur. Le 5 février, peu après la mort du père de son employeur, elle a dû retourner à l’agence.

« Je pensais que je devais accepter un autre emploi. Mais plus tard, j’ai appris par un compatriote que la déduction que l’agence avait pris sur mon salaire était inutile. Je me suis sentie trahie et c’est à ce moment là que j’ai décidé de rentrer à la maison », explique Evanchez.

Les employés de l’agence lui ont alors retiré son téléphone portable et son argent : « la seule faveur que je leur demandais, c’était d’avoir une chance d’appeler ma famille, qui s’attendait à ce que je lui envoie de l’argent et je ne voulais pas qu’elle s’inquiète ».

Bien qu’elle ait eu l’air conditionné et de quoi se nourrir, Evanchez raconte qu’elle a été mise ‘derrière les barreaux’, comme s’il s’agissait d’une criminelle. «Nous n’avions pas le droit de sortir », explique-t-elle.

Le 8 mars, Maricon arrive finalement à Manille. Alors qu’elle est heureuse d’être à la maison, « dans un endroit où les Philippins ne peuvent pas être privés de leurs droits», la réalité la fait vite déchanter. Et elle n’est pas prête de réaliser les rêves qu’elle a pour sa famille.

Evanchez a, par la suite, postulé pour le programme de réinsertion offert par l’administration pour le bien-être des travailleurs d’outre-mer1 (ABTEOM). Elle espérait obtenir 238 $ pour financer son magasin de retour dans la province. L’ABETOM lui a fourni une formation d’une journée sur la gestion d’une entreprise.

« J’ai juste besoin de donner un ou deux documents au bureau de l’ABETOM à Calamba. Après cela, je devrais attendre quatre à six mois pour obtenir les 238 $ nécessaires », ajoutant qu’elle trouve cela « trop long ».

Pour SONA2

En attendant sa réinsertion par le programme de l’ABETOM, Evanchez postule également pour un emploi à l’étranger. Elle a récemment postulé à un poste de domestique en Arabie Saoudite.

Lorsqu’on lui demande si elle n’est pas inquiète pour sa sécurité, compte tenu des pratiques de travail qui sévissent au Moyen-Orient, elle répond que « travailler à l’étranger est également une question de chance. Si vous êtes chanceux, les choses se passent au mieux pour vous ».

Prendre le risque d’avoir « cette chance », dit-elle, est beaucoup mieux que de travailler dans le pays. « Ici, il faut avoir un bon réseau pour trouver un bon emploi. Que se passe-t-il pour ceux qui, comme moi, n’ont pas d’expérience de travail et n’ont pas terminé leurs études ? »

« Pire encore, la contractualisation galopante ne nous donne que cinq mois de travail. Après cela, vous devez trouver un autre emploi », conclut-elle.

Lebria, pour sa part, estime que tous ces discours sur la migration inverse n’est qu’une partie du stratagème de l’administration Aquino pour tromper le peuple philippin sur la question de la « croissance inclusive3 » que le pays est censée poursuivre.

Il rajoute qu’il a « fait tous les métiers qu’il lui était possible de faire. Le salaire ici ne suffit pas à donner à nos familles une vie décente. Nos salaires ne sont là uniquement dans un but d’accroissement de ces entreprises, tandis que nous, les travailleurs, nous nous appauvrissons ».

Par Janess Ann J. Ellao.
Traduction: Aliénor Simon
Photo:Frisno / Flickr
Source (Bulatlat): Tales of OFWs belie claims of ‘reverse migration’

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