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Avortement et Bouddhisme en Thaïlande: Interview d’une femme moine

Etant donné que les préceptes du bouddhisme vont à l’encontre de l’avortement et que la plupart des Thaïlandais sont bouddhistes, la compréhension de l’expansion de l’avortement en Thaïlande passe par celle dont le bouddhisme aborde le sujet.

Selon le paragraphe 301 du Code Pénal, l’avortement est illégal en Thaïlande, sauf (paragraphe 305) si la grossesse met la santé de la mère en danger – cela inclut la santé physique et la santé mentale – ou si la grossesse est le résultat d’un viol, d’inceste ou de rapports sexuels illégaux. La Fondation thaïlandaise des droits à la santé et à la reproduction des femmes (WHRRF) parle d’environ 300.000 avortements par ans en Thaïlande.

Certaines féministes affirment qu’une femme a le droit d’avorter tandis que le bouddhisme considère l’avortement comme un péché. Le féminisme et le bouddhisme se contredisent-ils à ce sujet? De plus, les femmes thaïlandaises croient qu’elles peuvent obtenir le pardon pour avoir eu recours à l’avortement en priant aux temples. Mais est-ce réellement le cas?

Dans une interview avec Prachatai, Bhikkhuni Dhammananda a expliqué les préceptes du bouddhisme, comment il traite l’avortement et de quelle façon les Thaïlandais interprètent (souvent mal) les concepts du bouddhisme.
Bhikkhuni Dhammananda (Dr. Chatsumarn Kabilsingh), une femme moine bouddhiste actuellement abbée du Monastère de Songdhammakalyani, est également connue en tant que féministe. Elle s’est battue pour que les femmes aient accès à un enseignement religieux et a souligné l’importance d’avoir des femmes en tant que leaders religieuses. Elle a été ordonnée novice bouddhiste au Sri Lanka en 2011 et a été ordonnée Bhikkhuni (femme moine) deux ans plus tard. Elle a parlé des droits de la femme et de la religion au début du forum « Renforcer les Mouvements pour l’Egalité des Sexes dans l’ASEAN », au complexe Mida City de Bangkok le 17 juin 2013.

Prachatai: Vous êtes femme moine bouddhiste et féministe. Que pensez-vous des féministes qui disent que l’avortement est un droit, même si le Bouddhisme le condamne ?
Bhikkhuni Dhammananda: L’avortement équivaut à un meurtre et le premier précepte du Bouddhisme est celui de ne pas tuer. De ce fait, l’avortement est mal, selon les enseignements du Bouddhisme. Si vous décidez de vous faire avorter, vous devez savoir que c’est un meurtre, une mauvaise action qui entraîne un mauvais karma. Néanmoins, vous avez le droit de le faire si vous êtes d’accord. Alors, c’est votre droit de prendre une décision. Cependant, vous êtes responsable des conséquences de cet acte. C’est parfaitement clair. Il n’y a aucune contradiction ici.

Pourriez-vous nous expliquer le concept à l’aide d’un exemple plus simple, s’il vous plaît?
Ok, ne parlons pas de l’avortement. C’est très compliqué. Le second précepte du Bouddhisée est celui de ne pas voler. Donc, c’est mal de voler. Mais si vous choisissez de voler ou que vous prenez la décision de le faire, c’est votre droit et vous devez être responsable de vos actes. Il n’y a aucune contradiction ici, vous voyez ? Par exemple, si vous décidez de voler et que vous êtes prêt à en assumer la responsabilité, allez-y et volez. N’est-ce pas ? Le Bouddhisme n’est pas le genre de religion qui vous dira ce que vous devez faire ou ne pas faire. Elle ne vous contrôle pas. Vous avez le droit de faire quelque chose, mais vous devez en assumer la responsabilité. De ce fait, le Bouddhisme est très mature. Le Bouddhisme est la religion des gens matures. Vous devez être mature pour comprendre.

Donc le Bouddhisme n’a pas de lois auxquelles les gens doivent obéir?
Non. Il enseigne comme suit: “si tu fais ça, voici le résultat.” Donc, les féministes disent que les femmes ont le droit d’avorter, qu’il n’y a pas de problèmes, mais elles doivent également en assumer la responsabilité. En tant que moine bouddhiste, je ne peux pas vous dire : « Vous ne devriez pas faire ça ! Ne faites pas ça ! ». Mais vous avez aussi le droit de prendre la décision de le faire ou de ne pas le faire. Donc, je ne vois pas de contradictions ici. Un autre exemple. Je sais que l’avortement, c’est mal. Cela va à l’encontre de l’enseignement. Mais je dois le faire car je dois prendre d’autres raisons en considération et donc, il se pourrait que je choisisse l’avortement. Mais je dois toujours prendre en compte les conséquences de l’avortement.

Je comprends. Maintenant, pouvez-vous dire que se faire avorter et tuer une personne – qu’un meurtre – sont la même chose selon l’enseignement bouddhiste?
Oui, je dirais que c’est la même chose.
Vous voulez dire qu’il s’agit des mêmes actes pour lesquels il faut assumer la responsabilité.
Oui. Si je vous tue, vos amis ou vos proches contre-attaqueront. Mais les bébés tués suite à un avortement ne peuvent pas contre-attaquer. C’est une question de compassion. Si vous n’éprouvez aucune compassion envers vos propres bébés, comment pouvez-vous éprouver de la compassion pour qui que ce soit d’autre?

Comment expliquez-vous le cas d’une femme violée? Que se passera-t-il si elle tombe enceinte?
La décision de cette femme de se faire avorter suite à un viol relève de sa propre responsabilité. Mais il y aura aussi la responsabilité de celui qui l’a violée, étant donné que le Bouddhisme nous apprend qu’un mauvais acte résultera toujours en quelque chose de mauvais. Même s’il a échappé à la loi ou si on ne parvient pas à l’attraper, cela n’a aucune importance.

Limitons le problème à présent. La plupart des femmes qui se font avorter en Thaïlande se rendent ensuite au temple pour demander pardon. Qu’en pensez-vous?
Se faire avorter et aller au temple sont deux choses différentes. Alors séparons-les. Il y a deux actes séparés ici et ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Vous ne pouvez pas faire disparaître un acte en allant au temple pour demander pardon. Un meurtre est un meurtre. Vous devez l’accepter.
D’après votre explication, on dirait que la plupart des Thaïlandais comprennent mal le véritable concept du Bouddhisme.
Bien sûr. Les gens croient pouvoir faire disparaître les mauvaises actions en se rendant au temple. C’est un mythe. Les actes négatifs entraînent des résultats négatifs. Le karma ne peut pas être supprimé. Donc, encore une fois, le bouddhisme vous apprend à être une personne responsable.

Pourriez-vous donner plus de précisions?
En Thaïlande, si vous avez mauvaise conscience suite à vos actes, vous allez au temple et vous faites une offrande. Plus tard, vous allez peut-être vous sentir un peu moins coupable qu’au début, mais le mauvais acte est toujours là. Je veux dire, le résultat de cet acte est toujours là. Vous pourrez vous sentir mieux, mais vous ne pouvez pas supprimer ce fait. Les gens en Thaïlande ont tendance à croire qu’ils peuvent se débarrasser du mauvais karma en allant au temple et en faisant des offrandes. Néanmoins, ce karma a été créé volontairement. Vous êtes parfaitement conscient de ce que vous avez fait. Vous aviez une intention claire de faire ce que vous avez fait. Voilà le résultat et vous ne pouvez pas l’éviter.

Y a-t-il des avantages pour les Thaïlandais à se rendre au temple et en gagnant du mérite dans leur vie quotidienne?
Tham bun (gagner du mérite) consiste à créer un bon karma. Il s’agit d’un autre acte (autre que demander pardon). Pensez-y de façon séparée. Faire une bonne action crée un bon karma et cela entraîne un bon résultat. Par exemple, tuer est un mauvais acte et cela crée un mauvais résultat. Du fait de gagner du mérite avec un cœur très pur résulte directement un sentiment de bonheur. Vous voyez maintenant qu’il s’agit d’actes complètement différents. Ne les mettez pas dans le même sac. Voici l’une des mauvaises interprétations du Bouddhisme parmi les Thaïlandais. Donc pourquoi n’avez-vous pas peur de votre propre acte dont résultera quelque chose de mauvais ? Si vous avez vraiment peur de ça, vous ne devriez pas faire quelque chose qui vous blessera.

Y a-t-il d’autres idées fausses?
Certaines femmes ordonnent leurs fils, croyant que celui-ci les mènera au paradis. Mais c’est faux. Les fils ordonnés ne peuvent faire le bien que pour eux-mêmes. Cela n’a rien à voir avec leurs mères.

Voilà pourquoi vous pensez que l’ordination des femmes moines gagne en importance en Thaïlande.
Oui. C’est supposé être une bonne action pour ces femmes ou ces mères, alors pourquoi pas?

Que faites-vous ou qu’avez-vous l’intention de faire à partir de maintenant pour résoudre ces problèmes?
En tant que moine, enseigner est le moyen le plus rapide. A présent, j’écris des articles pour un magazine hebdomadaire afin que les gens puissent connaître mes idées. J’enseigne également aux gens qui visitent mon temple. J’aime ça puisque les gens peuvent bénéficier directement de mes enseignements, notamment les bouddhistes.

A quoi ressemblera la Thaïlande dans 10 ans?
Ce que sera la Thaïlande dans le futur dépendra de ce qu’est la Thaïlande aujourd’hui. Le futur se base toujours sur aujourd’hui. Si un étudiant ou une étudiante termine ses études à l’université ou non dépend de son comportement actuel. Si je vois que cet étudiant n’étudie pas du tout, je peux lui dire à quel point son avenir sera mauvais. Mais si je vois qu’il se débrouille bien, je lui dirai qu’il a un bon avenir, vous voyez ? Ne regardez pas si loin, mais plutôt juste devant vous. Alors, les individus formeront le tout d’une société, d’une nation et du monde. Alors, une fois que les gens auront réalisé que les bonnes actions faites individuellement s’accumuleront, la société future sera bonne.

Source (Prachataï): Abortion and Buddhism in Thailand: Q&A with a Female Monk
Traduction: Caroline Robert (Tradadev)

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