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Malaisie : quand les droits économiques s’opposent aux droits humains

« La démocratie et les droits de l’homme deviennent des privilèges réservés aux électeurs urbains, si nous ne reconnaissons pas l’importance des droits économiques ». Cheah Wui Jia*.

Notre évocation du monde rural « pauvre » apparaît, sans nul doute, « comme un cheveu sur la soupe », dans le discours sur la fracture entre l’urbanité et la ruralité.

Les Orang Kampung (habitants d’un village), avec leurs sourires aux dents écartées et leurs tenues débraillées semblent empiéter sur nos ongles manucurés, nos cols blancs et nos condominiums éclatants qui, selon l’analyse dominante des résultats de l’élection, sont la marque d’un vote massif pour le Pakatan Rakyat (coalition de partis de l’opposition).

Une sorte de choc des civilisations est soulignée ; comme un maître d’école troublé entourant les fautes de grammaire et d’orthographe dans une dissertation en anglais. Ces élections ont non seulement mis en évidence le pouvoir de l’argent en politique, mais aussi nos angoisses de classe moyenne et nos préjugés sur les habitants des villages ruraux et arriérés.

L’article d’Eric C. Thompson « GE13 et la politique de chauvinisme urbain » (paru le 14 mai) a soulevé un argument valable : à un moment donné, le PAS (parti islamique appartenant à la coalition de l’opposition) disposait de peu de soutien, et l’Etat du Kelantan (gouverné par le PAS depuis les années 90 et, jusqu’en 2008, seul Etat non gouverné par la coalition majoritaire du Barisan Nasional, ndlr) était perçu comme moins développé et pris au piège d’un régime islamique répressif. Une perception qui contrastait avec la politique de modernité et le mode vie plus modéré et progressiste mis en place par l’UMNO (parti de la coalition au pouvoir en Malaisie), ainsi qu’avec le « reste d’entre nous » vivant dans d’autres États, écartés de l’ère primitive des Flintstones (nom d’une famille mise en scène à l’ère préhistorique dans un dessin animé américain, les « Pierrafeu »), version « pas de porc, ni d’alcool » .

Nous les urbains, ce n’est que récemment que notre condamnation du Barisan Nasional (BN) et de ses rapports à la corruption, de ses invitations massives d’étrangers pour en faire de faux-électeurs, de l’accumulation de la dette nationale et « du piège des revenus intermédiaires » nous ont poussé à la révolte, à oublier nos préjugés… et à soutenir volontiers le PAS. Nous qui constituons l’élite urbaine, armés de nos diplômes universitaires étrangers, ne sommes pas assez stupides pour adhérer à la « politique de l’argent » du BN, contrairement à d’« autres ».
Les nobles concepts de démocratie et de justice deviennent les privilèges d’une poignée d’individus – principalement, les « éduqués », les « intelligents », les « informés» – ce qui reflète des différences de revenus et la difficulté d’accès aux systèmes éducatifs, onéreux et ne valorisant pas l’intelligence innée.

Puisque les idées ronflantes de droit ou concept de bien-être social ne trouvent pas d’échos chez les électeurs dans les circonscriptions qui représentent un quart des sièges parlementaires, la question est de savoir si nous sommes capables de redéfinir le discours sur les droits d’une manière plus inclusive, ce qui évite de parler de justice, « sous le manteau » et avec un certain snobisme élitiste.

Au lieu de promouvoir un faux discours rappelant celui sur la race, la religion et l’identité (dont les conséquences restent en place très éloignées des nobles idéaux d’une élite instruite de technocrates), pouvons-nous mettre en place des droits plus accessibles et applicables dans les luttes quotidiennes des travailleurs : pour les travailleurs domestiques indonésiens dans nos maisons, les gardes de sécurité de nos appartements, les prostituées de Chulia Street, les travailleurs migrants qui balaient nos rues et que nous étiquetons de «Banglas»? Sommes-nous prêts à investir du temps et des ressources pour simplement apprendre à connaître l’Orang Kampung et savoir ce qu’il veut vraiment ?

Saifuddin Abdullah, membre du conseil suprême de l’UMNO qui a perdu son siège parlementaire de la circonscription de Temerloh aux dernières élections, a décrit un électorat divisé en deux groupes : « ceux qui espèrent l’accès à de nouvelles routes, à l’eau et à des infrastructures de base, et ceux qui espérent le respect de la démocratie, de la liberté, des droits humains ou encore de l’égalité. Si la majorité des électeurs vote en fonction de son espoir pour le développement des infrastructures, le BN gagne. Si la majorité vote en faveur de la démocratie, le BN perd ». Le discours actuel sur les élections discrimine ceux qui ont voté pour le BN et, de plus, délégitime les besoins économiques de base, tels que l’accès à la nourriture, à l’eau et à la santé. Il semble que nous privilégions certains droits au détriment d’autres, à savoir les droits civils et politiques, aux droits économiques.

C’est facile à voir : certains d’entre nous peuvent se permettre d’avoir l’air conditionné, contrairement à d’autres. Autre exemple, le bol de riz de l’un correspond à l’Expresso de Starbucks pour l’autre. Pour illustrer ce choix de vote en faveur du BN, il a été signalé que celui-ci a menacé de reprendre les maisons et les réservoirs d’eau des personnes très pauvres dans les villages. Depuis ces villages reculés, se représenter de façon plus équilibrée ce qui est «vrai» n’est pas aisé. Les villageois n’ont que les médias locaux (radio et télévision) à leur portée, ce qui les conduit à ne pas avoir connaissance des abus de pouvoir et de corruption. Il est clair, en effet, que la privation de quelque chose d’aussi fondamental qu’Internet et des sources d’information alternatives associées, comme Malaysiakini (crée dans le but de permettre l’accès à une presse libre à toute personne possédant un ordinateur et pouvant se connecter à Internet), a conduit à ce que Saifuddin a appelé un vote en faveur du « développement » en termes de ressources financières. L’argument selon lequel la démocratie et les élections libres sont plus importantes que les besoins de base, comme les ordinateurs ou les réservoirs d’eau, ne prévaut pas. Les gens ne choisissent pas délibérément de vivre de cette manière. Pour adhérer à une telle logique, cela sous-entend que les villageois choisissent d’être complices de leur propre oppression. Il ne s’agit pas d’une question de « stupidité », mais d’une prise en compte de la vulnérabilité de ces personnes résultant d’une privation aiguë.

Lorsque nous privilégions certains types de droits au détriment d’autres, nous privilégions également les « besoins » de certains groupes par rapport à d’autres. Les privilégiés sont ceux qui ont eu la chance de naître dans des conditions de vie décentes – au sein de ménages dont les revenus leur permettaient d’avoir une alimentation adéquate, un accès à la santé, à l’enseignement universitaire à l’étranger, des diplômes de haut niveau et une insertion professionnelle tout en étant bien rémunérés, des dictionnaires, des ordinateurs, des IPads, et des réseaux sociaux d’influence et de pouvoir. Nous parlons de la nécessité d’articuler ses idées librement, sans censure. Cette liberté d’expression et de dialogue est belle.

Mais nous avons également besoin de nourriture, de vêtements et d’un abri car nous vivons dans des corps humains. Imaginez la joie d’obtenir un billet de 50 à 100 RM (soit entre 12,50 et 25 euros) – le prix d’achat d’un vote, constaté sur plusieurs vidéos témoignant des irrégularités de l’élection, ndlr – si vous êtes une mère célibataire de cinq enfants avec deux emplois. Dans cette situation, il est quasiment naturel de se sentir obligé de voter pour le BN, car le Pakatan Rakyat ne vous attire pas avec de l’argent comme le fait le BN.

Certes, la création d’un monde plus juste reflète la multitude de nos expériences d’êtres humains. Cela signifie prendre soin de notre corps, et pas seulement de notre esprit et de ses merveilleuses idées désincarnées que nous produisons en série de nos cerveaux. Nous semblons penser que le cerveau est comme par magie détaché des autres organes vitaux, et que nous n’avons pas besoin de s’alimenter pour vivre. Je crois qu’il ne s’agit pas d’une façon très intelligente de comprendre la manière dont notre corps fonctionne.

Permettez-moi d’être clair : je ne prône pas le soutien d’un parti soupçonné de corruption et de jeter l’argent par les fenêtres. Il s’agit plutôt ici d’un plaidoyer pour un esprit plus ouvert, un esprit imaginatif et pas aveugle ou fermé à la détresse des autres. Un monde juste est un monde qui célèbre la diversité des expériences humaines et pas uniquement celle des riches.

* Cheah Wui Jia est stagiaire chez Aliran.

Source (The Malaysian Insider): Celebrating Diversity
Traduction: Aliénor Simon

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