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Philippines: comparaison des conflits avec la Chine et la Malaisie

Depuis un mois, 100 à 300 Philippins occupent un village dans l’Etat de Sabah à Bornéo. Les insurgés, arrivés par la mer, revendiquent ce territoire comme partie intégrante du sultanat de Sulu (îles du sud des Philippines), contrôlé par Kiram III.

Dans une tentative audacieuse destinée à forcer les gouvernements des Philippines et de Malaisie à reconnaitre les revendications du Sultanat de Sulu sur Sabah, les héritiers du Sultanat ont physiquement occupé Lahad Datu, à Sabah, le 7 février dernier, accompagnés de 200 partisans. Le groupe armé s’est depuis installé et refuse de retourner à Tawi-Tawi en dépit des menaces de poursuites du gouvernement d’Aquino d’une part, et des menaces d’expulsion forcée des autorités malaisiennes d’autre part.

Leurs intentions et le choix de la date n’ont rien de secret. Les héritiers n’ont pas tenté de cacher que l’accord de paix imminent entre le gouvernement philippin et le Front Moro Islamique de Libération (MILF, Moro Islamic Liberation Front) négocié par la Malaisie discréditerait, voire annulerait leurs revendications.

Les documents qui attestent de la souveraineté originelle du Sultanat de Sulu sur le Nord de Bornéo, connu aujourd’hui sous le nom de Sabah sont légion, et il n’y a jamais eu de contentieux à ce sujet.
En 1962, le Sultan de Sulu céda sa souveraineté sur le Sabah aux Philippines afin de permettre au gouvernement philippin de porter la revendication concernant le Sabah sur le terrain international, notamment auprès des Nations Unies, et ainsi préserver les prétentions du Sultanat sur la propriété du Sabah. Cependant, lorsque l’Empire Britannique accorda son indépendance à la Malaisie en 1963, il inclut Sabah dans la Fédération de Malaisie en affirmant à tort que le Sultanat de Sulu avait auparavant cédé Sabah à l’Empire Britannique.

Depuis cinquante ans, la Malaisie exerce une souveraineté de facto sur le territoire objet du litige. Et en raison de leur inaction, les Philippines ont pratiquement abandonné leurs revendications.

En attendant, la Malaisie continue de payer la somme dérisoire de 77 000 pesos chaque année au Sultanat en tant que droit de « cession », mais que le Sultanat et les experts en droit international interprètent comme un « loyer » pour un territoire riche en ressources naturelles, vaste comme un tiers des Philippines, doté d’une population philippine nombreuse, que les deux gouvernements considèrent constituée pour la plupart de « clandestins ».

Plusieurs dizaines de milliers de Philippins ont été expulsés dans des opérations de répression de l’immigration, et des milliers croupissent toujours dans les prisons malaisiennes pour des délits d’immigration divers. La majorité d’entre eux sont des musulmans issus de lignées de pêcheurs ou de paysans qui ont traversé les 29 kilomètres qui séparent Tawi-Tawi de Sabah dans l’espoir d’une vie meilleure.

Le président Aquino ne peut honnêtement se dire déconcerté par la question du Sabah. Il réclame une étude approfondie des revendications sur le Sabah comme s’il ignorait que les Philippines ont une position on ne peut plus claire depuis 1962, et ont soumis leur revendication de façon officielle auprès des Nations Unies.

Deux poids, deux mesures

M. Aquino expose aussi la controverse sur la légitimité des héritiers. Il dénigre le Sultan Jamalul Kiram III et le reste de son clan et affirme que leur situation financière n’a pu les mettre en mesure d’entreprendre cette « incursion » au Sabah. Il insinue donc que d’obscures forces soutiennent les Kirams.

Il tient le Sultan Kiram III pour responsable de tout ce qui arrive à ses partisans : de mettre en danger des centaines de milliers de migrants philippins et habitants du Sabah d’origine philippine, de l’interruption des échanges commerciaux entre Sabah et l’archipel Sulu, d’une conspiration avec des forces non-identifiées dans cette intrusion au Sabah. Il est ainsi sur le point de le faire poursuivre pour « violation de la constitution » s’il ne donne pas l’ordre à ses partisans de quitter Sabah.

Sans l’ombre d’un doute, Aquino donne le feu vert à la Malaisie pour attaquer les héritiers et partisans assiégés du Sultanat qui refusent de céder.

L’inaction du gouvernement philippin quant à ses revendications sur Sabah s’interprète à la lumière de considérations politiques et géopolitiques : le souhait de mettre un terme au mouvement séparatiste Moro dans le sud du pays par des négociations de paix dans lesquelles la Malaisie joue actuellement le rôle clé de facilitateur, joue autant que le désir d’apaiser les relations avec une Malaisie riche en pétrole.

Le contraste est saisissant avec la façon dont l’administration Aquino traite le contentieux avec la Chine, au sujet des Iles Spratleys et du récif de Scarborough (ou Panatag). Le chef de l’Etat s’engage non seulement dans des polémiques ouvertes sur le contentieux territorial dès qu’il en a l’occasion, sur la scène nationale ou internationale, mais est allé jusqu’à déposer une demande d’arbitrage international contre la Chine.

Nous avons certes de solides arguments pour affirmer notre souveraineté sur les iles Spratleys et Panatag, mais nous avons des bases historiques et légales encore plus écrasantes dans nos revendications sur le Sabah.

De telles différences de traitement révèlent la nature du patriotisme de l’administration Aquino. Son agressivité dans le contentieux territorial avec la Chine ne réside donc pas dans un devoir patriotique de défense de la souveraineté nationale et d’intégrité territoriale, mais se résume surtout à se plier aux intérêts américains.

Le gouvernement Aquino utilise le contentieux sur les îles Spratleys et Panatag afin de promouvoir l’impérialisme américain, sous prétexte d’une politique « Pivot », en Asie-Pacifique. Il utilise le litige avec la Chine pour justifier l’augmentation constante de la présence des troupes américaines, des bateaux de guerre, avions de chasse, drones et autre matériel militaire sur le territoire national, grâce aux bons auspices de l’Accord sur les forces de passage (VFA, Visiting Forces Agreement).
Traduction: Louise de Nève

Source: Bulatlat: Double Standard
Illustration: TILDE ACUÑA/Bulatlat

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