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Société civile

Avorter en Indonésie

Inna Hudaya, fondatrice de l’organisation SAMSARA, revient sur les conditions d’avortement en Indonésie et les politiques de santé en la matière.

J’avais 22 ans lorsque j’ai avorté à six semaines de grossesse. L’avortement s’est déroulé dans une chambre d’hôtel à Solo, dans la province de Java central. Une dame d’une cinquantaine d’années a effectué l’opération. Je ne l’avais jamais rencontrée et encore aujourd’hui, je ne connais pas son nom. C’était difficile d’écarter mes jambes et de la laisser placer ses mains dans mon vagin sans même savoir qui elle était. Stressée, et sans aucun antidouleur, je pouvais sentir mon vagin se contracter mais je devais supporter la douleur.
Une fois l’opération terminée, je lui ai tendu une enveloppe avec l’argent à l’intérieur. Transaction effectuée. Je n’avais pas le droit de lui demander quoi que ce soit d’autre. Elle pratiquait l’avortement dont j’avais besoin, c’était tout ce que je pouvais espérer.
Quelques années plus tard, en 2007, j’ai débuté un blog pour partager mon expérience de l’avortement et relater mon rétablissement. J’ai commencé à recevoir de nombreux e-mails de femmes venant de toute l’Indonésie et qui avaient vécu une situation similaire. Aujourd’hui, cinq ans plus tard, ce blog est la première page qui apparaît dans google search lorsque des femmes en Indonésie recherchent des informations sur une grossesse non désirée et qu’elles cherchent à se faire avorter sans danger.
Nombreux sont ceux qui nous blâment (nous les femmes) pour cette situation. Je voudrais mettre au défi chacun de nous d’aller au-delà de la dimension personnelle et de commencer à examiner les dimensions sociale, politique et légale qui amènent de nombreuses Indonésiennes à vivre de mauvaises expériences concernant la santé génésique (reproductive). Le premier problème ce sont les lois indonésiennes.

Politiques gouvernementales

L’Article 75 de la loi relative à la santé de 2009 stipule que l’avortement est illégal excepté dans un nombre limité de cas, notamment lorsque la grossesse met en danger la mère, lorsque le fœtus montre des signes d’anormalité indiquant qu’il est peu probable qu’il survive en dehors de l’utérus et lorsque la grossesse est le résultat d’un viol. Toute personne qui a recours à l’avortement pour d’autres raisons peut être punie d’une peine de prison pouvant aller jusqu’à 10 ans ou d’une amende pouvant atteindre un milliard de roupies (environ 105 000 $ US).
La loi ajoute une qualification critique : les avortements remplissant ces critères restreints ne peuvent être effectués qu’avant la sixième semaine de grossesse. De plus, les femmes doivent obtenir la permission de leur mari, excepté dans le cas d’un viol.
En résumé, bien que la loi semble étendre l’accès à un avortement sans danger par rapport à la loi précédente, elle est tellement restrictive qu’elle le rend impossible dans la plupart des cas. Beaucoup de femmes ne se rendent compte qu’elles sont enceintes qu’après six semaines. Et plus important encore, la loi ne reconnaît pas les femmes en tant qu’individus autonomes capables de prendre des décisions concernant leur propre vie.

Réalités sociales

L’un des nombreux problèmes de cette loi est qu’elle présume que toutes les femmes souhaitant un avortement sont mariées. Cependant, chaque année en Indonésie, de nombreuses jeunes femmes célibataires tombent enceintes. La réalité pour beaucoup de ces jeunes femmes qui font face à une grossesse non désirée est qu’elles n’auront qu’un accès restreint à l’éducation, à la santé et à l’emploi si elles devaient aller au terme de leur grossesse.
En ignorant les jeunes femmes célibataires, l’Etat ne protège pas les femmes contre les risques pouvant résulter de rapports sexuels prénuptiaux. La situation peut également être pire pour les femmes célibataires qui souhaitent un avortement. Laissez-moi vous faire part de quelques histoires, même si – bien sûr – je ne vais pas utiliser les vrais noms des femmes concernées.

Les histoires de Maria et Dian

Maria, une jeune femme de Bandung, a subi un avortement incomplet. Son médecin a conseillé d’effectuer immédiatement une dilatation et un curetage afin de la sauver. Alors qu’elle était allongée en salle d’opération, le médecin a appris qu’elle n’était pas mariée et a décidé d’annuler l’opération.
Dian a avorté à 16 semaines d’aménorrhée. Etant donné qu’elle n’avait pas suffisamment d’argent, une clinique à Jakarta l’a envoyée dans un endroit plus abordable. Elle a été conduite par une personne qu’elle ne connaissait pas et déposée dans une rue où elle devait attendre une autre voiture. Plusieurs autres femmes étaient présentes dans la voiture, toutes vivant la même situation. Ces femmes ont toutes avorté dans la même soirée. Dian a subi son intervention sans antidouleurs ni anesthésie. On lui a dit de supporter la douleur. Avant que le matin n’arrive, on lui a demandé de partir. Toujours en proie à la douleur, confuse et seule dans un endroit inconnu, elle a dû trouver son chemin toute seule afin de rentrer chez elle.
Nous nous attendons tous à ce que les prestataires de santé et le personnel médical promeuvent notre santé et protègent nos vies. Les expériences de Maria et Dian montrent au contraire que souvent ces personnes adoptent une attitude arrogante et un manque de compassion envers les femmes dans le besoin. Une partie du problème réside dans le fait que la vie des femmes est secondaire dans les jugements moraux encouragés par l’Etat. Et puisque les politiques d’Etat ne fournissent pas aux femmes un accès à des services d’avortement sûrs, les avortements se déroulent dans l’ombre. Ils cessent de devenir une question de santé publique et de droits des femmes et deviennent un commerce. Et un commerce sans réglementations claires mène à l’exploitation. En définitive, les corps des femmes deviennent des biens exploités à des fins de profit.

Des améliorations sont possibles

En septembre 2012, j’ai eu l’opportunité de visiter une clinique à Penang, en Malaisie. L’un des services offerts était l’avortement sans danger. Pendant trois jours, j’ai observé les procédures dans la clinique, depuis l’administration en passant par les conseils, les examens et les avortements eux-mêmes.
La manière dont sont traités les avortements a ébranlé ma réalité. Le personnel m’a autorisé à rester dans la salle d’opération et j’ai observé le déroulement d’un avortement effectué par un médecin de garde. Le médecin a expliqué l’intervention pas à pas, y compris la manière de procéder à l’anesthésie. L’opération s’est déroulée en moins de 15 minutes. Elle a été sans danger, simple et rapide.
J’ai rendu visite à des patientes dans la salle de réveil. Les deux patientes avec lesquelles j’avais parlé ont affirmé qu’elles n’avaient pas senti de douleur durant l’opération. En plus du soulagement de la douleur, le comportement du personnel médical et l’atmosphère régnant dans la clinique ont aidé les femmes à se sentir en sécurité. Il s’agissait un service respectueux des femmes.
J’ai expliqué à l’un des médecins que beaucoup de mes clientes en Indonésie m’avaient affirmé que leur médecin ne procédait pas à des anesthésies en raison de leur coût élevé. « Mais ici, avec des frais très faibles, vous procédez quand même à trois types d’anesthésie. Vous ne perdez pas d’argent? », ai-je demandé. Le médecin m’a répondu : « Tout dépend de votre objectif. Si votre objectif est l’argent, alors certainement allez-vous perdre de l’argent. Si votre objectif est de venir en aide aux femmes, vous ne perdez rien. Au contraire, vous gagnez et les bénéfices reviennent à la femme elle-même ».

Inna Hudaya (inna.hudaya@gmail.com) est la fondatrice de SAMSARA, un organisme qui se consacre à l’éducation et au conseil concernant l’avortement dans le contexte de la sexualité, de la santé et des droits relatifs à la procréation et à l’égalité homme-femme. Elle est également rédactrice du site Internet ‘Ask Inna’.

Source (Inside Indonesia): Ignorance that kills
Traduction: Laura Bour

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